PRÈS D'UN CADAVRE
Le cavalier Angelo Bembo avait pris la tète du marquis et la soutenait sur ses genoux. Il (ùtail le cœur, qui ne battait plus ; il touchait le pouls immobile et repoussait ces mortels témoignages. Il n'y voulait point croire.
— Signore ! disait-il, signore!... ne refusez pas de me répondre!... Vous m'aviez défendu d'approcher de cette partie de la maison, et pourtant je veillais jour et nuit derrière cette porte... je vous désobéissais... et parce que j'ai quille mon poste pendant quelques minutes!... Par pitié, répondez-moi !
Lovely flairait, tournait et gémissait.
— Tais-toi I s'écria Bembo avec colère ; — tu pleures trop vite; il n'est pas mort... A lias, Lovely! lu vois bien qu'il dort!... Don José, au nom de Dieu, répondez-moi, don José!
Bembo essaya de soulever le corps du marquis, mais son émotion lui enlevait toute force; il ne put. — Alors il s'étendit tout de son long sur le tapis et ramena la tête de Bio- Sautû sur son sein.
Lovely se coucba aux pieds de son maître, l'œil bumida, et mit son museau dans les longues soies du tapis.
Bembo était accablé : la conviction s'était faite en. lui, malgré lui, et il se savait maintenant auprès d'un cadavre. Bembo avait le cœur jeune et chaud; sa faible volonté, complètement inféodée à la volonté supérieure du marquis, n'avait point de ces regiuibemens de vassal, qui protestent à tâtons contre le maître et poussent aveuglément à la révolte. Il aimait le marquis; il avait foi en lui. Sondévoùment, irréfléchi peut-être, était ardent et entier. Il admirait, il respectait sans mesure Rio-Santo, dont les grands et audacieux projels ne lui étaient pas tout ît fait inconnus.
Depuis longtemps ses jours s'écoulaient auprès du marquis, et celui-ci, discutant sans cesse avec lui-même les chances et les dangers du jeu hardi qu'il tenait en main, avait laissé échapper une partie de son secret. La vive intelligence d'Angelo Bembo n'avait pas eu besoin d'indices bien graves d'ailleurs pour tomber sur la trace: c'était un de ces poétiques et subtils espritsqui devinent etbâtissent l'inconnu sur une toute petite pointe de réalité; mais c'était aussi un timide et honnête cœur. Il n'avait point voulu aller au delà de ce que sou imagination avait conjecturé à son insu et comme malgré lui ; habile ù suivre un secret, il avait fermé ses oreilles et ses yeux, pour n'être point exposé à céder i» quelque tentation de savoir plus, de deviner mieux et d'aller au fond de ce myslcre dont il avait entrevu la surface.
Due confidence du marquis l'eût comblé de joie, l'eût rendu lier, et hausse peut-être à tel point dans sa propre estime, qu'il fut devenu homme fort toul-à-coup. Mais jusqu'à ce que llio-Santo parlât, il ne se croyait point le droit de desceller sa pensée intime pour y porter un regard curieux.
Kio-Santo l'aimait et Rio-Santo était pour lui l'expression la plus choisie du beau, du noble, du grand. On n'admire pas autant que cela sans craindre un peu, et le cavalier Angelo Ik'Nibo mutlait trop de bonne foi dans l'aveu de son iufériorité pour ne se croire point réellement soumis aux devoir» d'un bomme-lige.
Quant aux ténébreuses machinations qui s'agitaient dans la nuit autour de lui, sa partiale tendresse pour le marquis en faisait deux parts avec un lact admirable. Tout ce qui regardait Hio-Santo éiait, selon lui, bien fait, non-seulement excusable, mais licite. I\io-Sanlo, à ses yeux, était une véritable puissance belligérante; or, la guerre admet toutes sortes d'armes, et ne consisie pas exclusivement ù faire abattre, en mesure, au brjit de l'opbycléide et du canon, quarante ou cinquante mille porlcuri d'épée, glorieuses macliiiic:f i)ui b'appellenl bolduls, ser^eiis, capitaines, cl auxquelles on nepermet point d'avoir une intelligence à eux, —
tristes gladiateurs, mourant le plus souvent pour la pins grande renommée de chefs qu'ils méprisent, et dont le sang, héroïquement versé, profite à quelque vieux lord, dont trente ladies folles font couler en bronze les membres cagneux et qu'elles décorent dn sobriquet d'Achille ou de César. La guerre se faitautrement parfois : elle tue alors moins bruyamment les pauvres gens que la polilique revêt de beaux uniformes, pour mettre devant leurs yeux d'enfans vains et coquets quelque chose de chatoyant, un peu dVir, un peu d« pourpre, qui pnissecouvrir leur servage, mais elle arrive au but plus sûrement. Ce sont ces guerres silencieuses qui jettent bas les empires, et non plus ces meurtrièrei parades qui coûtent trop d'argent pour que l'on puisse dire qu'elles produisent à tout le moins un engrais, avantageux aux champs où se donna la bataille.
Rio-Santo, puissance armée pour la guerre, avait droit dt stratagème. Le cavalier Bembo se servait de cette clefpourexpliquer chacune de ses actions, et cette clef était souveraine.
Mais cette clef s'appliquait à Rio-Santo tout seul. Les autres membres de la mystérieuse association dont Bembo faisait partie sans participer activement à ses menées, n'avaient ni les mêmes prétextes qu'on pût alléguer en leur faveur, ni la même excuse à faire valoir. Ils ignoraient les grandes vues du maître; ils se seraient peut-être opposés de tout leur pouvoir à l'exécution de ses vastes desseins. Entre ses mains, ils étaient des instrumens;son bras vigoureux avait su dompter leur instinct de révolte; ils le serraient en frémissant, parce qu'ils le savaient fort.
Mais, tout en le servant, ils suivaient l'ornière de leur misérable vie; ils étaient bandits detout leur cœur; ils volaient par amour de la rapine, et leur coupable industrie, pour être organisée sur une immense échelle, gardait devant un esprit honnête sa souillure originelle.
Il n'y a guère, en eûet, (jiie nos diplomates et nos banquiers, casuistes recommandables et tort en crédit, pour établir une différence entre le vol d'une derai-couronne et le vol d'un million sterling.
Quelques lecteurs candides nous trouveront bien sévères vis-à-vis de ces diplomates et banquiers, et pourront penser, eux aussi, qu'il est plus excusable de voler un sbelling qu'un millier de guinées. — Que Dieu soit béni s'il se trouve encore des lecteurs pour plaider si vertueusement une détestable cause! Nous leur répondrons seulement que leur officieuse défense est plus sévère que notre accusation; — car c'est le vol des millions qu'on excuse dans un certain monde, lorsqu'on ne l'y exalte pas.
Quant au misérable qui transgresse la loi pour quelques pences, 11 donc ! Il n'y a point de corde assez rude pour le pendre !
Angelo Bembo méprisait profondément cette armée de malfaiteurs qui évolue dans la nuit de Londres et possède d'innombrables gradins hiérarchiques , depuis fwel-mob * de bas lieu jusqu'à ses subalternes, perdus dans les boues de Saint-Gilles et de White Chapel ; depuis le filou irlandais, gueusaiii aux abords des chapelles catholiques, jusqu'au noble lord drapé dans son inviolabilité et volant à la chambre haute des luis dont il se ril le lendemain matin dans la société mêlée de sa taverne favorite. Angelo connaissait jusque dans ses plus minces détails cette plaie cancéreuse de la grande ville ; il savait que la Famille des voleurs de Londres, qui se recrute partout, en haut comme on bas, tient par une chaîne u laquelle il ne ma que aucun anneau la ville entière garroliéc.
Il savait aussi que le marquis de Rio-Santo pouvait d'un geste nietlrc en mouvement les cent mille membres de cette redoutable famille.
Mais ce rontacl de l'homme qu'il respectait av«c cette tourbe infàiiut pour laquelle, en aucune occasion, il ne prenait la peine de cacher son aversion dédaigneuse, ne le révoltait point.
il y avait en lui parti pris d'admirer. — Et d'ailleurs, ane fois le cas de guerre admis, une fois Rio-Santo posé en face
* ' oub avons domté déjï la si^aification de co terme : chevalier d'industrie.
LES MYSTERES DE LONDRES
de l'Angleterre comme un ennemi UgHhne ( et nous pouvons affirmer que cette expression hasardée a du moins le mérite de rendre comme il faut la position du manjuis vis-à-vis de l'Angleterre) une fois, disons-nous, le droit d'engager la bataille accepté, ce contact de Rio-Santo avec des gens tels que TyrreJ, le docteur Moore et d'autres encore, non pas plus criminels, mais enfoncés plus avant dans la fange, n'avait rien en soi que de no:„-.al, — suivant les lois éternelles de la guerre. En quel temps les grands capitaines se sont-ils privés du secours d'alliés'suspecls do bri^'andages? les lansquenets d'Allemagne, les routiers de France, les condottieri d'Italie, étaient autant coupe-jarrets que soldats, et l'un do nos princes ù qui l'histoire donne des proportions héroïques, noire Richard, le chevalier, rival de Philippe de France, ne dédaigna point, dit-on, l'aide des arcliers de Robirt-IIood, pour remonter en vainqueur les degrés du trône de ses pères. Or, Robin de Norwood était, n'en déplaise au chantre divin de Wilfrid d'Ivanhoe, l'un des plus sanguinaires bandits qu'ait produits l'Angleterre.
Sol fertile pourtant, terre classique d«s bandits sans pitié.
Angelo raisonnait ainsi, — ou peut-être autrement et beaucoup mieux. Toujours est-il qu'il arrivait à ce résultat de se persuader que Riu-Santo était impeccable.
En ceci, sa rancune maltaise contre les Anglais était bien pour quelque chose, mais ce qui plaidait surtout au fond de son Ame pour le marquis, c'étaient les éblouissantes qualités de cet homme étrange dont ta fascination devait opérer en effet avec une réelle violence sur la nature fougueuse et faible d'Angelo, véritable nature italienne, moins la cauteleuse arriére-pensée qui suit souvent, dans ces cœurs brùlaus et mous comme la lave d'un volcan éteint à demi, le généreux clan de l'impression première.
11 était à Rio-Santo; son dévoùment n'avait point de bornes. Ni Rio-Santo, ni lui-même n'en connaissaient la portée, liarce que le propre des grands dévoùmens est de ne point éclater bruyamment au dehors en protestations bavardes, et aussi d'être trop instinctifs et spontanés pour pouvoir prendre eux-mêmes leur mesure.
Depuis ce soir où le marquis avait donné audience au prince Dimitri Tolstoï, ambassadeur de Russie, il était resté enfermé dans Irish-Housc. La cause de cette réclusion subite et complète n'est point un mystère pour le lecteur. Rio-Sauto, en s'éveillant du court sommeil qui l'avait surpris sur le sofa même que venait de quitter le prince, avait trouvé Angus Mac-Farlane sanglant, à demi-mort, étendu à ses pieds.
Cette circonstance seule peutavoir besoin d'être brièvement expliquée.
Après la furieuse attaque de Rob Lantern, qui l'avait lancé au milieu du courant delà Taniise,Ângus Mac-Farlane, étourdi par CCS chocs multipliés qui eussent broyé tout autre crâne que celuid'un bon Ecossais, coula comme une masse inerte, incapable de faire etVorlpourse sauver. Maisce momentd'atonie fut court. L'instinct du nageur prit le dessus avant même qu'Angus put se rendre compte de sa situation, et ((uelques mouvemens mécaniques et provenant uniquement d'une lonçue habitude de daugers pareils, le ramenèrent à la surface.
11 respira longuement et se soutint au-dessus de l'eau, tomme pourrait le faire un phoque, sans savoirqu'il nageait. Au bout d'une minute seulement, ses yeux recouvrèrent la puissance de voir. — La lune brillait encore au-dessus du pont de Blackfriars, et le courant de la Tamise montrait au loin sa nappe illuminée.
Angus Mac-Farlane regarda autour de lui. — 11 ne savait pas ce qu'il cherchait, mais il cherchait (juclque chose.
A ce moment, la barque de Bob glissait silencieusement sur l'eau des arches du pont, virait à bâbord et louchait terre un peu au-dessous de Brigde-Slreet, au débarcadère privé d'une grande maison d'Lpper-Thames-Slrcet.
Ces débarcadères, qui se ressemblant tous et qu'une voûte relie ù la rue, ne sont point fort activement surveillés par la police du fleuve. Qui pourrait soupçonner Coveniry and Sons Ou Redgow and C° de faire la contrebande? A cause de cette négligence de la police, fondée, du reste, sur un sentiment
louable et profondément gravé au cœur de tout Anglais, le respect dû aux millions, ces mêmes débarcadères servent parfois aux pires usages.
Sous la voùle, parmi les voitures de chargement de la maison de Coventry and Sons se trouvait un liacre attelé de deux forts chevaux. — Ce Warte. atlendait Bob. et lui avait servi déjà dans la soirée à transporter les deux filles du laird de leur maison de Cornhill à l'holel du Roi George.
— Ohé! cria Bob; monsieur Pritc' ard est^il là?
— Non, répondirent les cliargeui-s.
— Que Dieu le punisse! gronda Bob ; — qui recevra mes balles de coton, alors?
Monsieur Priîchard était l'un des principaux commis de la maison Coventry.
— Gee .' ( hue ! ) cria un chargeur en allongeant un coup de fouet à ses chevaux.
Une lourde voilure se mit en mouvement sur les rails qui servaientii faciliter la montée de la voùle.
Pendant que les ligihermen juraient en compagnie des charretiers, et que les fers des chevaux glissant sur le pavé gluant, lançaient dans les ténèbres de la voûte des gerbes d'étincelles, le cocher du liacre descendit doucement de son siège, ouvrit la portière et aida Bob Lantern à opérer le débarquement de ses deux balles de coton.
Une fois les deux sœurs dans la voiture. Bob repoussa du pied la barque en pleine eau, enjamba le marchepied et s'étendit sur les coussins en grommelant :
— On peut dire que j'aurai durement gagné mon pauvre argent, ce soir!
— Ohé! cria-tril ensuite par la portière, au moment où le fiacre dépassait le seuil de la voûte, — vous direz à monsieur Pritchard que je suis bien son serviteur.
Les deux chevaux du Uacre prirent le galop dans Upper- Thames-Street.
Désormais Bob était à l'abri de toute mésaventure, — et Dieu seul pouvait venir en aide aux deuxpauvaes enfansdont il avait fait sa proie.
Le laird, cependant, reprenait peu à peu connaissance. Un instant la lumière se fit dans son esprit frappé. Il se souvint, un cri d'angoisse déchirante sortit en râlant de sa poitrine.
— Anna! Clary! prononça-t-il en se soulevant au-dessus de l'eau par un habile et puissant elTort.
Il domina ainsi durant quelques secondes le courant de la Tamise, brillamment éclairée par la lune, enfin viciorieuse dans sa lutte contre les nuages. Il ne vil rien.' Par hasard, aucun bateau ne sillonnait en ce moment le fleuve.
Angus se laissa retomber anéanti. Puis une brume épaisse couvrit de nouveau son intelligence. Rendu aux puissances machinales de l'instinct, il nagea vers la rive et prit terre à cent pas au-dessus de la voûte où Bob Lantern venait de débarquer.
Le laird était venu à Londres pour voir le marquis de Rio- Santo fi qui le liaient d'étroites et secrètes relations. Nous devons dire tout de suite que ses facultés se trouvaient fréquemment depuis plusieurs années hors de l'état normal. Il n'était pas fou, mais une idée fixe dominait son cerveau et tyrannisait sa volonté.
Il voulait voir Rio-Santo, parce qu'il l'aimait, et parce qu'une invincible force le poussait vers lui, — pour le tuer.
C'était la troisième fois qu'il quittait ainsi l'Ecosse à l'insu de ses filles et qu'il venait à Londres depuis l'arrivée du marquis. Il connaissait le chemin de Belgrave Square, et savait les entrées d'Irish- House.
Une fois à terre, transi, sanglant, à demi-mort, il se dirigea, chancelant ei forcé souvent de s'appuyer aux ujurs des maisons, vers Belgiavc Square. La roule est longue de Temple-Gardens a Pimiico. Il éuit près de onze heures lorsque le laird, épuisé, mit le pied dans Orosvenor-Place. Il ne tourna point du cùté de Belgrave-Square. Sans se rendre compte de son action, il prit le chemin du Lane qui porte le même nom, parce qu'il avait coutume, ainsi que beaucoup d'à»'*-.; S; "^^çlger par là dans Irisb-House
PAUL FEVA.L.
Au milieu de Belgravc-Lane, en effet, il tourna l'angle d'un petit passage et s'appuya au mur, à côté d'une porte fermée.
Au bout de quelques minutes cette porte s'ouvrit et donna passage à un liomme de grande taille, enveloppé dans son manteau. Cet homme, qui sortit en groninielanl des paroles de colore et qui oublia de refermer la porte , n'était i-ien moins que Sa Grâce le prince Diniitri de Tolstoï, ambassadeur de S. M. l'empereur de toutes les Russies.
Angus Mac-Farlane poussa la porte et entra.
Ses vclemens trempés d'eau le glavaicnt; la fatigue Taccablait; son crine ouvert saignait et le faisait horriblement souffrir. Il n'avait plus ijue le souffle.
Use dirigea néanmoins, sans se tromper, au travers d'un labyi-inllie de passages connus et parvint jusqu'au rez-dechaussée d'Irish-House, à la porte de ce salon réservé où avait eu lieu l'entrevue du prince et du marquis.
Il entra et se traîna, rampant sur le lapis, jusqu'aux pieds de Rio-Santo endormi sur l'ottomane. — Là, ses forces l'abandonnèrent et il s'aliaissa en murmurant les noms d'Anna et de Clary
Nous savons le reste.
Depuis cejour, comme nous l'avons dit, Rio-Santo s'était confiné dans une chambre de son liotcl, située derrière le cabint-i où ii avait coutume de se retirer aux heures de travail.
La porte de cette chambre était rigoureusement défendue. — Aux heures des repas, on trouvait Hio-Santo dans son cabinet; les mets (ju'oii lui apportait étaient enlevés le lendemain presque intacts.
Depuis ce jour aussi , le cavalier Angelo Bembo rôdait sans cesse aux alentours de la chambre où était couché le laird. Il avait aperçu deux ou trois fuis Kio-Santo sans pouvoir l'entretenir, et l'air de lassitude inlinie, 1 expression de découragemen.. amer qui remplaçaien' le calme hautain ordinairement assis sur le visage du marquis tirent naître chez Bembo une inquiétude qui ne put manquer d'aller croissant cliaiiue jour.
Cn seul homme , le docteur Moore , avait parfois accès dans le cabinet de Rio-Saiito. Le jeune Italien ne tourna donc point de ce côté l'espionnage de son dévoùmenl alarmé. — Il essaya de voir et d'écouter , par la porte donnant sur le corridor intérieur d'Irish-IIouse, porte par où nous lavons vu entrer tout ù l'heure. Pendant longtemps il n'entendit rien'et ne vit rien.
Un soir enlin, des bruits étranges parvinrent jusqu'à lui. Une voix raufiue et monotone se prit à chanter le refrain populaire d'une ballaile écossaise.
Puis un silence profond se lit.
Puis encore Bembo crut entendre un double râle et des gémissemens qui se confondaient. — Son inquiétude ne connut plus de bornes : il pesa doucement sur le pêne; la porte s'entr'ouvrit.
Bembo crut rêver. Il vit don José aux prises avec une sorte de fantôme , vivant cadavre, dont les bras velus, noirâtres, étiques, faisaient de frénétiques efforts pour l'étrangler.
Le premier mouvement du jeune Italien fut de s'élancer au secours du marquis; mais celui-ci opposait à son fantasiique adversaire une force si supérieure, que l'issue de cette lutte étrange ne pouvait être douteuse. Or, Bembo avait peur de se mettre ainsi violemment en tiers dans un secret d'une nature si bizarre.
Il résolut d'aitrndre et referma la porte.
Bembo fut ainsi i 1rs luttes qui snivi'ent
entre le mal-idc ci i,.s intervalles, il voyait
celui ri, ' ;il universelles, soigner
le (lévreu. lin consommé et avec
la tendre buiiiciiiiùit a au in^re.
Son esprit s'y perdait. — Quel était cet homme? Assurément, sans mériter reproche aucun de curiosité, il était permis de se faire celte question. Hais il était malaisé d'y répondre.
Bembo, d'ailleurs, ne se préoccupait de ce secret qu'en tant qu'il intéressait le marquis. 11 devinait que, sous cette veille extraordinaire au chevet d'un malade, il y avait quelque chose de grave, et ne se croyait point permis d'entrer plus avant dans ce mystère sans nécessité absolue.
Cependant Rio-Santo s'affaiblissait chaque jour. Il devenait plus p^le que l'homme de l'alcôve lui-même, et Bembo, dans son attentive sollicitude, voyait venir le moment od ces luttes solitaires sans cesse renouvelées présenteraient un danger réel.
Et il attendait , prêt à s'élancer lorsque son intervention, devenue indispensable, excuserait sa désobéissance aux ordres du marquis.
n attendait, passant ses jours et bien souvent ses nuits aux environs delà porte fermée. — Mais ii faut bien peu de chose pour faire manquer, en toutes choses, le moment opportun. La meilleure sentinelle peut s'endormira son poste, et l'on a vu de parlaits soldats déserter leur faction durant quelques minutes.
Or, quelques minutes sufiBsent.
Pour quehiues minutes d'oubli, Bembo se trouvait maintenant en présence du cadavre d'un homme pour lequel il eût donné tout son sang...