PAC
Pendant qu'elle hésitait, Rio-Santo regarda la pendule, et reprit son chapeau sur un meuble.
— Madame, dit-il en s'inclinant, un devoir bien impérieux peut seul me foreer à m"éloigner si vite... Vous semblez vouloir réfléchir; réfléchissez. Demain, vous me ferez savoir vos volontés... Je vous ai dit le seul moyen de sauver la vie de l'Honorable Frank Perceval.
Il sortit et Oi)helia demeura pensive. Elle avait certes de graves sujets de méditation. Les heures passèrent, inécoutées, et le timbre de la pendule jeta par deux fois ses niélalliques vibrations autour d'elle sans la tirer de sa rêverie.
Pensait-elle donc au danger de Frank Perceval?
Hélas! lady Opholia était une généreuse femme. Tout ce qu'un cœur peut enfermer de digne, de sensible, de bon, était dans le sien. Mais l'amour qui souffre n'a de pensées que pour soi. Ophelia avait oublié sa lettre et se perdait, émue, parmi les nombreux souvenirs d'un passé trop cher.
Cefutcelle Itttre inachevée qui l'éveilla enfin. Ses souvenirs avaient plaidé à son insu, mais bien éloquemment, la cause du marquis, car elle signa la lettre sans plus hésiter, mit l'adresse et la jeta dans sa boîte de poste où Joan devait la prendre le lendemain.
— Ce sont ces doutes injustes et outrageans, murmura-telle, ce sont ces doutes qui l'éloignent de moi... Tous les hommes ont des duels... et monsieur de Weber est mortl'épéeù la main... Ohl mais ce duel fut étrange, mon Dieu!...
Rio-Santo avait regagné depuis bien longtemps son équipage. Bembo put remarquer un nuage sur son front au moment où il s'asseyait sur les coussins de soie de la voiture, et, quand le cocher demanda la direction à prendre, le marquis répondit avec distraction :
— Je ne sais.
— Nous rentrons à Irish-House, sans doute ? dit alors Angelo.
— Non... Don... prononça le marquis dont une préoccupation puissante semblait absorber toutes les facultés; — la nuit sera bien avancée, Ange, quand nous rentrerons dans Irish-House.
Puis s'adressant au cocher, il ajouta résolument:
— Cornhill, magasin Falkslone!
L'équipage s'ébranla aussitôt.
— Ange, reprit Rio-Santo avec de l'émotion dans la voix, — vous parliez de péril., le péril est venu.
— Tant mieux, milord! s'écria Bembo; — par les saints anges, mes patrons, tant mieux !
Le marquis secoua lentement la tête.
— Aht dit-il, si je n'avais pas perdu ces six jours!. ..Mais peut-être d'autres ont-ils travaillé pour moi. Je vais le savoir Ma correspondance secrète m'attend à la maison de commerce... Quoi qu'il en soit, l'instant est arrivé, Ange. Un mst imprudemment prononcé... Ah! ne contiez jamais votre secret il une femme, Bembo !... Un mot va précipiter le dénoùment... faible ou fort, il me faudra comballre.
— Je serai près de vous, milord! dit Bembo avec la chaude Tivacité de son dévoùnient.
— Merci... Je sais que votre vie est à moi, Ange.
Il lui prit la main qu'il tint longtemps dans les siennes, tomme s'il se fût oublie lui-même parmi ses profondes méditations.
— Le sort en est jeté, murmura-t-il enlin ; — que Dieu sauve l'Irlande I
— Que Dieu sauve l'Irlande! répéta Bembo presque joyeusement.
Le marquis tressaillit à cette voix étrangère qui reproduisait sa pensée, jusque-là si bien enfouie en lui. .'^on regard étinccla et couvrit Bembo qui baissa les yeux sous cet extraordinaire éclat.
— Mc'ci ! dit encore Rio-Santo dont la voix s'emplit d'une mélancolique amertume ; vous m'avez fait peur, Ange, car ces mots prononcés à Londres retentissent comme un terrible cri de guerre... et quinze ans de fatigue, anji, m'ont acquis le droit donner moi-même le signal.
L'équipage s'arrêtait au coin de Finch-Lane et de Cornhill.
Rio-Santo reprit d'une voix brève et dégagée:
— Ainsi, vous voilà devenu mon aide-de-camp, caro... Je ne vous ai rien dit, mais je vous ai laissé deviner : c'est là aussi delà confiance...
—Je l'ai compris de la sorte, milord, et j'attends que vous usiez de moi.
— Vous n'attendrez pas longtemps, Bembo... je vous charge tout d'abord de réunir à la salle de White-Chapel tous les lords delà nuit, ce soir même... Je m'y rendrai dans deux heures... Il faut que je les trouve assemblés.
— Vous les trouverez, milord.
— Il faut aussi qu'ù la même heure j'aie des renseignemcns certains sur l'état de lamine de Prince's-Street... car nous aurons besoin de monceaux d'or, Bembo.
— Voiis aurez des renseignemcns précis dans deux heures.
— A bientôt donc! dit Rio-Santo qui s'élança hors de la voiture et tourna l'angle de Finch-Lane pour gagner cette petite ruelle boueuse où était l'entrée des magasins Edward and C°.
La voiture continua de stationner devant la boutique du bijoutier Falkstone.
Bembo sortit par l'autre portière etmontadans uncab.
Il n'y avait point de lumière dans les magasins d'Edward and C, dont les contrevens étaient hermétiquement termes: maisEreb, le petit noir, qui avait quitté son siège derrière la voiture en même temps que Rio-Santo mettait pied à terre', tira de son sein une clef sans aile, à trou carré, à l'aide de laquelle il fit tourner une billette de cuivre, faisant saillie hors de la serrure de la porte principale. Des ressorts crièrent à l'inférieur comme si celte clôture grossière eiit été fermée au moyen de ces systèmes à combinaiso'is, alors assez nouveaux, mais dont l'usage a pénétré depuis jusque dans les boutiques du petit commerce.
Un simple tour d'une seconde clef plus petite fit tourner la porte sur ses gonds.
— Va frapper sur le gong du salon du centre, dit Rio-Santo en entrant.
— Combien de coups ?
— Un seul.
Le petit nègre prit les devans. Rio-Santo le suivit et pénétra bientôt dans ce salon sans fenêtres, percé de six portes où nous l'avons vu une fois déjù, sous le nom d'Edouard, en compagnie de monsieur Smith, de mistress Bertram, de monsieur Falkstone, du changeur Walter et de maître Peter Practice, ancien soUioUor et actuellement brocanteur et usurier.
Le gong n'avait pas encore fini de résonner que l'une des six portes s'ouvrit et donna passage à Fanny Bertram.
Les moralistes et les philosophes ont la pitoyable manie de de généraliser toutes choses, même leurs maigres observations sur le cœur de la femme. Ils ne savent pas, ces graves causeurs, que don Juan lui-même, malgré sa proverbiale expérience n'aurait point pu poser de règles certaines sur ce kaléidoscopique sujet: don Juan, cùl-il expérimenté toutes les femmes moins une, et cette hypothèse est assurément exorbitante, n'aurait point été plus habile, et la dernière, l'inconnue, eût suflî ù le dêconcerier à l'occasion.
Fanny Bertram avait dû être, cinq ou six ans avant l'époque où se passe notre histoire, une créature merveillcusemen/ belle. Elle était encore maintenant une de ces femmes qu'on suit longtemps de l'œil dans la rue et qui, aperçues une seula fois, gravent d'autorité leur gracieuse image en votre souvenir.
Ce qui la distinguait principalement, c'était une mollesse d'altitude, une mignardise de poses dont les séductions cachées ne sauraient se peindre ni sur la toile ni sur le papier. Sa taille souple et nonchalamment balancée appelait un amoureux appui ; sa tête paresseusement inclinée laissait, entre les masses de ses beaux cheveux noirs et les plis de sa guimpe, juste la place d'un baiser sur sapeau brune et comme veloutée; ses yeux voilés par de longs cils arqués, lustrés, soyeux, semblaient, lorsqu'ils se fermaient à demi, nager humide sourire. Sa bouche, dans les harmonieux
LES MYSTERES DE LONDRES
mouveniPTis de sa parole lente, douce, musicale, nuiulrait à peine une étroite bande d'émail blanc et nacré. Le rire seul eût pu découvrir en ses convulsions involontaires les deux rangs de perles qui soutenaient ces livres légèrement p;ilies; mais Fanny Bertram, qui souriait souvent un mélancolique et distrait sourire, ne riait plus depuis bien longtemps.
C'était une créole des Antilles anglaises. Sa jeunesse, passée en une vie d'aventures et de plaisirs, avait laissé sur toute sapersonnedes traces impuissantesà détruiresa beauté, mais saisissables à l'œil le plus dépourvu d'expérience. Tout ce qu'on pouvait faire en sa faveur, c'était de se tromper sur l'origine de cette fatigue de corps et de cette pâleur du visage qui bleuissait aux alentours des yeux. — Et encore, comment se tromper ? Tout en cette femme respirait les feux éteints ou assoupis de la volupté. C'était Vénus lasse d'amoureuses batailles.
C'était cela en apparence au moins, oar la pauvre Fanny Bertram menait en réalité la vie d'une recluse, et passait ses jours dans son splendide magasin, si bien en dehors de toute affaire d'amour, que nul dandy de haut, de moyen, ou de bas étage ne pouvait se vanter d'avoir seulement baisé le bout de ses doigts pâles et menus.
Et voilà justement pourquoi nous avons pris à partie touti-l'heure moralistes et philosophes. Quant aux poètes, il est notoire qu'ils étudientle cœur de la femme en allant voir lever l'aurore.
Tout ce qui porte plume a la fatale habitude de commencer une foule de phrases par ces mots : Les femmes font, les femmes sont, les femmes disent... etc. C'est un non-sens. Philosophiquement, le mot femme n'a point de pluriel. Encore, lorsqu'on emploie le singulier, faut-il spécifier l'âge, la position et l'heurede la journée. La même femme ne se ressemble point à elle- même à six mois d'intervalle. Du soir au matin, parfois, elle change à n'être plus reconnaissable.
Et, téméraires que vous êtes, vous venez nous parler des femmes absolument comme vous pourriez parler , si la faim TOUS avait fait naturalistes, de leslacés, de mammifères, d'ovipares ou de fossiles I Vous dissertez, vous louez, vous blâmez. De ce que vous connaissez , — ou croyez connaître, — de votre femme à vous , de vos maîtresses , vous concluez à l'inconnu, à la femme d'autrui, au sexe, comme on dit, lorsqu'on ne veut point se livrer à cette galante période : « la plus belle moitié du genre humain. «
Et, ce qui est mille fois plus déplorable , vous faites de l'histoire à propos du cœur féminin. Vous traduisez du latin ou du grec au lieu de regarder ; vous citez au lieu d'observer, et c'est à l'aide d'un vers d'Horace que vous nous dites le caractère de Fanchon.
Horace ne connaissait point Fanchon , messieurs , et Fanchon ne connaît point Horace.
Messaline a existé, c'est vrai; des femmes ont ressemblé à Messaline, c'est malheureux. Que prouve cela? De quel droit faites-\ous du nom de Messaline une qiialilicalion, un adjectif? N'ètes-vous pas sûr , ce faisant , d'insulter ou l'impératrice ou celle que vous lui comparez?
Pensez-vous que Madeleine , autre adjectif , vous sache beaucoup de gré des mentions honorables que vous lui donnez en vos périodes ? — Elle s'est repentie ; ne sauriez-vous lui faire grâce?
Voici une chose convenue : toute femme qui a péché se nomme Messaline ou Madeleine. Point de milieu : la débauche ou le repentir; tel est votre verdict.
Fanny Bertram se permettait de n'y point arquiesrer. Elle n'était ni Messaline ni Madeleine. La débauche l'eût dégoûtée; le repentir n'allait pointa sa nonchalante nature de créole. Son repos était de la lassitude , et si son âme se ravivait parfois et retrouvait des élans de jeunesse , elle s'élançait vers un souvenir.
Fanny n'aimait plus parce qu'elle avait trop aimé, ou peutêtre parce que le dernier homme qu'elle avait aimé lui faisait prendre en mépris ceux qu'elle eût pu aimer encore.
Elle s'endiirmait dans son apathie tropicale, résignée à l'oubli de l'homme qui avait passé^-^y sa vie comme un
météore. Après le bonlvur qu'il lui avait jeté en courant, elle ne vou'ait plus d'autre bonheur.
El pourtant, Fanny avait beaucoup péché avant d'être la maîtresse du monsieur le marquis de Rio-Santo, qui l'avait prise (juelque jour pour la quitter le lendemain.
A présent elle se souvenait , et ce souvenir d'un jour emplissait sa vie. Il y avait bien longtemps (|u'elle n'aimait plus le man|uis de cet amour qui désire et rend jalouse, mais elle lui gardait son ca'ur. Moitié apathie, moitié sentiment, elle rompait d'elle-même, sans but moral , sans religion, sans nécessité, avec les joies de sa jeunesse.
Ce corps, où tout semblait être volupté, avait endormi ses sens et laissé son -ime dans le passé.
Exception, direz-vous. — Il faut s'entendre. Là où il n'y a point de règle, il ne peut y avoir d'exception.
Nonobstant, si vous tenez absolument à classer, classez. L'occupation est à tout le moins innocente.
Fanny Iteitram , lorsqu'elle entra dans « le salon du centre, I' portait à la main une cassette incrustée, où son chiffre se mariait de tous cotés , eu de capricieuses arabesques , au chill're de Rio-Santo.
— Donnez, Fanny , donnez! s'écria celui-ci en saisissant vivement la cassette; — y a-l-il beaucoup de lettres?
— Il y en a beaucoup, répondit la créole, qui s'assit auprès du marquis.
— Et la clef?
— Laissez-moi ouvrir, Edwara, votre main tremble...
La main de RioSanto tremblait en elTet. Dès que Fanny eut fait tourner la clef dans la serrure, il souleva le couvercle et plongea son regard à l'intérieur.
Il y avait une vingtaine de lettres. — D'un seul coup d'œil, parmi ces vingt lettres, RioSanto découvrit un pli de rude papier portant le cachet de la poste d'Irlande.
Il laissa échapper un cri de joie et déchira l'enveloppe.