MAGASIN OE SODA-WATER
Le marquis de Rio-Santo quitta sa pose paresseuse et changea de ton aussitôt.
— Kous n'avons plus que bien peu de temps pour parler affaires, milord, dit-il en consultant la pendule; — je vais vous dire ce que j'attends de votre bienveillante obligeance et ce qui en résultera.
— Eh! monsieur le marquis! répliqua le Russe avec une chagrine impatience, — quant au résultat, je me tic à Votre Seigneurie... Vous avez si bien ensemencé le hasard, que vous finirez par en venir à vos fins, malgré vos alliés euxmêmes.
— Je ne prends point note de cet aveu, milord, dit sévèrement Rio Sanio, — qui me porterait à penser que je dois compter décidément Votre Grâce au nombre de mes adversaires...
Tolstoï garda le silence.
— Milord, poursuivit le marquis en donnant de profondes vibrations aux notes graves ef sonores de sa voix, — les Kutusow sont bien en cour et sont vos ennemis... celui qui mettrait entre leurs mains la lettre dont nous parlions toutà-l'heure serait le bien venu, qu'en dites-vous?
Les traits de Tolstoï se contractèrent à cette menace.
— Vous frappez un vaincu, monsieur le marquis, dit-il avec effort. Encore une fois, parlez : j'obéirai.
— Et vous n'aurez nulle peine à le faire, milord. Le bruit de l'interdit frappé sur les produits anglais se répandra de lui-même à la Bourse. .le me charge de cela. Votre rôle se bornera, lorsque quelque haussiste effaré viendra demander ■!es renseignemcns ù votre hôtel, à nier maladroitement... vous savez, milord?... ù répondre de telle façon que vos nél^ations puissent équivaloir à un aveu.
— Cela suffit, dit le prince, vous serez satisfait.
— Et Votre GrAce ne désirc-t-elle point savoir le but...
— Non, milord.
— Je me serais fait un plaisir de la mettre dans ma confidence... Le mouvement de baisse sera subit et violent, d'autant plus que d'autres bruits viendront se joindre à cette fatale nouvelle.
— Ah !... fit le prince que reprenait la curiosité diploma tique.
— Oui, milord... Le gouvernement a reçu aujourd'hui même et ces dernières semaines un faisceau de dépêches accablantes...
Rio-Santo lira son paquet de lettres et le parcourut tout en poursuivant :
— Trois établissemens de la Compagnie ont été saccagés par les Affjîhans...
— ISagatcllc' dit le prince.
— Permettez... le sindhy tout entier a pris les armes, poussé par des agens mystérieux qu'on pense être venus d'Europe...
— Ahl fit encore Tolstoï.
— Le Haut-Canada est en pleine révolte, et les troupes du roi y ont eu le dessous dans deux engagcmens...
— Oli! oh !... et doù vient cette re\olle, milord marquis?
— Des meneurs... des gens venus d'Europe...
— Ah !... dit pour la troisième fois Tolstoï dont le regard se fit craintif et respectueux.
— Le céleste empereur, poursuivit Rio-Santo, vient de défendre le commerce de l'opium sur toutes ses côtes, sous peine de mort.
— Bravo I s'écria involonlairemcnt le Russe; — et qui diable a donné à ce magot une aussi excellente idée?...
— Des officieux, milords, des gens venus d'Europe.
— Vous êtes un grand politique , monsieur le marquis , murmura Tolstoï.
— Autre chose. Les États-Unis soulèvent des prétentions à propos de l'Orégon ; ils parlent d'une guerre et en parlent très haut ..
— Et c'est vous encore?
— Milord, c'est Votre Grâce qui, bénévolement, m'attribue tout cela. L'avidité seule des Américains sufBt bien, je pense, pour expliquer ce résultat... On prétend cependant que des gens venus d'Europe...
Le Russe montra ses longues dents en un gros et franc éclat de rire.
— Monsieur le marquis, interrompit-il, tous ces gens venus d'Europe m'ont terriblement l'air d'être de vos commisvoyageurs politiques, envoyés là pour ensemencer le hasard.
— Le mot vous plaît, milord, à ce qu'il paraît, dit seulement le marquis; — ce n'est pas tout... Il s'est formé en Irlande un nombreux parti qui, laissant derrière lui les zélateurs de cette politique de paix, de pétitions inoffensives et de temporisation, dont l'apôtre est Daniel O'Connell, prétend secouer effectivement le joug et livrer ses droits méconnus aux chances d'une bataille.
— J'attendais ce dernier trait, dit Tolstoï; — Votre Seigneurie n'a rien oublié!
— Ces bonnes gens trouvent, milord, reprit Rio-Santo, que le grand agitateur se De trop à ses moyens de procédure; ils disent que son âme généreuse, chrétienne, loyale, a peut-être trop de répugnance à en venir à Vuttima ratio des peuples opprimés; ils pensent que Daniel O'Connell, malgré son puissant et beau génie, se fait illusion en espérant conquérir la liberté d'un grand pays à la pointe de quelques subtilités légales. La loi anglaise est pour lui et contre lui ; elle a des textes pour chacun, et, tandis qu'il temporise, un jury corrompu ne pourrait-il pas couper ses projets par la racine en fermant sur lui les portes d'une prison?...
— Ces bonnes gens parlent d'or, monsieur le marquis... Et n'y a-l-il point quelque autre chose?
— Non milord. C'est tout, sauf quelques petits désastres de détail qui passeront inaperçus dans la détresse du gou vernement.
RioSanto remit ses lettres dans sa poche.
— J'oubliais pourtant d'informer Votre Grâce, ajouta-t-il, que le crédit de la Compagnie est notablement ébranlé par la fuite simultanée d'une bonne moitié de ses complablei de l'Inde, chez lesquels a surgi comme une épidémie soudaine de banqueroutes...
— Oh!... oh!... ohl... cria le prince en se frottant les mains, — c'est le comble!... Par saint Nicolas! milord, si vous étiez un agent de Sa Majesté, au lieu de travailler dans un but inconnu, qui m'échappe et m'inquiète, je vous servirais comme votre valet de chambre !
— Je vous rends grâce, milord. Mais ce n'est pas là le comble... Le comble, c'est la petite opération de finances dans laquelle vous voulez bien m'aider... Un seul côté restait ouvert au crédit de l'Angleterre , l'Europe, où son commerce, violemment attaqué dans les quatre parties du monde, aurait pu essayer de refluer... De ce côté, je place Votre Grâce en sentinelle... Le coup que vous portez, sans trop vous déranger, complète le désastre... la baisse de demain... ou d'après-demain, car un dernier renseignement qui doit fixer la date me fait défaut, aura toutes les allures d'une débâcle; — vous le croirez, milord, quand vous saurez que j'ai pour moi des porteurs pour cinq cent millelivres... Or, je sais que la Trésorerie n'a pas en caisse plus d'un million sterling...
LES MYSTERES DE LONDRES