ARGOT
Le docteur Moore revint s'asseoir auprès de rottomane où Rio-Santo gisait sans inouvenienl. Il souleva sa main (|ui, sn- Jtement lâchée, retomba iuerte,et rebondit deux foi« -■.. l'élastique coussin.
Un sourire étrange, tout plein d'un triomphant orgueil, vint à la lèvre pâle du docteur.
Il se leva, croisa ses bras sur sa poitrine et regarda long- '.iMiips le marquis sans mol dire.
— C'est une belle créature ! murmiira-t-il enfin ; — quand te cœur bat, il y a bien de la puissance dans ce regard éteint et morne à présent... Combien de fois ne m'a-t-il pas fait baisser les yeux!...
Le doclour fronça le sourcil.
— Combien de fois! reprit-il avec amertume et colère, — ne m'a-t-il [«as fallu courber le front sous son inflexible volonté.. Sans lui, je serais le premier parmi mes pairs; sans lui je tiendrais ce sceptre occulte et redoutable qui, mieux que la machine d'Archimède, pourrait remuer le monde, — puisqu'il domine Londres et que Londres est le centre de l'univers... Oui... cet homme méfait obstacle; sa supériorité m'écrase ; je parais débile et misérable auprès de sa vigueur... et voilà qu'aujourd'hui cet homme que je déteste et qui m'opprime est à ma merci I... Pour le tuer je n'aurais qu'à le laisser mourir!
Il sourit silencieusement, et, pour la seconde fois, son front rayonna un orgueil sinistre.
— Oui, milord, continua-t-il avec raillerie, vous êtes à moi. Il n'y a plus de Dieu pour vous. C'est moi qui suis votre Dieu... .Ala clémence, voilà désormais votre espoir unique... ma clémence !
Il haussa les épaules et Ot quelques pas en se promenant dans la chambre,
— Je crois que je vais le laisser mourir! dit-il au bout de quelques minutes, en s'arrêtant devant le corps du marquis.
Puis il ajouta durement :
— Entends-tu, marquis, je te condamne !... Demain les lords de la nuit se réuniront pour choisir un nouveau chef... Edward, le fantastiqueEdward, le père de la grande Famille... Edward ne sera plus qu'un cadavre... Son Honneur, comme l'appellent les simples soldats de notre immense armée, aura trois pieds de terre sur le corps... Et que c'est lourd, milord, trois pieds de terre! ajouta-t-il en ricanant... Oh! la maison Edward and C^ne mourra pas pour cela ; Voire Seigneurie peutètre tranquille. Elle aura toujours son comptoir dans Cornhill, ses mille dépits dans Londres, et ses invalides dans les purgatoires deWhile-Chapel et de Saint-Gilles... Il y avait un Edward avant vous, milord, il y aura un Edward après vous... Edward, c'est le nom royal, comme autrefois Pharaon en Egypte... Demain, marquis, ce sera moi qui m'appellerai Edward... Que vous en semble?
11 mil la main sur le cœur de Rio-Saulo, et une ride plissa profondément la peau tendue de son front, r
— Je croyais la strangulation plus complète qi;c r*la, reprit-il sans prononcer ses paroles, parce qu'il venait de découvrir que Uio-Santo était plein de vie ; — il faudra que je le tue, si je veux qu'il meure... Dans dix minutes il va respirer... Le corps de cet homme est comme son àme, à l'épreuve... Je me suis trop p.-essé de triompher... Que faire ?... lî me presse trop de craindre aussi I voilà son cœur qui cesse de battre encore... Une organisation si parfaite ne meurt pas sansluller... Mais elle meurt, en définitive...
Le docteur tira de sa poche une trousse de maroquin et y choisit une lancette acérée. Il tram ha d'un coup de bistouri la manche de la robe de chambre du marquis et fit le geste de piquer sa veine.
— Il n'en faudrait pas davantage! murmura-t-il.
Mais l'instrument reprit place dans la trousse, elle docteur s'assit la tète entre ses deux mains.
— J'hésite à le sauver comme j'hésite à le perdre ! pensa-til. Sa main est robuste... Qui sait si la mienne saurait tenir les rênes de ce fougueux attelage qui Iraine noire fortune?... Et, après tout, le principal n'est-il pa« de parvenir ?
La lancette fut tirée une seconde fois de la trousse et soigneusement nettoyée. En touchant le chiffon de drap qui servait à l'essuyer, elle y laissa une trace rougeàtj-e, comme si elle eût été humectée d'un très violent corrosif
Et son secret, d'ailleurs ! reprit encore Mot re, dont l'œil s'alluma au feu d'un avide désir; — s'il meurt, qui me dira son secret!... Cet homme ne cherche pas ce que nous cherchons... il vise plus haut... si haut que mon itiaginaiion ne peut pas même rêver cequ'il tâche d'atteindre... Et il l'atteindra, pourtant, car il n'est point d'obstacle que son talon ne puisse briser... Je veux savoir ce qu'il cherche, moi! poiirsuivil Moore en s'écbaufl'ant graduellejiicut jusqu'à l'enthousiasme ; ce qui est notre but à nous n'est pour lui qu'un, moyen ; nous nous arrêtons à son point de départ : nous cherclions l'or pour l'or, et lui... Par le ciell je connaîtrai sa pensée... Et alors, sa vie ne sera-l-elle pas toujours à moi comme elle l'est aujourd'hui?... iS'ai-je pas le temps?... Fou que j'étais! j'allais faire comme ces enfans stupides qui brisent leurs jouets pour savoir ce qu'ils recèlent... le secret d'un mort est trop bien gardé : marquis, nous ajournons vo tre sentence.
On frappa doucement à la porte du cabinet.
— Us sont bien pressés! grommela le docteur.
— Au nom du ciel, monsieur, ayez pitié de mon angoisse, dit à travers la porte la voix du cavalier Bembo ; — j'attends I
— Attendez! répondit froidement monsieur Moore.
— Un mot, par grâce, un seul mol, monsieur !
Le docteur, au lieu de répliquer, cette fois, se dirigea à pas de loup vers la partie du cabinet opposée à la porte derrière laquelle attendait Bembo, et mit une petite clef dans la serrure d'une armoire.
— J'allais oublier le motif de ma visite, murmura-t-il ; — ce sera bien le diable si monsieur le marquis ne peut pas m'atlendre encore quelques minutes.
Avant d'aller plus loin, nous croyons opportun dédire ici au le.teur que l'immense association qui porte à Londres le nom de la Famille* (the Family] est constituée à peu de chose près comme la société qu'elle rançonne. Seulement elle est mieux constituée.
11 y a chez elle aussi le public, le gentry et la noblesse,— le peuple, les chevaliers et le sénat.
Il y a encore un chef, qui est roi dans toute la magnificence du terme, roi comme était Henri Vin ou Elisabeth de rogus mémoire, roi pour tout de bon.
Nous ne savons trop s'il est permis de donner l'ignoble nom à'argof à la langue convenue entres les divers membres de l'association. Ces membres sont, il est vrai, des voleurs,— mais ce sont de si hauts seigneurs que les bandits de Lonc'res !
Toujours est-il que le langage de la Famille ressemble asspzpeuau langage de Shakspeare. Notre spirituel confrère e>, compatriote monsieur Charles Dickens en a donné dans plusieurs de ses charnians récits de nombreux échantillons. Nos revues lashionables en sont si pleines depuis quelque temps, qu'on pourrait les croire exclusivement rédigées psr des stvrli-mobs et des swindiers'*. Ainsi, les personnages de ces écrivains de bon ton ne disent plus: — Qui paiera la dépense? Ils diyoistnl (to chirp) : — Qui boucherale trou ***: Un penny pour eus est un meg, six pence un tatmar, un
* L'existence de cette étrange association parfaitement connue df la prilire anglaise, est trop constante pour qu'il soit besoin d'en apporter des preuves. >ous faisons inalheureusemcot ici de l'hi";tolre. |
"Chevaliers d'industrie de diOTérens degrés. Le «cinrf/e»- est le I plus souvent un dandy. l
**' Argot ; To ttump uf, boucher le trou, payer la dépense.
LES MYSTERES DE LONDRES.'
«hetling un bcb, une couronne un but!, un sonvcrain un coutter . tout comme s'ils étaient des smashers*, jurés, depuis leur plus tendre enfance.
Pour dire que leur héros a passé par la cour des débiteurs insolvables ", ils ont une foule de périphrases pusitivenient ravissantes. Celui-ci a subi une lessive ù h\ix\c(whlte wasMnh); celui-l.'i a passé fi la manufacture de savon de Portugal (Porf'gal soapmrnufaclory); un troisième a mis sur le vieil homme une chemise blanche clean skirtj.
Tout cela parce que la cour des débiteurs insolvables se trouve dans une rue (jui a nom l'or/ugal-Streit.
Et aussi peut-être parce que tousceux qui fréquentent cette cour, y compris les avocats et les juges, auraient réellement besoin d'un lavabo universel.
• Nous pensons que le lecteur trouve cela très charmant.
Esl-on pendu ? cela s'appelle • partir par le coche de huit heures » f8 oclockcoach). L'expression est ;~i coup sûr énergique et pittoresque au dernier point. Elle vient, dit-on, de ce que certain manant parvenu, passant dans sa voiture à l'angle deWliile-Ilall, renversa l'éventaire d'une marchande d'oranges irlandaise, qui fumait paisiblement sa pipe en attendant le chaland. La marchande exaspérée remplit l'air de malédictions et dit entre autres choses:
— Dieu puisse-t-il permettre que je te voie emporté parla voilure de huit heures, misérable nabab 1
L'histoire ajoute que quinze jours après, pour une chose ou pour une autre, le manant fut pendu.
Et au fait, sans cela l'histoire n'aurait point de dénoùment.
D'où il suit que i'bistoire a raison.
Une chose terrible, c'est ((ue nous n'avions nul besoin de relater ici toutes ces gentillesses, — tous ces traits de Hiœwrs, comme on dirait de l'autre côté du détroit. Il est positif que le savon de Portugal, l'IrlaaJaise et sa pipe n'ont aucun rapport avec le sujet qui nous occupe.
Voilà le danger des transitions !
Ce que nous voulions dire se réduit à ceci : La Famille, à part les degrés particuliers d'une hiérarchie sans égale dans le monde entier, et compliquée jusqu'à l'inlini, se compose de trois corps constitués: les hommes, les gentkrner ; \e% lords. Il est probable que le titre de gentleman s'y acquiert par la force des choses; celui de lord est soumis à une, sorte d'élection.
Au-dessus de tout cela est le fire, que les hommes appellent Son Honneur ou désignent par un nom propre qui est sujet à changer, mais non point par la mon du titulaire. Ce nom est mis de temps ù autre ù la rélnrino comme un vieil habit. Vers 1811, Son Honneur s'appelait Jack, si bien que certains crurent alors avec quelque raison que c'était Jack Ketch'"''lui-inémt! ; plus tard, la dynastie des Edward commença. Des renseigneniens sérieux nous pernieitent d'affirmer qu'en 1844 le/jérc de laFoîHi7/eestdans les ordres et possède plus d'un million de francs de bénéfices. Ses sujets le nomment le Mandarin.
Il est marié, du reste, selon la chair, à une respectable dame; son ménage est excellent et il l'ait l'étliiicalion du clergé ritannique.
En 183..., Edward régnait, plutôt par droit de conquête que par droit de naissance très probablement. La Famil'e lit sous son règne de redoutables progrès. On vola des diamans de la couronne, on commit des larcins héroïques.
Londres entier fut tenté de fermer ses poches à double tour; mais comme à Londres cha(]uo industrie, — nous parlons des industries honnêtes et pouvant être pratiquées par un
* Ai-got : Pa?seurs de fausse monnaie, sone de couriiers aux gages des faux-meoBayeurs.
** La Cour des Insolians est établie dans l'intcrêl des débiteurs malheureux pour les proléçer contre labEuide rigueur de la loi anglaise.— Quiconque se prési'nte dovant cette cour et aCDruie que son avoir ne d passe pas deux gainées est mis en quelque sorte hors la loi et a l'abri de toute poursuite. — On juge si la louante anglaise doit abuser de cette porte, ouverte à la fraude.
•*' Le bourreau de Londres.
lord-maire, — consiste 5 pomperlecontenudes'poches voisines pour emplir la sienne, on vit bien que cette mesure amènerait une stagnation déplorable dans tous les gcnrei» d( commerce.
Il se trouva qu'en ce temps Son. Honneur était un homme taillé dans de tout autres proportions que ses bien-aimés sujets.Les lords de la nuit, sou conseil privé, découvrirent avec stupéfaction un beau jour que leur chef n'était point un voleur.
C'eût été une rumeur étrange dans la Famille si cette révélation fût descendue des lords aux genlilsomnies et des gentilshommes aux simples goujats de l'armée. Saint-Gilles eût frémi jusqu'en ses fondemens de fange; Field-Lane. eût vu frémir l'une après l'autre toutes ses guenilles dérobées; les chats écorchés*de Barbican auraient témoigné leur stupéfaction de quelque manière originale et surnatulurellc cjui est pour nous un secret, et le poisson rouge de la taverne de Shakspearc "*, eût, nous n'en pouvons point douter, remué sa queue empaillée avec l'énergie voulue par la circonstance.
Mais milords de la nuit étaient des scélérats discrets.
Ils avaient en outre une raison de se taire : c'est qu'en définitive ils ne savaient rien.
Rio-Santo était pour eux un problème, voilà tout. Ils avaient découvert qu'entre eux et lui se creusait un abîme. Il voyait plus loin qu'eux et plus haut ; leur sordide ambition n'était point son ambition. — Où marchait-il?
Evidemment, Rio-Santo s'appuyait sur eux comme sur un bâton de voyage ; ils se voyaient être entre ses mains des inslrumens vulgaires. — Quel était le but de sa course?
Nul ne pouvait le savoir, nul ne pouvait seulement s'en douter, car Rio-Santo tenait le sceptre d'une main hautaine, et de lui au premier de ses sujets il y avait tous les degrés de son trône.
Il n'avait point de favori et point de confident.— En principe, il n'aurait dû être que le premier parmi ses pairs, mais sa vigoureuse volonté et les circonstances avaient donné à son pouvoir une extension exorbitante.
De roi coiislitulionncl, il s'était fait roi absolu.
Nous ne donnons point ceci pour une rareté.
Quelques-uns, parmi les patriciens de la Famille, se préoccupaient assez peu de cet état de choses. Ils touchaient de magnifiques dividendes : leur but était atteint. Mais il yen avait d'autres, et parmi ceux-ci nous devons compter le docteurMoore et l'aveugle Tyrrel, qui n'acceptaient point aussi volontiers le fait accompli.
Tyrrel avait été chargé par le marquis de quelques missions secrètes qui avaient bouleversé son intelligence, tant il avait travaillé pour en découvrir le pourquoi.
L'une de ces missions consistait à remettre cent livres sterling tous les mois :t l'honorable Brian de Lancester, lequel ne faisait à coup sûr point partie de l'association. — Tyrrel avait pu se convaincre d'ailleurs que Rio-Santo ne connaissait point particulièrement l'honorable frère cadet du comte de Wiiite-Manor.
Et il se creusait journellement la cervelle pour deviner le motif de cette munilicenie dont l'à-propos lui échappait. C'était en vain, et ce devait être en vain toujours, parce qiie les motifs du marquis étaient trop en dehors du cercle d'idées oii gravitait d'ordinaire la pensée de Tyrrel, pour que ce dernier tombât par hasard sur la vérité.
* Au delà de Smitlifie'.d en arrive, par Long-Lane, à une rue habiiée presque exclusivement par des Italiens qui f.-nt commets de viaude de chat. La loi anglaise ne peut rien, faut-il croirt, contre ce singulier iratic qui se fait U la face du soleil.
*" L'enseigne de Shaksiieaie se trouve dans '\Vych-?lreet, non loin du Strand. C'est un rookery (endroit fertile en gibier) biea connu des limiers de la police. On ne va jamais là qu'à coup sur.
Avant 1810, l'enseigne poriail un g!obe de. verre cunli'naut un
oiseau ci uu poisson. Cette allégoiie-avertissement faisait allU!sion à la piison, pour l'oisea", et à la dépoiLition (le poisson, pprsonniGc;ilion de l'Océan;. Maintenant le globe de verre a disparu, mais le spirit-shop de Shaksp "are exi-te encore cl il existera tant que Londres aura des policemen et des voleurs.
PAUL FEVAL.
Quant au docteur Moore, il avait plus de moyens pour soulever le voile. Rio-Santo l'avait admis, non pas à son intimité ou même ù rien qui put y ressembler, mais à une fréquence de rapports favorable à ses désirs curieux. Le docteur avait ses entrées à Irish-House ; il était !e médecin de Mary Trevor, et jouait un peu entre le marquis et son ténébreux sénat le rôle que nos ministres jouent entre le roi et les chambres. Seulement, il n'aimait pas le marquis.
Mais on a vu des ministres n'aimer point leur roi de très grande passion, — et des rois mépriser de tout cœur leurs nùnislrps.
C'était de plus en plus constitutionnel.
Malgré la fréquence des relations qui existaient entre Rio-Santo et Moore, le cœur du marquis était un livre clos pour le docteur. Moore, esprit subtil, audacieux, mais froid dans son audace, patient, hautain et sachant cacher sa hauteur sous l'obéissance, positif à l'excès, rompu au dol, avide plutôt qu'ambitieux, et capable d'entrer jusqu'au cou dans le crime sans s'émouvoir ou se passionner, ne ressemblait guère à l'aveuiile Tyrrel, dont la nature, mauvaise aussi, puissante également, se mouvait par d'autres leviers et marchait avec d'aulrcs allures ; mais il devait, comme Tyrrel, chercher les secrets de Uio-Santo dans une sphère trop restreinte ou trop basse ; il devait toiser le marquis à sa mesure, et le mépris systématique qu'il faisait de l'homme en général le rendait positivement incapable de pénétrer les desseins (lu marquis.
Quand un vaisseau poind en mer à 1 horizon et que le ma telot en vigie crie : Navire ! les passagers ouvrent de grands yeux et cherchent à voir. Ils ne voient rien. — Le navire approche. Les marins comptent ses niûts déjà et raisonnent sur son allure. — Les passagers cherchent encore et ne voient pas davantage. C'est qu'ils cherchent trop bas. Pour voir de loin, il faut regarder dans les nuages.
Moore regardait trop bas.
Il se ligurait que Rio-Santo, dont il reconnaissait forcé* mcnl la supériorité, visait à un but autre et plus grand que son but a lui, mais de la même nature en somme. Ce but, il l'enviait et voulait le deviner pour s'en prévaloir, pour le faire sien, et proliter seul de cette conquête, qu'il entrevoyait magnilique, et atteignant les dernières bornes de la convoitise humaine.
Le secret pénétré, il serait temps d'écarter Piio-Satito par ces moyens failles et sûrs qu'un homme savaut comme le docteur Moore a toujours à sa disposition.
Depuis six jours que Rio-Santo ne se montrait point, le désir inquiet de Moore s'était singulièrement accru ; cette 'absente devait avoir de bien graves motifs et couvrir peutêtre d'étranges menées.
Moore venait chaque jour à Irish-IIouse. C'était en vain. Rio-Santo ne se montrait point.
Le docteur, néanmoins, ne perdit pas tout-à-fait son temps pendant tes six jours. Introduit dans le cabinet du marquis, il épia, fureta, viola le secret des cartons fermés et mit ses regards curieux dans plus de paperasses qu'il n'en faudrai|
pour composer vingt volumes. — Mais ces papiers étaient, pour la plupart, écrits en chiffres, dont Moore n'avait poin' a clef. D'autres étaient couverts de c-iracii-res chinois, et le docteur reconnut sur quelques-uns l'idiome vulgaire de rAiïghanistan.
Pour le coup, c'était à en perdre l'esprit I — Rio-Santo avait-il des lubies liiiéraires? s'occupait-il de conipi'°r une histoire générale des voyages?— ou bien entretenait-il dans la Chine et dans les Indes des agens chargés de dévaliser, pour son compte, les innocens naturels de ces deux ricbes pays?
Cette idée parut la plus raisonnable au docteur, et Rio- Santo grandit dans son estime.
On peut savoir beaucoup de langues et ne point connaître a fond le chinois vulgaire et le patois populaire Ju Sindhy. Tout ce que Moore put reconnaiire dans les nombreux dôcumens iiarcoiirus ii la hâte, c'est qu'une mystérieuse fer. oentation était fomentée au sein du céleste empire, par des
agens inconnus, contre le commerce de l'opium, l'une des branches les plus lucratives du tralic transocéanique de la compagnie des Indes, et qu'un esprit de révolte était soufflé dans les montagnes de l'ACfghanisian.
Etait-ce de l'histoire contemporaine ou de l'histoire an cienne ? il ne sut point le deviner.
Un instant l'idée lui vint que Rio-Santo voulait monter quehjue gigantesque entreprise commerciale ; mais cette idct ne tint pas contre la réflexion. Il n'y a point de commerce aussi lucratif que le vol pur et simple, puisque, à vrai dire, le commerce n'est qu'un vol frelaté.
En fin de compte, Moore dut s'avouer qu'il n'en savait pas beaucoup plus long que devant. Il se dit, pour se consoler, que, dans les tiroirs fermés ù clef, il eût sans nul doute trouvé quelque révélation plus précise. •
La chose n'était point impossible.
Quand il eut bien fouillé les cartons, il fouilla le cabinet lui-même, espérant découvrir quelque cachette. Du premier coup il crut avoir trouvé son fait. C'était le malin même de ce jour où recommence notre histoire.
Le lecteur peut se souvenir qu'au moment où le cavalier Angelo Bembo, de retour de son expédition chevaleresque, ouvrait la porte pour se précipiter au secours de Rio-Santo, un des lambris de la chambre d'Angus Mac-Farlane, qui venait de s'agiter et de laisser apercevoir le visage curieux du docteur Moore, se referma tout-ù-coup.
Ce panneau donnai; dans le cabinet du marquis. En l'ouvrant, Moore croyait avoir découvert une armoire secrète. Ce qu'il vit le jeta dans un extrême étonnement, et il n'en eut qu'un plus grand désir de voir mieux et davantage.
Ce fut dans la serrure de ce panneau qu'il mit une petite clef à l'instant où la voix suppliante du cavalier Angelo Bembo vint réclamer une consolante parole pour calmer son inquiétude.
Nous avons vu comment le docteur Moore lui répondit.
Il fit tourner doucement la petite clef dans la serrure et poussa sans bruit le panneau. Puis il avança la tête par l'ouverture, aussi timidement que la première fois et comme s'il eût craint de trouver derrière quelque menaçante apparition.
Mais la chambre du laird était silencieuse et vide ; on n'entendait même pas la respiration d'Angus Mac-Farlane, étouffée parles épais rideaux du lit.
Moore jeta un dernier regard sur Rio-Santo toujours immobile, et franchit le seuil.
Le premier objet qui le frappa en entrant fut le portrait suspendu entre les deux fenêtres. A son aspect, un élonnemcnt e.\trême se peignit sur son visage. Il le contempla sous divers jours, fermant les yeux un instant pour les rouvrir ensuite et mieux voir. — A mesure qu'il regardait ainsi, un reste de doute, demeuré sur sa physionomie, s'évanouissait graduellement.
— C'est bien elle! raurmura-t-il enfin ; — et, sur ma parole, elle était bien faite pour tourner la tête de l'héritier présomptif d'un comte.... c'était une ravissante créature !... Oh! pardieu! j'ai beau vouloir douter, c'est bien ellel... Mais que fait ici le portrait de la comtesse de VVhite-Ma« nor?...