SST
— Il y ala Compagnie des Indes, ditle prince.
—La compagnie des Indes ne peut en ce moment porter secours à personne.
— Mais la Banque?
— La Banque ?... Alilord, à l'heure dont je vous parle, la Banque sera des nôtres et ne paiera que pour nous.
— Comment cela ? dit Tolstoï étonné.
Rio-Santo se leva.
— Mllord, répliqaa-t-ll «i saluant potir prendre congé, il n'est pas en mon pouvoir de vous contenter sur ce point... Demain, j'aurai l'honneur de vous faire tenir de mes nouvelles.
— Monsieur le marquis, j'attendrai vos ordres.
Tolstoï reconduisit son hfite jusqu'à la dernièremarche de son perron. Il suivit de l'oeil la voilure emportée par le galop de son fier attelage, et dans ce regard il n'y avait plus de haine.
— Inutile de combattre cet homme ! murmura-f-il en regagnant lentement son salon! mieux vaut suivre son char... Allons! je vais me rendre à la cour... Par saint Nicolas! c'est peut-être bien ma dernière visite !
Au détour de la rue, l'équipage de Rio-Santo s'arrfta. Le cocher descendit de son siège et prit à pied le chemin d'Irish- House.Ereb monta sur le siège à sa place, et, sans demander la direction à prendre, lança les quatre chevaux au galop.
Pendant cela, le cavalier Angelo Bembo avait rempli une partiedeson office et convoqué les lords de la Nuit. Cela fait, il se dirigea vers Prince's-Street (Bank).
\ l'angle formé par cette rue et Poultry, vis-à-vis de l'embouchure de Cornhill, il y avait un petit rez-de-chaussée, propret et badigeonné à neuf, qui occupait pour moitié la place tenue maintenant par le beau magasin d'oranges et d'ananas ouvert sur Poultry et Prince's-Street.
Ce fut 11 ce rez de-chaussée que Bembo s'arrêta.
Tout avait là un aspect honnête, sérieux, placide. Cétait évidemment la demeure d'un quaker ou de l'un de ces presbytériens écossais de la vieille roche (jui dinent d'un texte d'évangile, et rêvent, dans l'innocence de leur cœur, de têtes de rois coupées et autres frivolités bibliques.
On y faisait, seulement pour soutenir la chair et ne point livrer l'esprit aux suggestions du démon d'oisiveté, un tout petit commerce de soda-water.
Les chalands étaient rares. L'apparence grave, froide, taciturne dumaitre de la maison, — ou mieux des maîtres, car deux personnes se relayaient au comptoir, éloignait plutôt qu'elle n'Gppelailla pratique, et, n'eût été le garçon de cave, long et maigre Irlandais d'un passable caractère, la petite boutique se scrailpassée d'acheteurs.
Mais-wla importait peu au saint Jedediah Smith, qui, insoucieux des petites affaires de ce monde, passait sa vie, comme il le disait, " en les choses de l'esprit, mortifiant la chair et appelant lé courroux du Dieu fort sur la grande prostituée qui se couche sur sept collines. »
Ce style apocalyptique lui avait valu la pratique de mistress Footes, de mistress Bull et des cinq autres uiistrcsses dont les noms harmonieux ont chatouillé agréablement plus d'une fois l'oreille des lecteurs de ce récit. La sixième, mistress Bloomberry, ne se fournissait point ailleurs; mais il est juste dedirequ'elle venait chez Jedediah Smith, attirée par les six pieds du garçon de cave, lequel avait réellement une fort galante tournure, avec son chapeau bas de cuve, son frac bleu tiré à quatre épingles, ses incxpressibks couleur chamois et ses puissans souliers à boucles non cirés.
Hélas! lelong garçon de cave aimait ailleurs, et mistress Bloomberry, l'infortunée, buvait en vain d'atroces quantités d'eau gazeuse.
Bembo était pressé. Il entra précipitamment dans le parloir où monsieur Smith lisait ù haute et nasillarde voix un chapitre de la Bible.
— Que voulez-vous ? dit ce dernier en interrompant sa lecture, mais sans lever ses yeux protégés par un incommensurtble garde-vue de soie verte.
— Major, répondit Bembo, je suis envoyé par monsieur Edward...
Monsieur Smith ferma prestement sa Bible.
— Chut, signor, chut ! dit-il. Appelez-moi Jedediah Smith... Cette maison est publique, vous voyez.
— Eh bien! monsieur Jedediah Smith, reprit Bembo, je suis envoyé pour savoir positivement où en sont les travaux...
— Parlez plusbas, signore .. Les travaux? Dieu a béni nos efforts et nous sommes désormais bien près du but.
— Milord désire une réponse plus précise que cela, dit Bembo.
— Milord sera satisfait, signore... Prenez la peine de vous asseoir un instant.
Jedediah Smiih tendit sa bible in-quarto au cavalier Angelo Bembo, comme on a coutume de présenter une brochure ou un journal pour faire patienter et attendre. En même temps, il tira fortement le cordon d'une sonnette que Ion n'entendit point retentir.
Bembo s'était assis en prévenant qu'il était pressé.
Au bout d'une minute, on put ouïr un pas lourd, frappant à intervalles dignes et comptés les planches de l'escalier de l'olBce.
— Allons, Toaiter, allons ! cria monsieur Jedediah Smith.
— Tonnerre du ciel! — que diable, — répondit une voix honnête et vigoureusement timbrée, me voici, insupportable commère, ma chère dame Bloomberry... car il n'y a que mistress Bloomberry au monde, vingt mille misères! pour venir, à cette heure indue, chercher sa pinte de soda water.
— Le livre a dit: Tu ne blasphémeras point! prononça monsieur Smith de sa voix la plus nasillarde.
— Dieu me damne, monsieur Smith ! répliqua le bon capitaine Paddy O'Chrane, qui fil à ce moment son riilrée,et dont le maigre corps sortit si lenlementde la cage de l'escalier, qu'on put croire un instant qu'il n'en sortirait jamais; — Dieu me damne, monsieur! si le livre dit cela, c'est un bon livre, après tout, que la foudre m'écrase!... Mais je ne vois pas l'excellente madame Bloomberry, ce Irisle entonnoir à Ihé!
— Mistress Bloomberry n'est pas ici. Paddy, et je voudrais qu'elle n'y vint jamais, car je soupçonne que l'aiguillon de la chair l'y amène...
— Du diable ! fit le capitaine avec une grimace.
— Je vous ai appelé, reprit monsieur Smith, pour répondre à ce gentleman.
Paddy se tourna vers Bembo et lui offrit un salut militaire, touten jetant sur la manche gauche de son babil bleu la serviette, signe dislinclif de son apparente profession.
— Et que veut cel honorable gentleman? demanda-t-il. Bembo lui répéta en peu damots la question qu'il avait faite
à monsieur Smith. Paddy se redressa et changea sa physionomie de garçon de cave contre l'air digne etconscientdeson propre mérite que nous lui connaissons.
— De sorte que, par le nom de Satan ! — que Dieu me punisse,— qu'il me punisse comme un païen ! dit-il en jetant dédaigneusement sa serviette, je puis informer ce gentleman, — surmafoi, — qu'il parle, non pas ù un garçon de pubiichouse mais bien au capitaine Paddy O'Chrane, ancien patron du sloop le Hareng, triple lempéle ! de la maison Gween etOween de Carlisle, tonnerre du ciel !
— Il ne s'agit pas de cela, dit monsieur Smith : répondez au gentleman.
— Que je lui réponde, mort de mes os! que je lui réponde !... s'écria le capitaine; — eh bien! monsieur Smith, eh bien! je ne demande pas mieux, ou que je sois rôti sans mi séricorde durant toute l'élernité!...
— Le livre dit: Tu ne blasphémeras point, murmura monsieur Smith par la force de l'habitude.
— A la bonne heure, monsieur, que diable 1 à la bonne heure! le livre ne dit rien; c'est vous qui le faites bavarder... Trou de l'enfer! je voudrais bien savoir, ma foi! — que Dieu me foudroie ! — ii qui cela peut porter préjudice, monsieur !... Quant à ce qui est de la question du gentleman, personne ne pouvait y répondre mieux que moi, j'en fais serment, si ce
PAUL FÉVAL
n'est celle ignoble masse de chair, d'os, de porter et de gin, k digne Saundef l'Élépliant... El encore... et encore, je veux être pendu si Saunder a ce qu'il faut de savoir-vivre et de bonnes manières pour répondre honnùlement à la queslion du gentleman.
Bembo frappa du pied avec impatience.
— Je suis pressé I répéla-l-il.
— Oh! diable! monsieurl... que ne le disiez-vous tout de suite!... Eh bien I la chose va tout doucement, Dublin n'a pas été bÂti en un jour, par Dieu! Savez vous qu'il y a loin d'ici à l'enceintp intérieure de la Banque?... Saunder est un stupide scélérat, mais c'est un honnête garçon... il traTaille... et il boit en conscience.
— Mais enfin où en est la mine?
— La mine, monsieur?.. je pense quevousvoulezparler du trou, par Satan !... Ma foi, il est là, sous vos pieds et sous les miens, tempête!... et sous ceux de monsieur Smith, qui fait semblant de grignoter un petit morceau d'évangile, que le diable m'emporte!
— Ne puis-jey descendre avec vous ? demanda Bembo.
— Si vous le pouvez?... Je crois que vous le pouvez, monsieur... El pourtant, personne que moi y met le nez d'ordinaire... Qu'en dites vous, monsieur Smith?
— Ce gentleman vient delà part de Son Honneur, répondit monsieur Smith.
— Ah! que le démon couche avec moi! s'écria Paddy en ôtant respectueusement son chapeau bas de cuve, — je suis le serviteur du gentleman et de celui qui l'envoie... sur ma foi, c'est bien différent... Le trou est presque percé, monsieur, puisque Son Honneur veut le savoir, et, si la boussole ne ment pas, nous n'avons plus que trois pieds tout au plus pour déboucher comme d'honnêtes garçons dans les caves de
a Banque... El il était temps, pardieu ! car celte pauvre bonne créature de Saunder, — le stupide coquin! — ne bal plus que d'une aile et sent le cimetière d'une lieue... Ah ! voyezvous, gentleman, voilà le neuvième mois qu'il fait la taupe «ous terre et depuis ce temps-là il a avalé plus de ruine bleue qu'il n'en faudrait pour jeter bas dix chrétiens... Dieu puisset-il nous damner!... c'est à dire nous sauver, vous et moi, gentleman... ainsi que monsieur Smith lui-même!... Mais, j'y pense, puisque vous venez de la part de Son Honneur, la consigne n'est pas pour vous, et si vous aviez fantaisie de vi siter le trou?...
Bembo ne put réprimer le premier mouvement de sa curiosité surexcitée.
— Ma réponse à milord en sera plus positive, dit-il; — j'accepte votre offre, monsieur.
Paddy O'Chraue redressa sa haute taille, poussa, pour dégager sa gorge, un Dieu me damne ! retentissant, qui lit tressaillir monsieur Smith, et 5e dirigea, au pas ordinaire, vers le trou, dans lequel ses six pieds disparurent pouce à pouce.
Le cavalier Angelo Bembo le suivit.
Au bas de ce premi.r escalier se trouvait un petit magasin d'eau gazeuse, en tout semblable à ceux du commerce sérieux et ordinaire. Le capitaine Paddy traversa tel office sans s'arrêter et, à l'extréinité opposée, déplaça une vaste tonne qui masquait One porte.
Là commençai i le trou percé par Saunder l'Éléphant.
— De par Satan! monsieur, di'- le capitaine, extusez-moi si je passe le premier. Je suis chez moi.