CHAPITRE XXIII
LE RENOEZ-VOUS.
Frank Perceval s'était présente seul à l'hôtel de la tomtessc de Derby. Stephen l'avait attendu dans la voiture.
11 avait fallu bien des prières pour détermineftady Ophelia, si véritablement douée de la délicatesse du cœur, et imbue de celte haute et digne réserve qui tient lieu de morale au peuple de nos salons , il avait fallu , disons-nous, bien des prières pour la déterminer à tenter la démarche équivoque qui clôt le précédent chapitre.
Remettre une missive clandestine à une jeune fille! — Ceci, dans nos mœurs hypocrites , qui se drapent pour la foule dans un austère manteau de pruderie et grimacent incessamment le faux puritanisme d'une chasteté poussée ù l'extrême , dépasse réellement les bornes et doit sembler à chacun une révoltante énormité. Sur trois cents douzaines de ladies, pas une assurément ne laisserait passer ce fait, raconté, sans lever les yeux au ciel et détoner ce miaulementcacophonique, cet o-o-oh! prononcé sur trois note.T uniformément fausses, qui est à Londres la suprême imprécation féminine. Le fameux shokinq serait impuissant à rendre toute la ferveur de eur vertueuse indignation.
Nous somees trop galans pour ne point faire chorus. Il faut miauler avec les ladies : hurler avec les loups est à peine aussi indispensable.
Sérieusement, le fait est grave en thèse générale , et nous Sommes fort loin de l'approuver.
Mais le cas de lady Ophelia n'était point un cas ordinaire. Nous demandons pour elle au lecteur, non point la honte des circonstances atténuantes, mais une franche et complète absolution.
Ne savait-elle pas, en effet, quelle menace pesait sur l'avenir de miss Trevor,etne connaissait-elle pas les droits de Frank à se poser en défenseur de la pauvre affligée?
Aussi, ses principaux scrupules n'avaient-ils point pris source dans la répugnance naturelle à toute fimc liére pour une action équivoque. Si lady Ophelia eût jugé la démarche bonteuse ou seulement blâmable au point de vue de l'honneur, rien au monde n'aurait pu !a portera l'accomplir. Son hésitation venait d'une tout autre cause. Elle craignait de nuire au marquis del'.io-Santo.
Elle avait révélé déjà le secret du marquis; elle s'en repentait, parce que , si certaine qu'elle pût être de la droiture de Frank, elle redoutait une lutte où elle-même aurait fourni des
armes contre l'homme qu'elle aimait. Devait-elle donc aller plus loin et sonner la charge en quelque sorte, et commencer elle-même les hostilités?
Présentée sous cet aspect, la question était aisée à résoudre. Aux premiers mots do Frank, la comtesse se raidit et refusa.
Mais Frank avait sa leçon faite. Livré à lui-même, il n'eût été qu'éloquent, et son procès était perdu, car l'amour, qui p'aidaitla ciiuse contraire dans le cceur d'Opliclia, ne peut être vaincu sur le terrain de l'éloquence.— Stephen avait parlé; Frank se souvint et fut avocat : l'amour dérouté se tut.
Le secret confié par lady Ophelia n'appartenait qu'il elle seule, mais Frank était engagé d'honneur aussi à veiller sur MaryTrcvor. Garder le silence était son devoir, tant que le silence serait possible. Mais les circonstances marchaicn t. Lord James, au cœur de qui le secret conlié serait demeuré enfoui comme en une tombe, avait refusé toille explication. Deux routes restaient ouvertes; il n'y en avait pas une troisième.
Le premier expédient consistait ù se rendre chez le marquis, la menace à la bouche, à le forcer d'abandonner sa recherche, A le dominer en lui montrant l'arme que l'indiscrétion de la comtesse avait forgée contre lui.
L'autre était plus simple. Il consistait à voir Mary.
Mais Mary ne sortait pas, et Frank ne pouvait se présenter à Trevor-House.
Tel fut, en substance, le plaidoyer de Perceval.
le choix de lady Ophelia pouvait-il être douteux entre les deux branches de ce dilemme? Par le dernier moyen offert, Rio-Santo ignorait tout , et le secret demeurait entre Frank et Mary Trevor.
Elle se résigna. Frank écrivit une lettre. La comtesse ût atteler, et se rendit à Trevor-House.
Le trouble excessif où nous l'avons vue au moment de remettre à Mary le billet de Perceval était le résultat des deux causes dont nous venons d'entretenir le lecteur. Mais ici, sous les regards ennemis de lady Campbell, sa honte l'emportait sur sa crainte amoureuse. La comtesse avait le rouge au front; elle tremblait, — non plus pour Rio-Santo , mais pour elle-même.
Il ne tint pas à l'honorable Ciccly Kemp que ses craintes ne fussent réalisées.
En sortant de Trevor-House, le front de la comtesse ruisselait de sueur. Elle se tapit, effrayée, en un coin de son équipage. Un poids écrasant était sur sa poitrine —Il lui semblait que Londres entier allait lire le lendemain sur son visage le crime de lèse -bienséance qu'elle venait de commettre.
Or, Londres, si débonnaire pour le vice accepté, convenu, normal, est sans pitié pour toute faute non définie.
On y peut tout faire, mais d'une certaine façon. Il faut se bien tenir et ne se vautrer que selon l'étiquette.
L'équipage s'arrêtait au perron de Barnwood-House, que la comtesse était encore tout émue.
— Je ne l'eusse pas fait 1 murmura-t-elle en frissonnant ;— oh I non , je n'aurais pas osé , mon Dieu !... Mais la pauvre enfant était si pâle et semblait tant souûrir !...
La lettre de Frank ne contenait que quelques lignes. Elle assignait , en termes respectueux, mais fermes etpressans , un rendez-vous ù miss Trevor chez son amie miss Diana Stewart, cousine de Frank Perceval.
Mary lut, et demeura un instant comme absorbée.
— Pensez-vous qu'un homme puisse aimer deux femmes , Diana? demanda-t-elle au bout de quelque temps.
— Ne savezvous pas , Mary, répliqua élourdiment Diana, que monsieur le marquisde Rio-Santo n'en aime jamais moins de quatre à la fois?
Une larme roula sur la joue de miss Trevor.
— Frank est ainsi sans doute, murmura-t-elle; — il m'aime et il aime celte femme... Moi, je ne l'aime plus.
Elle tendit la lettre à miss StevNart.
— Écoutez, Diana, poursuivit-elle. Demain , quand il S8 rendra chez vous pour me voir, dites -lui que je suis bien heureuse... dites-lui que c'est plaisir de m'entendre chanter.
PAUL FEVAL.
de me voir sourire... Dites-lui que vous avez peine à m'cgaler en paité, lanl je suis follement joyeuse...
Klle s'interrompit, épuisée. —Diana, qui ne comprenait point, jeta un coup d'œil sur la lettre.
— Quoi ! Mar> , s'écria-t-elle, avez-vous bien le courage de refu-ser ce pauvre Frank, blessé, souffrant?
— Suuffre-t-il donc autant que moi? répliqua missTrevor, doni la voix se brisait; — dites-lui... vous vous souvenez , n'esi-cepas, Diana?... dites-lui tout... Eh bien ! quand je serai morte, il saura que j'aurai souffert... mais jusque-là qu'il me croie beureuse!
— Oh! Mary, pauvre Mary! murmura miss Stewart; — quelle maliyiie induence pèse donc sur vous! quelle main a donc serré sur vos yeux ce cruel bandeau qui vous fait aveugle'... Par pitié pour vous , ne repoussez pas la prière de Frank; -venez demain, ne fût-ce que pour lui dire un dernier adieu!
— Si vous l'aviez vue, Diana , répondit Mary, retrouvant quelque force en un soudain mouvement de jalousie; — si vous saviez combien elle est belle !... Non, oh ! non, je n'irai pas!
Mary, comme toutes les natures débiles , était obstinée à l'excès, lorsqu'aucune influence supérieure ne pesait sur sa volonté. Miss Stewart n'essaya plus de la convaincre.
Le lendemain, à l'heure fixée, Frank Perceval accourut au rendez-vous. Diana était seule dans le salon de sa mère. Elle dut apprendre à son cousin la triste nouvelle du refus de Mary.
Mais Frank n'eut point le temps d'en manifester son chagrin. A peine Diana finissait-elle de parler, que miss Trevor enira sans se faire annoncer.
Elle était habillée de blanc , bien que ce fût le matin et qu'on fût au cœur de l'hiver. Un de ces gracieux chapeaux de paille d'Italie que nos ladies portent en toute saison enfermait sa chevelure, dont quelques boucles s'échappaient, amollies par l'humidité.
Elle traversa le salon de son pas souple et léger d'autrefois, et tendit la main à Diana, puis à Frank.
Puis elle s'assit entre eux , comme elle avait coutume de faire jadis avant le voyage de Perceval.
— Toute la nuit j'ai rêvé de vous deux, dit-elle ; — rêvé tout éveillée , car je ne dors plus depuis bien longtemps... — J'ai pensé que ma chère Diana me croirait un méthant cœur, et j'ai voulu voir Frank... —je dirai mon cher Frank aussi , — ajouta-t-elle avec un sourire, pour l'assurer que Mary Trevor souhaite toujours son bonheur.
Elle prononça ces paroles d'une voix simple , ferme , et qu'aucune émotion ne troublait.
— Venez à mon secours , Frank, reprit-elle. Mon chapeau est trop lourd pour ma pauvre tête ; il pèse sur mon front... Merci , Frar.k , poursuivit-elle avec une imperceptible amerlume loriiiiue Perceval lui eut obéi , vous n'avez point oublié l'art de servir les dames, durant votre voyage.
Ses longs cheveux, libresdésormaisdetoutlien, tombèrent en boucles légères sur ses épaules, et encadrèrent de leurs reflets d'or les pâles contours de son visage amaigri. Elle élail belle encore , mais sa beauté semblait déjà n'appartenir plus à la terre. On eût dit une de ces blanches vierges que ia nuageuse poésie d'Ossian nous montre, perçant la tombe et donnant leur forme impalpable au soufDe du vent du nord qui les emporte, faisant flotter au loin leurs tresses blondes et les diaphanes draperies de leurs voiles.
Elle regarda tour-à-tour Perceval et miss Stewart, qui tous les deux demeuraient muets d'étonnement.
— Vous semblez triste, chère Diana, dit-elle; — et vous , Frank, vous êtes tien changé... Moi, je ne sais si je me meurs ou si je deviens folle.
Ces moLs étranges furent pror.ùn^,s, comme tout le reste, de ce ton dégagé qu on prend pour échanger les lieux communs d'une conversation insigniiiante; — mais elles tombèrent comme un plomb glacé sur le cœur de Frank et firent trembler Diana.
Biary ne prit point garde à la douloureuse impression
qu'elle produisait, et secoua sa jolie trte avec une sorte de coquetterie enfantine.
— Diana , reprit-elle tout-à-coup, ne vous souvenez-vous plus de votre rôle?... Quand nous sommes ainsi tous les trois réunis, au bout de quelques minutes il vous prend envie d'essayer votre piano... Vous savez, chère Diana?... —Frank et moi nous restons seuls alors...
Miss Stewart restait immobile. Mary frappa son petit pied contre le tapis.
— Eh bien! Diana!. s'écria-t-elle avec impatience : — tant que vous serez là, Frank ne me dira pas qu'il m'aime!...
Diana se leva, mue par une impulsion automatique, et se dirigea lentement vers son piano qu'elle ouvrit.
Mary donna sa main à Perceval , qui la contemplait douloureusement. Les fugitives couleurs que sa récente impatience avait amenées disparurent. Elle courba la tête sur sa poitrine et ne parla plus.
Diana passa machinalement ses doigts sur les touches de son piano, d'où s'élancèrent des gerbes de notes jaillissant au hasard.
Ce bruit inattendu fit sur Mary Trevor l'effet d'une commotion électrique. Elle tressaillit avec violence, releva brusquement sa tête affaissée, et retira sa main des mains de Perceval.
— Oh !... fit-elle avec un long soupir.
Puis, regardant Frank comme si elle l'apercevait seulement alors pour la première fois, elle s'éloigna de lui et ajouta :
— Que faites-vous ici, milord?
— Mary! ma chère Mary! s'écria Frank, qui préférait cette rigueur soudaine à l'étrange abandon que Mary venait de lui montrer; — Mary! au nom de Dieu, ne refusez pas de m'cnlendre... ne soyez pas cruelle comme votre père... ne me repoussez pas avant d'avoir écoulé ma justification... Je vous aime to<iours, Mary ! je n'ai jamais aimé que vous !
Miss Trevor fit un visible effort pour garder le manteau de froideur dont elle s'enveloppait.
— Milord, dit-elle, vos paroles m'étonnent. Pourquoi vous justiiier? Je ne vous accuse point... C'est donner aussi par trop d'importance à un passé qui est déjà bien loin de nous, et que nous sommes en train de renier tous les deux.
— Tous les deux, Mary!... Oh! non... non pas moi, du moins! Ce passé sera toujours mon pluscher souvenir... Mon Dieu! il est donc vrai que vous ne m'aimez plus?...
— C'est vrai, milord.
— Et vous pouvez dire cela sans émotion et sans regrets, Mary?
— Je le puis, milord, et je le dois, — parce que je suis la fiancée de monsieur le marquis deRio-Santo.