‹ Musée littéraireChapitre 90 sur 170 · NI MESSALINE NI MADELEINE · texte numérisé non relu

NI MESSALINE NI MADELEINE

L'équipage de monsieur le marquis de Rio Santo traversa Green-Park , d'où le froid et la brume chassaient déjà les promeneurs, longea Picadilly et s'élança dans Regent-Slreet. Il s'arrêta devant Barnwood-House.

— Je vous rejoins dans un quart d'heure, Ange, dit lé marquis avant de descendre. Faites promener la voilure dans la rue afin qu'on ne la voie point stationner à la porte de ladvOplielia.

La comtesse de Derby était seule et livrée à de bien tristes réflexions. Elle ignorait le falal résultat de l'entrevue de Frank et de missTrevor, et l'impression pénible qui lui était restée de sa démarche de la veille n'aurait point suffi à mettre sur son charmant visage ces signes d'amer décourage ment.

Elle était enfouie dans une chaude bergère vis-à-vis d'un feu mourant dont les vacillantes clartés déplaçaient l'ombre de ses traits et faisaient mentir souvent par de bizarres jeux de lumière la mélancolie désespérée qui était leur véritaMe expression.

LES MYSTÈRES DE LONDRES

Parfois, un brusque jet de nanime se mirait dans son œil fixe, en mfnie temps qu'il accusait plus energiquement l'ombre de ses sourcils, lui donnant ainsi l'apparence d'une soudaine colère; d'autres fois la flamme, en s'abaissant, estompait les coins de sa belle bouche et y traçait vaguement les signes du sourire.

Mais il n'y avait en réalilc sur cette figur» uniformément triste ni gaité ni colère. Lady Ophclia souffrait et , lasse de combattre depuis si longtemps sa souffrance, elle n'essayait point de réagir.

Elle se laissait aller sur la pente de ses doulourenses pensées. Son àme les suivait, docile, partout où il leur plaisait de la conduire. Regrets et craintes venaient tour à tour; regrets et craintes étaient accueillis par ce cœur fatigué de battre, qui pleurait son passé dans un présent dépourvu de toutes joies et ne voyait point de consolations dans l'avenir.

Sa démarche de la veille était maintenant jugée. Elle avait voulu mettre un obstacle entre Mary ïrcvor et Rio-Santo, parce que Rio-Santo lui avait dit une fois qu'an échec essuyé par lui auprès de Mary le ramènerait heureux à ses pieds.

Il avait dit cela. —Mais Rio-Santo pouvait-il essuyer un échec ? y avait-il des obstacles qu'il ne fût capable de renverser?

Lady Ophelia était la dernière personne au monde qui put répondre ù celte double question par l'afiirmative. Rio Santo était pour elle un dieu.

Mais, avec toutes les inconséquences des rêveries du cœur, elle craignait tout-à-coup mortellement pour la sûreté de ce dieu. Devant ses craintes, il reprenait soudainement les proportions d'un homme, et elle se maudissait d'avoir livré son secret, — sa vie I — à la merci d'un ennemi.

Car, dans son entraînement insensé, elle avait été choisir justement pour confident de ce secret funeste le rival du marquis, l'homme dont l'intérêt était de le perdre à tout prix !

Cet homme était loyal. Elle connaissait son cœur , franc et sincère comme le cœur d'un chevalier des anciens jours ; — mais cet homme aimait, il aimait ardemment et de toute son âme. Elle aussi était loyale , elle aussi était sincère ! Et pourtant n'avait-elle pas trahi son serment, fait tant de fois à Rio-Santo, de taire la funèbre aventure du chevalier de Weber?

L'amour est comme l'ambition ; il fait ta^re la conscience, et jette un voile d'oubli sur les plus saintes promesses.

Et si Frank Perccval allait oublier 1 si une indiscrétion !...

La pauvre Ophelia n'osait achever l'expression mental de cette terrible hypothèse. Elle ne pleurait point; mais son^ gracieux corps, ramassé sur lui-même, dans une attitude de muette épouvante, semblait vouloir s'enfouir et se cacher dans la profondeur du va.^te fauteuil.

Qu'elle se repentait douloureusement et comme elle se voyait coupable !..

Lorsque Joan, sa femme de cbambre, annonça le marquis de Rio-Santo, toutes ces sombres idées s'envolèrent comme par enchantement. Elle se leva, radieuse, consolée, et fit un pas vers la porte. Mais elle ne fit qu'un pas; l'homme qui allait entrer, l'homme qu'elle aimait si ardemment, elle avait suspendu le déshonneur ou la mort au-dessus de sa tête.

Elle retomba sans courage sur son fauteuil.

Rio-Santo entra et sentit trembler la main qu'il élevait jusqu'à sa lèvre pour y mettre un baiser.

Celte émotion de la comtesse lut contagieuse. Rio-Santo, pris d'un trouble extraordinaire, laissa retomber la main sans la porter à sa bouche, et attacha sur lady Ophelia l'un de ces regards qui soumettent à la question les cœurs faibles ou subjugués.

Ophelia avait les yeux baissés, mais, au travers de ses paupières closes, elle sentait ce regard peser lourdement sur elle. Il semblait que sa conscience fût percée d'outre en outre par cet implacable et muet examen.

Le sourcil de Rio-Santo se fronça légèrement. Il vjt une

larme rouler dans les cils d'Ophelia. — Il savait ce qu'il voulait savoir, ce qu'il redoutait d'apprendre.

Il reprit la main de la comtesse, y déposa un froid baiser et se dirigea vers la porte.

— Ohl milord! milordl s'écria Ophelia dont les larmes contenues éclatèrent; ne me quiltez pas ainsi !

Rio-Santo s'arrêta. Son regard était tout plein de tendresse et depilié.

— Vous vous repentez bien, n'est-ce pas? dit-il. Oh f je le crois, madame; vous voudriez racheter à tout prix votre imprudence...

— Au prix de mon sang, milord ! interrompit Ophelia qui joignit ses mains et leva sur lui un regard suppliant.

— Je le crois, pauvre Ophelia, je le crois, répéta Rio-Santo. Tous êtes bonne et vous m'aimez... Vos regrets sont sincères... mais-on ne peut point retirer une parole prononcée ..

— Vous savez donc tout I murmura la comtesse.

— Je craignais tout, milady; je ne savais rien. C'est vous qui venez de vous trahir... Vous étiez si joyeuse naguère à ma venue! Votre sourire était si franc et si heureux!... Aujourd'hui, vous m'accueillez par des larmes...

Il s'arrêta, puis reprit avec calme;

— C'est un grand malheur, madame!

— Quoi ! s'écria la comtesse désespérée, le danger est-il donc prochain, et votre vie!...

— Ma vie! interrompit Rio-Santo en souriant tristement; — il ne s'agit pas de ma vie, madame... Mais n'était-ce pas assez de monsieur de Weber?...

La comtesse sentit ses larmes se sécher sur sa joue qui brûla.

— Oh! milord! murmura-t-elle avec épouvante; — je crains de vous comprendre.

— Vous me comprenez, milady... votre indiscrétion a condamné un homme, mais il n'est pas en votre pouvoir, — il n'est pas au pouvoir de personne de me condamner, moi 1

Opliolia se leva, et tomba sur ses deux genoux.

— Grâce, don José! grûcc pour lui! dit-elle. Rio-Santo la prit par la main et s'assit auprès d'elle.

— Pauvre Ophelia! murmura-t-il; que de peines vous a données mon amour!... Vous êtes bien la plus noble et la plus belle parmi toutes les femmes dontj'ai gardé souvenir... Je vous aime autant qu'autrefois, mieux qu'autrefois, madame, et il ne sera pas dit que vous aurez en vain plié le genou devant moi... Meltez-vous à votre secrétaire et prenez une plume, Ophelia, afin d'écrire à l'Honorable Frank Perceval.

La comtesse obéit aussitôt. Rio-Santo vint s'appuyer au dossier de son fauteuil.

— Jevoudrais tous dire simplement: Perceval n'a rien à craindre de moi, reprit-il; — je le voudrais, madame, car vos moindres, désirs s'imposent à moi comme feraient les ordres d'un maître... Mais je ne m'appartiens pas, et ce qui vous paraît être ma volonté n'est que ma destinée... N'ai-jepas été forcé un jour de quitter cette douce vie que je menais auprès de vous ?... Ecrivez, je vous prie.

Lady Ophelia trempa sa plume dans l'encrier, et le marquis poursuivit :

— Écrivez à rilonorable Frank Perceval que vous l'attendrez demain soir dans votre voiture, devant le théâtre de Saint-James, à l'angle de Duke-Slreet... Demain soir, à neuf heures.

Ophelia écrivit.

— Et me rendrai-je devant Saint-Jame's-Theatre? deman* da-t-elle.

— Votre équipage, milady, mais non pas vous... ce sera moi qui recevrai Frank Perccval.

Ophelia se retourna vivement et attacha sur Rio-Santo un regard inquiet.

— Je vous donne ma parole de gentilhomme, acheva le marquis, répondant à ce regard, — que la vie de Perceval scrj respectée... Mettez l'adresse, madame, car nos heures sont comptées.

Lady Ophelia hésitait encore. Elle se souvenait du cheva» lier de Weber.

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