DÉLIRE
Le docteur Moore resta encore quelques secondes plongâ dans un singulier étonnement devant ce gracieux portrait
LES MYSTERES DE LONDRES
de femme, vêtu à la mode de 18JS, que nous avons décrit en l'un des précédens chapitres.
— Je n'y comprends rien ! nuirmura-t-il ensuite;— le portrait de la comtesse de Wiiite-Manor ici !... chez Rio-Santo ! ceci tourne au fabuleux, au diabolique... et j'y renoncerai !... Je me souviens de cette jolie lâche qu'elle avait au-dessous de la lèvre... entre la lèvre et celte fossette mignonne que nos poètes lauréats aOirmeraient avoir été creusée parla propre main des Grâces... Rio-Santo n'est ici que depuis un an... Il no peut pourtant pas... Ma foi, je m'y perds I
Il pirouetta sur le lalon et jeta en passant un regard distrait par la fenêtre.
— Hé ! bé ! hé ! fit-il en riant plus franchement que d'habitude :— le hasard est parfois souverainement spirituel!...
^Si je ne me trompe, voici de l'autre coté du lane le/rce and msyde AVIiile-Manor... le Lord's-Corner... lié! hé! VVliitc- Mauor était un fier séducteur dans son temps!... mais je jurerais que ce joli portrait n'a pas été fait pour Sa Seigneurie...et si son regard avait pu pereerce mur, hé! hé!... c'est drôle, sur ma parole !... je pense qu'il n'eût point péché là-bas, vis-ù-vis, si souvent et de si bon cœur.
Il jeta un dernier regard sur le portrait, fil encore un geste d'étonncment et se dirigea vers le lit.
— Ceci est un secret, se dit-il, et un secret de l'espèce la plus énigmatique assurément... Mais je ne m'attendais guère... et après tout que m'importe ?... Oh ! oh 1 ajouta-t-il, en s'arrêtant tout-ù-coup à deux pas du liti — il y a un homme!
1 venait d'apercevoir la jambe maigre et velue d'Angus Mac-Farlane, qui sortait à moitié des couvertures.
Le docteur était entré dans cette chambre avec une si ferme espérance de découvrir des choses étranges, impossibles à soupçonner, qu'il demeura une minute hésitant et comme saisi d'une puérile frayeur. Des idées folles traversèrent son cerveau surexcité. Il se sentit,lui si positif et si froid d'ordinaire, transporté tout-à-coup dans îe monde inconnu de l'imagination.
Quel était l'homme étendu sur ce lit?
Au premier aspect, ceci ne parait point avoir de rapport direct avec l'objet des recherches du docteur. Mais il pensait être sur le rebord d'une trame circulaire, et chaque fll, selon lui, pouvait le conduire au centre.
Il s'approcha du lit sur la pointe des pieds et souleva le rideau avec une sorte de solennité.
Il semblait que derrière la draperie dût se trouver la révélation soudaine du secret convoité si ardemment.
Angus tournait le dos au jour. Il était jeté presque en travers du litet son front touchait la muraille. — Sans doute son crâne, torréfié par la fièvre, avait été chercher là un peu de fraîcheur.
Moore ne pouvait donc voir son visage.
Un instant il interrompit ses investigations. L'instinct de médecin se mit en travers de sa curiosité. Il prit le bras d'Angus et lui tàla le pouls.
—Fièvre cérébrale ! murmura-t-il -, congestion imminente. Pourquoi m'a-t-on appelé si tard?
Cette phrase consacrée lui échappa, tant est grande la force de l'habitude. 11 l'accueillit au passage par un sourire.
— Mais personne ne m'a appelé ! reprit-il, et je n'ai pas mission de sauver cet homme... Je voudrais bien voir son visage I
11 mit un genou sur le lit et se guinda de façon à coller, lui aussi, sa tète au lambris. Dans cette position, il put voir les traits d'Angus. Son examen dura deux ou trois secondes.
— Je ne connais pas cet homme ! dit-il ensuite avec désappointement.
• Puis se ravisant tout-à-coup, il ajouta :
— Mais si fait I. . je crois me souvenir... Il est bien changé!... C'est cet honnête paysan d'Ecosse que Rio-Santo nous amena une fois au conseil... Le laird...j'ai oublié son nom... le laird (lui tient noire château de Crcve, enfin... Ec pourquoi dialile r.iii-Sanio le laisse-l-il mourir là comme un chien I... Ma foi, cela m'est éga'..
Le docteur se releva et secoua la tête d'un air de mauvaise humeur.
— Fou, que je suis ! murmura-t-il ; — j'ai beau chercher, je ne trouverai point. Le secret de ce marquis d'enfer est dans son cerveau et non point autre part... J'ai rencontré çà et là quelques pages dépareillées du livre de sa conscience... assez pour être sûr que sa vie ne fut qu'un long mystère; trop peu pour deviner le premier mot de son secret... — C'est tout : le reste est en lui.
On entendit en ce moment la voix éloignée de Bembo qui parlait encore à travers la porte extérieure du cabinet. Moore ne se retourna même pas.
— Le signoretio est bien pressé, dit-il en riant; — allons ! je n'ai rien de mieux à faire que de le contenter. Remettons sur pied M. le marquis de Rio-Santo.
Comme il s'ébranlait pour rentrer dans le cabinet, le laird fil un mouvement. Il fallait bien peu de chose pour réveiller la curiosité déçue du docteur. 11 resta.
Angus se retourna péniblement sur sa couche.
— L'eau me brûle ! dit-il tout bas. —Comme cette rivière bout! sa source est en enfer 1... La lune de Londres est rouge... Il y a du feu partout.
— Cet homme se sauvera tout seul ! murmura le docteur Moore avec une sorte de dépit médical, mauvais petit insiiuct, diminutif de passion méchante qui, par une des mille coii- Iradielions de notre nature, n'avait pu être étoulïé par les grandes passions elles criminels instincts qui emplissaient l'âme du docteur. — La fièvre est un mal lunatique et bizarre. Quand on la combat, elle se raidit ; quand on la laisse elle s'éteint d'elle-même... Evidemment ce sauvage a dépassé la période morielie... Demain, il sera en convalescence.
— Oh! si j'étais dans mes belles eaux du Solway, reprit Angus, le brigand ne m'échapperait pas... Mais celte Tamise est chaude et lourde comme du plomb fondu... Ah! ah!... ahî... elles disparaissent... toutes deux !... toutes deux!...
Il enfonça son front dans la plume des oreillers. Moore mit la main sur son pouls et l'y laissa durant près d'une minute.
— Une crise, .pensa t-il; peut-être deux, et ce sera fins... Ces misérables Ecossais ont le cerveau si bien fêlé que la fièvre passe à travers les fissures...
— Selle mon cheval noir, Duncan de Leed I s'écria le laird dont la voix devint tout à coup retentissante ; — je vais passer l'eau et me rendre à Londres pour le luer !
— Pour tuer qui ? dit involontairement le docteur. Angus s'était levé sur son séant et altacliait sur lui, du fond
de ses caves orbites, des yeux effrayans à voir. Mais Moore était médecin. Ce sauvage regard ne l'émut point.
— Mon cheval ! mon cheval ! répéta impérieusement le laird, qui mit ses pieds nus sur le tapis.
Moore le laissa faire.
Angus roula ses yeux comme pour chercneraux alentours de son cerveau une idée enfuie.
— La voix des rêves ne peut pas mentir, reprit-il lentement, — et la loi de Dieu est sang pour sang, quoi qu'en disent les prêtres... Il me semble que j'ai vu Fergus O'Breane cette nuit... Pourquoi ne l'ai-jc pas tué ?... .l'aurai de la peine à le tuer, à cause de ma sœur Mary... Mais je le tuerai.
Ses mains se posèrent familièrement sur les deux éjiauleî du docteur qui ne parut point très enchanté de cette marque de confiance.
— Te l'ai-je dit, ami Duncan? reprit encore Angus avec une solennité pleine d'effroi ; — lorsque je l'aperçois par la seconde vue, il a au milieu de la poitrine un trou rond et rouge... juste ce qu'il faut, Duncan, pour laisser passer la mort... Il est assis sur le gazon, au bord d'un chemin, — ei bien pûle, Duncan de Leed !... pûle comme mon frère MaC' Nab assassiné par lui... Alors la voix des rêves perce la nui et me dit à l'oreille : — C'est ton sang, le sang de tes ve-nei qui vengera Mac-Nab !
— Mac-Nab I répéta le docteur en lui-même ; je connais ca EOm... Il me semble... Eh! oui... ce jeune pédant que j'ai trouvé au chevet de Perceval... Stephen Hac-Nab; mais ces
PAUL FEVAL.
Ecossais n'ont jamais un nom en propre... Il y a pout-être tout un clan de Mac-Nab !...
— Qui donc m'a dit qu'il s'appelle oialnlenant Rio-Santo? s'écria soudainement le laird ; — le marquis é". Rio-Saulo... <»st-ce loi, Dunean?
Moore avait tressailli au nom du marquis, et tendait les muscles de son ouïe.
— Ce n'est pas moi, murmura-t-il, espérant relier par «elle réponse les idées t'pgaces du malade et l'entraîner en de moins obscures révélations.
— Uio-Sanlo I répéta An^s; — selle mon cheval, Duncan de Leed ! selle mon bon cheval Billy !... je vais passer la frontière pour obéir à la voix des rêves.
— Et s'il plaît à Votre Honneur, dit le docteur en tâchant d'imiier l'accent et les formules d'Ecosse; — ce Rio-Santo est donc un assassin?
Le laird retira ses deux mains appuyées sur les épaules du docteur et le considéra avec détiance.
— Ceux qui disent cela, répondit-il, en ont menti... Que me voulez-vous?
L'œil du laird avait perdu son expression d'égarement. Il avait évidemment un instant lucide.
Mais cola dura peu. Il montra le poing au docteur, murmura une exclamation de colère et se replongea, tremblant de froid, entre ses couvertures.
— Comme la Tamise est froide, grommela-t-il en frissonnant ; — la lune est verte à Londres, et ses rayons glacent... Oh ! si j'étais dans le Sohvay !
Puis il enlajina d'une voix endormie :
Le lairl de Kilbrwan
Av;iit deux lillos; Jamais n'en vit ;imant
De pl'.i"; gentilles
Uans Glec-Girvan.
— Deux filles ! ajouta-t-il en sanglotant tout bas ; — deux filles... Dieu ne veut pas qu'on ait deux tilles I...
Le docteur Moore se lencha pour entendre le reste; mais 'a voix du malade s'éteignit tout ù fait en un murmure inintelligible.-
Moore attendit encore durant quelques secondes ; puis il se fritppa le front en disant :
— Et le niar(|uis; , Sur 'ma parole, le marquis a eu le temps de mourir deux ou trois lois... Il faut se bâter.
Au moment où il se rotournail pour gagner précipitamment le cabinet de Rio-Santo, il sentit la pression d'une Eiain sur son bras, et regarda vivement en arrière croyant que le cavalier Bcrabo venait de le surprendre.
Mais, ù peine eut-il porté son regai'd sur l'homme dont la main serrait son bras, qu'il poussa un cri de terreur et chancela comme s'il eût été prêt à défaillir.
Lne épouvante sans bornes se peignit dans son regard. — n voulut parler, mais son gosier, étranglé par la stupeur, refusa passage ii tout son.
Enlin, ses genoux plièrent, et il tomba, prosterné sur le tapis, dans l'attitude d'un vaincu qui prie et demande grâce.