SI
auparavant, on avait planté des arbres dans l'élroile cour ]ui .sé|)arail IrisliHousc du i^assage.
El l'un disait que, pour le seul fait de la plantation de ces atbrcs, Sa Seigneurie avait payi-' trois mille guinées à l'ancien propriétaire d'Irisli-Ht use. Connue il y avait trois arbres , cela donnait viii{,'l-six mille francs pour chaque pied.
On ne saurait acheter trop cber l'avantage de murer sa vie prixée.
Les trois arbres , transportés à grands frais dans la petite cour et plantés lorsque leur crue était déjà fort avan. cée , avaient peu proiité depuis lors. Us étalaient au devant des fenêtres d'Irisli-House leur maigre feuillage; l'iiiver il» eiilrechoquaient leurs branchages éliques, voile transparent, suiiisant pour deruuler le rcgaid lixé sur Irish-House, mais incapable d'emtèclier les curieux de celle dernière maison d'espionner ù leur aide les lorcl's corner.
De sorte que , en délinilive , Sa Seigneurie n'avait rien muré du tout.
L'arbre du milieu masquait la fenêtre basse située au bout du corridor intérieur d'Irish-House.
Tout en veillant sur Rio-Saiilo, le cavalier Angelo Bembo, dans les pieniiers jours surtout, allait et venait, passait parfois quelques heuies dans sa chambre, située à l'étage supéiieur, ei sortait même durant de courts iiistans. Pien qu'il n'habitât point Iri^h-^ouse, il avait conservé de telles habitudes auprès du marquis, que les i.ens de la m ison ne pouvaient point s étonner de sa continuelle présence. D'un autre coté , comme personne n'eut été assez osé pour pénétrer jusqu'au corridor malgré la défense du marquis, nul ne pouvait surprendre lespiunnage de Bembo.
S.ins cela, c'eut été, de()Uis huit jours un précieux sujet d'entretien pour les cuisines et les écurifs d'Irisli-II u>e, que cette bizarre fantaisie du signor Bembo d'é ire ainsi domicile au cœur de l'hiver dans une froide galerie. — Il faut dire néanmoins que les cuisines et les écuries d'Irish- House n'étaient point à court de sujets d'entretien. Si bien séjiaiés que soient maîtres et valets en Angleterre, les longues oreilles de la livrée savtnt tdujours saisir quelques mots au passage, et les murs les plus épais n'ont pas, pourrait on cioire , le pouvoir d'arréler l'œil curieux de la valeiaille. Aussi grooms et valets, dans Irishllouse, sans se rendre compte au juste du grand et mysléri- ux drame dont leur maître éiail le principal acteur , jasaient volonti' rs à perle de vue sur une foule de choses qui leur semblaient sortir de la rainure commune où glisse la vie de Londres.
Nous ne comptons point initier nos lecteurs aux ingénii^uses conjectures qui se faisaient sur ce, auioui des fourneaux souterrains et dans la chaude atmosphère des niagnîliqiie^ écuries.
Un malin, — c'était le Iroisit'mc jour que Bembo veillait, — le soleil s'était levé plus pur qu'à l'ordinaire et combattait viciorieusement le rempart opa(|ue (|ue lui 0|)posaieiit les lourdes vapeurs incessamment suspendues au-dessus de nos tètes. Bembo s'était accoude sur l'appui de la fenêtre du corridor et suivait avec distraction les lignes indécises du prolil d'Irish-House , dont le soleil projetait la silhouette élégante de l'autre coté de Belgrave-I.ane.
Son regard parcourait ainsi, presque ù son insu, la façade brunâtre du Lord's-Coriier, qui, frappée d'aplomb par le soleil , empruniait à cette illumination inusitée un air de Uigubre fête. 1,'arbre qui s'éUnait enire lui et le/reeanrf e'isij touchait littéralement la fenêtre et ne pouv;>.it iiarcon- .Si'quent iniercepter son regard. — Au conir.iire, ce même arbre pouvait le cacher d'autant plus faciK:.'.! nt qu'il élnil plus proche et que les derrières d'Irishllouse ; être à conlre jour.
Bembo venait d'assister à l'une de ces luttes silencieuses et terribles que précéuait toujours le rauque chant du malade et que suivaient , pour les deux cnmbaKans, quelques heures de repos, fruit d'une lassiliide nuiluelle.
Bembo ciait bien triste : son grand u'.il noir dont, à ces heures de mélancolique rêverie , la pruuelle avait une dou-
ceur tendre et presque féminine, se promenait sans voir sur les objets extérieurs.
Tout ù coup sa distraction chagrine fit place à une expression d'éîonnement.
Le soleil, en pénétrant dans l'une des chambres du Lnrd's- Corner, venait de lui montrer une jeune lille étendue dans un fauteuil et dormant.
Il y avait un an que Bembo venait presque tous les jours à Irish-House. Souvent il avait pu remarquer l'étal de solitude et d'abandon de la petite maison de Belgrave-Lane, dont la destinaliun mauvaise ne lui était point inconnue. Jamais il n'avait vu les conirevens s'ouvrir durant toute cette année.
Son premier mouvement fut exclusivement curieux; puis une nuance d'inlêrét attendrit son regard : Angelo Bembo était tout jeune.
Mais ce fut une impression passagère et bien vile étouffée. — Que poiivaitélre la dormeuse, sinon l'une de ces femmes dont la vie est consacrée aux récréations nocturnes de milords du haut parlement , l'une de ces femmes que Leurs Seigneuries se passent de main en main, comme une espèce ayant cours, charmantes incarnations du vice, fleurs brillantes que de nobles caprices fanent avant le temps, et qui , fanées, tombent un jour des somptueux coussins d'un équipage dans la boue noire du ruisseau, — où nul ne s'avise de les relever.
Le cavalier Angelo Bembo détourna la lête.
Mais il y a de ces radieux visages dont l'empreinte reste obstinément sur la pupille, comme celle du soleil, longtemps après que l'œil s'est refermé.
Bembo voulut revenir à ses tristes pensées, mais entre sa trisiesse et lui linéique chose d'éblouissant se posait. —Il voyait la gracieuse enfant du Lord's-Corner étendue en face de lui, ei dans sa pose, aperçue ainsi au travers de son récent souvenir, il y avait une pudeur exquise, infinie...
Encore une fois , le cavalier Angelo Bembo était tout jeune.
Involontairement, sa tête se retourna et son regard chercha (le nouveau la dormeuse.
Combien elle lui sembla plus belle!... Le soleil l'éclairait en plein et Bembo pensa que jamais le soleil n'avait éclairé front plus candide ni plus ravissant visage.
Il soupira bien douloureusement en pensant que tant de beauté s'alliait à tant de honte.
Puis il se dit que peut-être...
Il se dit cela, nous l'affirmons. Rien de plus , rien de moins.
C'était beaucoup. — Maison ne se frotte pas au monde sans prendre quelque chose de son impitoyable malveillance. Bembo haussa les épaules et rentra dans l'ombre de son corridor.
Ce peut-être qu'il avait hasardé lui faisait honte. De fait, pas un dandy de la Loge infernale ne l'eût hasardé à sa place, el le vicûinte de Lantures-Luces en eût ri de bon cœur. — ^'ous parlons sérieusement.
Nous ne saurions trop dire comment cela se fit, mais, trois minutes après, Bembo était de retour à la fenêtre et regardait la dormeuse de tous ses yeux.
Le fameux p-^ut-itre était posilivement distancé. On ne songeait plus au peut-être; il n'y avait plus de peut-être. Mais Lantures-Luces cette fois se fût, sur notre honneur, pâmé de rire. Bembo, qui se reprochait tout à l'heure d'avoir douté, voguait maintenant en pleine certitude.
El sa certitude était, le cmirait-on? toute en faveur de la charmante doimeuse. Il aurait rompu des lances pour elle, il aurait juré sur sa tète...
f ourquoi'? Pour rien. Bembo était tout jeune.
Ceux qui seraient tentés de prendre en pitié le cavalier .Vngelo Beinbo sont instamment priés de garder leur compassion pour une occasion meilleure.
La dormeuse semblait tourmentée dans son sommeil. Deux ou trois fois elle étendit au devant d'elle deux petites mains blanches, d'un ravissant modèle , comme pour repousser un invisible ennemi. — C'étaient peut-être les rayons du soleil lombant sur son visage qui l'agitaient aiusi , et cependant,
même à celte distance, on pouvait voir sur ses jolis traits pâlis une expression de fatigue et de détresse.
Angelo pensa que parfais des jeunes filles sont violemment ravies à leurs parens , et livrées pour de Ter à la merci de quelques débauchés pervers.
Pour le coup, cette hypothèse dépassait toutes bornes permises. C'était de la poésie, du roman à la façon de Richardson, du nocturne à deux voix avec accompagnement de guitare...
La dormeuse , cependant, s'agita encore durant quelques secondes , puis elle s'éveilla en sursaut. Lorsque ses paupières se soulevèrent , ce furent les doux yeux d'Anna Mac- Farlane qui brillèrent à la lumière du soleil.
Elle sourit à son réveil , comme font tous les enfans, et mit ses deux mains devant ses yeux que blessaient les rayons trop ardens de la lumière. Ce geste fut mignon et gracieux; 'Bembo eut un sourire en le remarquant. Il se crut en même temps obligé de reconnaître que jamais il n'avait rien vu de charmant comme ces deux petites mains s'efforçant de voiler ce jeune et candide vissage.
Anna , nous avons i peine besoin de le dire au lecteur , était là par les soins de Bob Lantern , soudoyé par l'intendant Paterson, et le Lord's-Corner appartenait ù Sa Seigneurie le comte de While-Manor.
H y avait deux jours déy\ qu'elle s'était éveillée un matin , la pauvre douce enfant, dans cette chambre inconnue, des fenêtres delaquelle on nevoyait rien, sinon la toiture d'Irish- House et les branches noires de quelques arbres dépouillés; il y avait deux jours qu'elle n'avait vu Clary, sa sœur tant aimée , deux jours qu'elle n'avait vu Stephen. La pièce où elle se trouvait était belle, ornée de grandes glaces et de beaux tableaux aux cadres dorés. Son lit avait des tentures de soie, dont les miroitans reflets éblouissaient la vue. Sur les sofas on voyait d'opulentes étoffes de robes, sur la toilette des joyaux de haut prix.
Mais la pauvre Anna ne jetait sur toutes ces précieuses choses que des regards désolés. Elle avait peur. Les femmes qui la servaient lui faisaient frayeur , et lorsque ces femmes étaient absentes, elle s'effrayait davantage encore de sa solitude.
Elle avait bien pleuré depuis deux jours en songeant à Clary et à Stephen. '
Du reste, elle ignorait encore dans quel but on l'avait en- Jevée. Personne autre que les deux femmes qui la servaient n'avait pénétré dans sa chambre.
La nuit, elle n'osait point s'étendre dans ce vaste lit à colonnes sculptées, dont la ruelle était occupée par une glace, Où sa propre image réfléchie avait glacé d'épouvante la craintive enfant la première fois qu'elle s'en était approchée. Cet instinct précieux de défense que la nature met au cœur des femmes l'avertissait que, debout, elle était moins exposée au danger inconnu qui la menaçait.
Elle dormait sur ce fauteuil où Bembo venait de l'aperce- TOir. C'était sa couche.
Que les nuits lui semblaient longues 1 C'était alors qu'elle frissonnait, la pauvre fille, au moindre bruit du vent frôlant les fenêtres ; c'était alors qu'elle croyait voir, à la lueur vacillante de sa lampe, les boiseries se mouvoir lentement, les portes closes glisser sur leurs gonds, et les rideaux du lit solitaire agiter les plis abondans de leurs draperies immobiles.
Elle appelait Clary, Clary et Stephen.
Hélas! Stephen la cherchait, mais c'était en cherchant Clary. — Et Clary, la noble fille, courbée sous la main de pierre d'un démon sans cœur et sans pitié, Clary se mourait assassinée.
Assassinée lentement, peu à peu. On la tuait .1 loisir. Elle buvait par petites gorgées la coupe amère du martyre. Un ▼ampire était sur elle qui l'étreignait et suçait son jeune sang goutte à goutte...
Anna priait, confondant ses deux amours en sa naïve oraison, et envoyant à Dieu les noms unis de sa sœur et de Stephen. La prière la consolait et la soutenait; elle serait morte sans la prière.
En s'éveillant, ce matin, elle fut bien joyeuse : le soleil venait ainsi la visiter le malin des beaux jours dans CornhiU ; elle se crut dans sa petite chambre, et se dit qu'elle avait fait un horrible rêve.
Cela dura tant que sa main blanche couvrit ses jolis yeux comme un bandeau.
Puis le cavalier Angelo Bembo, qui la dévorait<lu regard, la vit tout-à-coup tressaillir et se lever avec effroi. Elle venait de rentrer dans la réalité — Clary n'était point là; sur sa tête appuyée ne se croisaient point les blancs rideaux de sa couchette. Ce rêve qu'elle avait fait, ce rêve affreux, c'était la vérité.
— Oh I mon Dieu, mon Dieu I murmura-t-elle en se laissant tomber sur ses genoux, n'enverrez-vous point Stephen à mon secours?
Angelo Bembo sentit ses yeux devenir humides.
Anna demeura longtemps à genoux. Faible fille qui n'avait vu la vie que comme une succession de jours calmes , sourians , heureux , elle ne savait rien contre (e malheur, et se courbait, brisée, au premier souffle de la souffrance.
Depuis ce matin-là , le cavalier Angelo Bembo vint bien souvent s'accouder sur l'appui de la fenêtre basse. Rêveur et poète, et offrant dans sa nature chevaleresque quelques teintes affaiblies du multiple et fier caractère de Rio-Sanlo lui-même, Bembo n'avait point de bouclier contre ces impressions soudaines qui entrent au cœur à l'imprpviste. Il n'avait point aimé encore selon son âme, et ces liaisons passagères où sa beauté physique et son brillant esprit l'avaient entraîné dans les salons du West-End , avaient été pour lui un passe-temps, ou moins que cela, un appendice à sa toilette, un complément de tenue.
Car il est malséant, dans un certain monde, de rompre en visière aux coutumes établies et de se passer de maîtresse,
— à moins qu'on ne soit l'heureux possesseur de quelque pur sang tellement hors ligne , qu'on puisse raisonnablement concentrer en lui seul toutes ses affections.
Or, Bembo n'était pas positivement un sportman, bien qu'il fût un écuyer modèle. 11 s'était donc vu forcé de liler une demi-douzaine de vaudevilles avec un nombre égal de blondes patronesses d'Almack , lesquelles en leur vie filent autant de vaudevilles qu'elles ont de cheveux blonds dans leur gracieuse coiffure. Ces passions convenues, ces romans sus par cœur d'avance, l'avaient amusé ou ennuyé , nous n'en savons trop rien.
Son cœur s'était pris pourtant une fois ou deux , parce son cœur avait bonne envie de se prendre ; mais Bembo était un cavalier de tact : il avait senti bien vite le ridicule de sa conduite. En vérité, nous le disons, de même qu'il n'y a pour pleurer aux drames de Shakspeare que les filles rougeaudes des i)etits merciers du Borough , de même il n'y a que l'héritier endimanché de quelque squire campagnard pour prendre au sérieux nos amours de bonne conipagnie.
Si 1 ou était méchant, on pourrait affirmer qu'après cent cinquante intrigues nouées et dénouées de manière ou d'autre, l'àme d'une grande lady est toujours pure et virginale comme devant. Ce n'est pas avec l'âme que pèchent Leurs Seigneuries.
Bembo savait cela, quoiqu'il ne fût guère philosophe et que son esprit dé'icat n'eût aucune tendance vers la satire.
— Aussi, ne trouvant point où placer son cœur avide d'aimer et n'ayant point de cheval au sabot duquel il pût mettre sa tendresse, il s'était donné entier au dévoùmentf*t ne connaissait rien au monde , sinon don José son ami et son maître.
Mais ce ne pouvait être là son dernier mot. Il était jeuni ^ et n'avait point de parti pris contre les femmes : son esprit fin et choisi le rendait incapable de tomber dans ce banal travers.
11 était indifférent , voilà tout, indifférent comme le fils de Thésée et mille autres sujets de la fable et de l'hrstoire. Il attendait son Aricie.
Ce malin-là il commença d'être amoureux. Pendant les Jours suivans il continua , jusqu'à ce qu'il fùl bel et bien
LES MYSTERES DE LONDRES
iSO
épris. Sa situation s'y pn-lail mirveilleusement, du reste: il élait triste l'i il était seul.
Ceci, pour beaucoup de lecteurs, diminuera le ni(*rite de la longue veille du cavalier Heinbo; une seconde de réllexion sulliia pour les ramener à un stiitiiiunt moins sévère. Certes, la présence d'Anna si prés de lui abréiçea souvent ses heures de solitude; mais ù l'àije d'Angelo on est entreprenant; il y a plaisir à renverser les obstacles. An};elo était d'ailleurs fils de ces beureux climats où l'escalade et les échelles de soie sont des vérités. Pourtant il demeurait à son poste.
C'était donc un sacrifice de plus , et son rôle y gagnait manifestement.
Dn matin, Bembo vit quelque chose d'étrange. Le jour n'était |)as encore bien dégagé des dernières ombres du crépuscule; Anna dorii>aildans son fauteuil. Une porte s'ouvrit au fond de la chambre, et deux hommes entrèrent. L'un deux tenait un bougeoir; l'autre, tout enveloppé dans un chaud carrick îi fourrures, suivait d'un pas indolent.
On juge si liemho ouvrit de grands yeux.
Le premier des deux nouveaux venus s'avança doucement et lit un geste de surprise en voyant Anna dans le fauteuil. II la croyait sans doute au lit , et son visage , tandis qu'il se tournait vers sou compagnon en souriant obséquieusement, exprimait à peu près ceci :
— Elle dort... peu importe que ce soit dans un fauteuil.
L'homme au carrick ne daigna point répondre , et l'autre , qui semblait être (jueUiue chose comme son valet, sinon pis (]ue cela , bien qu'il ne portât pas de livrée , haussa le flambeau pour faire tomber la lumière sur le visage d'Anna endormie
liembo ne perdait pas un geste de ces deux hommes, dont l'un s'appelait Gilbert Paterson,ct l'autre Godfrey de Lancester, comte de White-Manor.