L'AIDE-PHARMACIEN
Maître Rowley ferma soigneusement le guichet par où s'était introduite la lumière de sa Janterne, puis il se redressa sur ses pieds et laissa retomber un coin du tapis qui cacha entièrement le trou.
Maître Uowley était chez lui, au second étage de la maison du docteur Moore. Sa chambre, comme sa personne, était fort laide à voir. Une multitude effroyable de lioles de toulcs tailles, la plupart couvertes de poussière, lui donnaient un aspect tout particulier, mais assez peu séduisant. Elle exhalait en outre un parfum de pharmacopée tellement acre et saisissant qu'un honnête homme s'y fût empoisonné par le nez.
On ne peut point dire que maître Rowley engr»lssât positiveiiieni dans cette pesiilentielle atmosphère. Il était maigre et ntiueux comme un cep de vigne eu hiver; mais il s'y por tait du moins à merveille. Cette infâme odeur de drogues et
PAUL FEVAL.
de préparalions diaboliques affectait trèsagréablemenlles narinçs de son nez mince et recourbé ; la vue de loules ces fioles poudreuses réjouissait son œil ^'ris caché derrière de rondes lunettes en pinces. C'était son arsenal et sa bibliothèque: c'était sa cave aussi, car maître Rowley mettait son gin dans des bouteilles à médecine, et ne buvait jamais plus gaillardement que lorsqu'il fourrait dans sa large bouche le goulot entiçr d'un flacon dont l'étiquette portait Laudanum, aciJe hydro-cyanique ou quelque autre titre infernal.
Il n'avait chez lui qu'un seul livre, c'étaient les Toxicologieal Amuicments du docteur Venom. Ce volume, dont nos lecteurs ont entendu parler peut-être sous le titre mignon de Récréations toxicologiques, enseigne ù empoisonner les chats, les serins, les taupes, les anguilles, — et les hommes, par occasion.
Maître Rowley en lisait un chapitre tous les soirs avant de se coucher. Cela l'endormait tout doucement comme aurait pu faire une ode en l'honneur de Wellington ou un discours imprimé de lord Stanley.
Ce maigre etjaune coquin était lapharmacie faite homme, le poison incarné. Il se trouvait malùl'aiseau grand air et ne respirait comme il faut que dans une atmosphère viciée. — Il y a, dit-on, des gens incombustibles ; nous pensons que maître Rowley était à l'épreuve du poison, et qu'il eût impunémept avalé un beefsteack saupoudré d'arsenic en guise de poivre.
Il avait été spécialement chargé par Moore de la garde de Clarj' Mac-Farlane. Le docteuravaitfixélui même deux jours pour terme k la dièle absolue de la captive. Les deux jours étaient écoulés. Rowley avait voulu voir.
L'aspect de Clary, gisant évanouie sur la paille de la prison, ne flt sur lui aucune espèce d'impression. C'était la chose du monde la plus simple. Il ne fut pas même étonné, parce que, dans ses prévisions, cela devaitarriver ainsi.
Il choisit dans son arsenal une demi-douzaine de fioles et descendit dans le cabinet du docteur. Le docteur était absent. Pour mille motifs, il ne laissait pénétrer jamais âme qui vive durant son absence dans le sanctuaire de ses savaus et ténébreux travaux ; mais Rowley était une manière de corps sans ûmeet ne comptait point. Il appartenait d'ailleurs complètement ù Moore, qu'il aimait en raison de son reninj comme il eût aimé un serpent à sonnettes.
— C'est une chose assez délicate, grommelait- il en gagnant le cabinet à son aise. — Perdre un sujet de cent guinées!... Mais aussi pourquoi donner cent guinées ? Il l'aurait eu pour cinquante... El que de bonnes choses on aurait pu acheter avec les cinquante autres!
Maître Rowley se sentit venir l'eau à la boucbe comme un gourmand qui parle de friandises. Bonnes choses, pour lui, signifiait naturellement drogues et poisons.
Il traversa le cabinet du docteur et ouvrit une porte qui tourna doucement sur ses gonds huilés. Cette porte était rembourrée par derrière et touchait presque une seconde clolure, également recouverte de laine, qui donnait entrée dans la prison de Clary.
Maître Rowley avait toujours à la main sa lanterne. Il en retira la bougie et la cellule se trouva subitement éclairée.
C'était une pièce fort petite, prise sur rap|)artenu'nl particulier du docteur cl préparée évidemment pour l'usage auquel on la faisait servir depuis trois jours. Les chapitres qui précèdent suffisent à peu près |»our en donner une idée au lecteur. Ses murailles étaient, comme nous l'avons dit, soigneusement matelassées. Il y avait pour tout meuble une étroite cscabelle.
La seule chose que nous devions ajouter, c'est que l'étoffe qui soutenait la laine le long des murailles était noire, afin sansdoutede prévenir toul rayonnement intérieur.
C'élaiibicn un tombeau. La lumière de la bougie, absorbée de tous côtés par la noire tenture, semblait n'avoir point U fa3ulté d'éclairer. Elle avait donné du jour seulement à la blanche figure de Clary Mac-Farlane, qui se renversait sur le sol parmi les flots mCléi de sa riche chevelure.
Maître Rowley mil la bougie sur l'escabelle qu'il approcha de aary.
— Bonjour, mon enfant, bonjour, dit-il ; — ce sont là de beaux cheveux, ma foi... et de belles dents... Mais cent guinées !... Au fait, ça ne me regarde pas... Ce qu'il y a de sûr, c'est que ce diable de trou n'est pas un lieu de plaisance 1
Il promena par dessous ses lunettes son regard tout autour de la chambre.
— Eh mais ! grommela-t-il, c'est de bonne étoffe noire, ma foi, dont on aurait pu faire habit, veste et culotte!... Et de la laine dessous, de quoi bourrer une demi-douzaine de traversins.. Ta, ta, la!. ..Tout cela, c'est de l'argent!
— Allons, mon enfant, allons, reprit-il après ces réflexions économiques; —nous sommes donc en pâmoison... Hé hé... notre petit cœur ne bat plus guère... Notre souffle ne ferait pas tourner un moulin, non!... Allons, mon enfant, respirons quelque chose de bon pour nous remettre.
Il flaira l'une après l'autre avec une évidente satisfaction toutes ses fioles et finit par en mettre une, ouverte, sous le nez de Clary.
C'était sans doute quelque préparation bien puissante, car Clary poussa tout de suite un gémissement faible et tordit convulsivement les brins de paille qui s'étaient engagés dans ses doigts.
— Bien, bien, mon enfantl murmura maître Rowley qui avait eu la précaution de lui fermer les yeux; voulez-vous manger un morceau?
Clary était retombée dans son immobilité.
— Qui ne dit mot consent, reprit l'aide-pharmacien avec une sorte de bonhomie; et, de fait, ma fille, vous devez avoir appétit... Attendez-moi un petit instant.
Il remit sa bougie dans la lanterne et sortit pour revenir aussitôt après avec un morceau de pain.
— Comme nous allons nous en donner, ma fille t dit-il encore à Clary qui ne l'entendait pas...
Le morceau de pain fut mjs par lui dans la main de Clary. Puis il plaça de nouveau la fiole sous ses narines.
— En s'éveillant, elle va perdre son dîner, c'est une chose sûrel se dit-il, mais elle cherchera... Allons, mon enfant.
Clary s'agita en de faibles tressaillemens, puis elle ouvrît les yeux. — Rowley souflla prestement sa bougie.
— O mon Dieu! murmura la récluse, j'ai cru que je voyais I...
Elle entendit le bruit d'une porte qui se refermait, puis tout rentra dans le silence.
Galvanisée par ce son, le premier qu'elle eût entendu depuis trois jours, elle eut la force de s'élancer vers l'endroit d'oii il était parti, mais elle ne trouva que l'uniforme matelas, qui, partout, recouvrait la muraille.
— Est-ce encore un rére ? pensa-t-elle en retombant accablée.
Maître Rowley était remonté dans sa chambre, et avait ouvert doucement le guichet.
— Elle aura perdu son dîner, bien sûr 1 se disait-il, suivai son idée de lout à l'heure ; et pourtant il faut bien qu'ell mange!... Je déclare que je suis très embarrassé.
Maître Rowley se gratta l'oreille durant une seconde. 1 ' n'en faut pas davantage aux grands esprits pour concevoir ut; plan.
Quand il se fui gratté l'oreille, il dit bien doucementet avec la voix que devait prendre compère le loup avant de dévorer le petit Chaperon rouge :
— Cherchez, ma fille, cherchez!... Dieu qui donne la pâture aux oiseaux umisà vos pieds un morceau de pain...
Clary leva vivement la tête et vit au-dessus d'elle une lueur indécise qui disparut aussitôt. C'était le guichet qui se refermait.
Maître Rowley n'avait pas calculé l'effet de ce coup de théâtre.
Pieuse jusqu'à l'exaltation, élevée dans les mystiques croyances de la dévotion écossaise, Clary Mac-Farlane prit au pied de la lettre les paroles de cette voix inconnue qui lui arrivait d'en haut. Toute son ardente dévotion, un instant assoupie par le découragement, se réveilla soudain au dedans d'elle. Elle se repentit amèrement d'avoir désespéré; elle pria Dieu du fond du cœur, aveu confiance, avec amour.
LES MYSTÈRES DE LONDRES