‹ Musée littéraireChapitre 98 sur 170 · ANGE GARDIEN · texte numérisé non relu

ANGE GARDIEN

Bien qu'Aristote n'ait point pris la peine de tracer des règles pour le roman, et qu'Horace ait jugé ù propos de garder le silence à ce même sujet, nous avons tâché, dans notre profonde vénération pourlesclassiques, de nous rapprocher autant que possible de ces belles règles d'unité qu'ils ont posées comme étant la condition nécessaire de tout drame. Jusqu'ici nos personnages n'ont pas perdu de vue le dùme mystérieux de Saint-l'aul de Londres ; jusqu'ici, notre histoire a tourné dans le (-ycle étroit d'une semaine.

Mais le moment arrive où il nous faudra franchir tout-àcoup le temps et l'espace, où nous serons forcés de mettre des mois entre les scènes de notre drame, et où notrq action prendra la poste pour élire domicile dans les sauvages bruyères de l'Ecosse du sud. — Ceci est, à coup sur, un grand malheur, et personne ne pourra nous blâmer d'en exprimer d'avance nos vifs et bien sincères regrets.

En attendant, nous avons repris un à un tous nos personnages mis à l'écart dans la deuxième partie de ce récit, où l'aitenlion du lecteur est presque exclusivement portée sur Susannah et Brian de Lancester; nous avons suivi chacun d'eux dans leurs efforts bons ou méchans, dans leurs sentimens, dans leurs aventures, et le cours naturel de cesréoits, convergeant au même but, nous ramène à cette journée où Brian de Lancester creva Ruby, son beau cheval, et affronta le feu des horse-guards pour rapporter une fleur aux pieds de Susannah.

Ce fut la veille de ce jour, en effet que monsieur le marquis de Rio-Santo fut mis en danger de mort par l'étreinte furieuse d'Angus Mac-Farlane ; ce fut le matin même, vers trois heures après minuit, que le cavalier Bembo enleva la plus jeune des filles du laird à sa prison du Coin-durLord.

C'était par consé(|uent le soir de ce même jour que Frank Pencval devait se rendre devant Saint-Jame's-Theatre, au rendez-vous fixé par la comtesse Ophélie.

Mais il se passa bien des choses entre la réception de cette lettre et l'heure du rendez-vous, où mo^nsieur le marquis de Rio-Santo devait attendre en vain son pariner...

Il y avait un lien secret, un lien étroit entre le docteur Moore et l'aveugle Tyrrel. Ce dernier avait reçu du docteur un de ces bienfaits qui ne se paient point, et lui en gardait une sorte de reconnaissance. Leur intérêt, d'ailleurs, les rapprochait énergiquemcnt: ils voulaient partager la succession du marquis de Rio-Santo. Tous deux demeuraient dans W/H-

poleStreet: Tyrrel,au numéro 9, Moore, au numéro .10; leurs maisons se touchaient '.

Leurs maisons, en outre, communiquaient entre elles par un passage habilement masqué, passagedont rien ne pouvait faire soupçonner l'existence, par cela même que Moore el Tyrrel s'en servaient pour leurs relations habituelles, dételle sorte qu'on ne les voyait jamais entrer l'un chez l'autre.

Ce fut par cette voie que la maison du n» 9 fut évacuée tandis que Brian de Lancester allait chercher une escouade de police.

Moore était absent et n'avait point paru chez lui de toute la journée. La maison restait donc à la garde de Rowley, l'aide-empoisonneur, qui fit une débauche de Toxicological amusements, et laissa en repos la i)auvre Clary Mac-Farlane. On l'avait retirée de sa prison, parce que le docteur avait besoin qu'elle reprît tin peu de forces avant de la soumettre à la terrible épreuve du choc galvanique. Elle était couchée, faible encore et souffrante, dans une chambre attenant au cabinet du docteur.

Rowley avait reçu l'ordre exprès de mettre un terme à son jeune, mais, nous l'avons dit, Rowley était absorbé dans la lecture attachante de ses chères Récréations toxicologiques.

Le passage qui reliait les deux maisons voisines aboutissait par un court corridor pris sur la largeur de la chambre-prison, au cabinet même dudocteur. Ce fut donc là qu'entrèrent tout d'abord les fugitifs dun<'9. — Susannah n'avait point songé à opposer de résistance, parce qu'elle ignorait qu'on la faisait ainsi passer d'une maison dans l'autre.

A peine entré dans le cabinet du docteur, Tyrrel prit à part madame la duchesse douairière de Gêvres et lui dit :

— Allez dans White-Chapel-Road, Maudlin, et prévenez quema maison est au pouvoir de la police... Quelqu'un pourrait y venir, voyez-vous, et serait pris comme dans une souricière... Moi, j'ai de la besogne ce soir, car il faut que ce fou de Brian ait la bouche fermée avant demain matin.

— C'est une méchante affaire, milord, répondit la petite Française d'un air chagrin. Nous avions là une jolie habitation...

Tyrrel haussâtes épaules.

— Demain nous aurons peut-être un palais, Maudlin, répliqua-t-il ; — et d'ailleurs, qu'y voulez-vous faire?... Allons l dépêchez!

Madame la duchesse de Gêvres jeta de côté un coup d'oeil sur Susannah.

— La laisserons-nous seule ici? demanda-t-elle.

— Un tour de clef, Maudlin, un tour de clef, dit l'aveugle en se dirigeant précipitamment vers la porte ; — surtout hâ* tez-vous... Moi, je vais m'occuper de l'amoureux... Vous entendrez parler de cela, madame la duchesse.

La Française s'approcha de Susannah qui s'était assise à l'écart.

— Mon cher amour, lui dit-elle, vous avez été bien imprudente... mais, à tout péché miséricorde... Je vais travailler pour vous et pour lui afin qu'il n'arrive point de mal de tout ceci... Adieu, mon cher amour.

Avant de sortir, elle se ravisa.

— Mais vous n'avez pas mangé de lasi'Tée, chère belle, reprit-elle, et je serai peut-être longtemps'absente. Je vais vous faire servir à souper.

— Je n'ai pas faim, ditSusannah.

— Mon Dieu! je connais cela, mon amour!... la peine, le désespoir... on n'a pas faim... mais on mange un blanc de poulet, mon cœur... un blanc ou deux... et l'on boit un petit verre de vin.

Madame la duchesse de Gêvres, qui semblait être aussi à j l'aise chez le docteur Moore qui dans sa propre maison, sortit et reparut bientùt suivie d'un domestique porteur d'un plateau. Ceplateau contenait unecollalioncomplèle. Le groom la déposa sur une table, puis la petite femme se relira délini- ! tivement cette fois en disant :

I — Bon appétit, mon cher cœur!

La clef tourna deux fois dans la serrure, en dehors.

1 * A Londres, comme on ssit, les numéros se suivent.

PAUL FEVAL

Susannafi élait feule.

Il y avaii une demi-heure à peine queLancester l'avaitquitlée. bepuis lors, les évéuemens s'élaient succédé avec une lelle rapidité, qu'elle n'avail pu voir clair parmi le trouble de son iniclligence. Elle reslail sous le coup de celte terrible frayeur causée par l'apparilion de Tyrrel au moment où elle se croyait déjà libre et lieureuse. Elle n'en était pas même encore à se demander ce qui allait arriver, ce que ferait Lancester, ce qu'elle avait ù espérer ou à craindre.

Elle avait mis sa tf'teentre ses mains et lâchait de débrouiller le chaos des tumultueuses pensées qui emplissaient son cerveau.— La première idée qui lui vint fut une crainte poignante. Elle se souvint des menaces que Tyrrel lui avait laites souvent, menaces qui avaient toujours Lanccster pour objet. — Comme elle se jui^ea imprudente et coupable! comme elle regretta cet aveu qui entourait Brian d'ennemis invisibles, puissans, implacables! Ces périls inconnus qu'elle avait ai-ci.mulés sur la trie de Lancesterlui semblaient d'autant plus terribles au'elle ne les pourrait point partager avec lui. Tandis qu'on 1 entourerait d'embûches, elle serait à l'abri, elle!...

Savait-elle seulement si elle devait le revoir! Susannah était forle de cieur; mais toute sa force l'abandonnait dés qu'il s'agissait de Bilan. Son héroïque nature fléchissait alors tout d'un coup. Elle redevenait femme et faible femme.

Au bO'Ut de quelques minutes, de grosses larmes roulèrent dans ses yeux.

— Oh ! mon Dieu ! je l'ai tué ! murmura-t-elle avec accablement.

Un faible gémissciiientse fil entendre derrière elle, comme un écho de sa plainte désespérée. Susannah n'y prit point garde et tâcha de prier.

Tandis qu'elle priait, les gémissemens redoublèrent. Susannah les entendit et se leva, car, dans son âme noble e< généreuse, le désesiwir lui-même ne pouvait étouffer la pitié. Elle p:"ta l'oreille attentivement. Les plaintes faiblissaient, puis revenaient plus déchirantes.

Susannah prit la bougie et poussa vivement la porte à laquelle s'adossait son siège. Le lit où gisait Clary défaillante élait à dix pas de là.

Clary se tut aussitôt qu'elle vit la lumière. — Peut-être eut-elle peur d'avoir évoqué l'un de ses bourreaux — Puis, lorsqu'elle aperçut, éclairé en plein par la 1-ougie, l'éblouissant visage de la belle fille, elle se crut encore le jouet d'un rêve et forma les yeux avec l'atigui; et découragement.

Elle avait vu, depuis trois jours, tant de visages d'anges, radieux et aoux, pencher â sun clievel leurs (V'cevans sourires ! elle avait tant de fois joinl avec espoir ses mains amaigries et imploré en vain ces faniômes qu'appelait sa fièvre!...

Susannah, cependant, s'était avancée jusqu'au lit et avait abaissé vers la patiente son regard plein de commisération. Mais ù peine ce regard eut-il rencontr^^ les traits île Clary, que la physionomie de la belle tille exprima une émotion extraordinaire. Son œi'i devint humide et tendrement inquiet, comme l'œil d'une mère auprès du berceau de son entant , son sein se souleva, et un siairire indécis, triste et joyeux à la fois, d.tendit l'arc harmonieux de sa lèvre.

Puis elle se laissa tomber a genoux sur le lapis, tandis que ses bpaux yegx s'élevaient ver le ciel.

Clary rouvrit ses paupières endolories, parce qu'elle venait de sentir un baiser sur sa main. — Le songe continuait: ce fut làsa première pensée; mais qu'il était doux etvraimentcelesta Cite fois' Lesangps de ses rêves passés n'éiaitnt point aussi beaux que celte femme au sourire ami qui semblait être un bon génie d'espérance et de miséri<:orde. Clary regardait, charmée, et ne gémissait plus. — C'est bien vous, murmura ennn Susann.ih d'une voix contenue, qui frappa les oreilles de Clary comme l'accord voilé d'une musi(|ue lointaine, — c'est bieu vous que je cherchais depuis si longtemps!

In muet élonnemenl se peignit sur le visage de miss Mac- FarUne.

— Vous ne vous souvenez plus, reprit Susannah ; — le bienfait accordé ne laisse point de traces dans les âmes généreu'ies... Mais le bienfait reçu !... Oh! je me souvims, moi, et, dès que j'ai su prier, j'ai prié pour vous et pour cet autre ange qui vous ressemble et qui, sans doute, est votre sœur... pour Clary, la noble tille, et pour Anna, la douce enfant.

— Qui doncéles-vous, madame? demanda Clary.

— Vous ne savez pas mon nom... et vous ne me l'avei pas demandé, Clary, ce jour où votre bras soutint ma taille af faissée sur '« trottoir de Cornhill, ce jour où vous secourûtes la pauvre fille inconnue qui se mourait de faim...

— De faim ! répéta Clary en pressant douloureusement sa poitrine; — Oh I... moi aussi, je meurs de faim!

Susannah bondit hors de la chambre et revint aus'itôt^ portant la collation préparée pour elle. Ses yeux mouillé§ riaient un rire de naïf et gai bonheur.

— Je lui pardonne à celte femme tout ce qu'elle a fait contre moi, dit-elle, puisqu'elle m'a donné de quoi vous soulagen Clary.

Elle se remit ù genoux sur le tapis et aida la pauvre malade à se soulever. Tandis que cette dernière mangeait avidement, s'interrompant seulement pour pousser de temps à au Ire un soupir arraché par la faiblesse, la belle fille la soutenait, lui souriait, lui disait de douces paroles et mettait sur ses mains pâles et presque diaphanes de caressans baisers de sœur.

Clary se ranimait, doublement réchauffée par les alimens et les consolantes douceurs de cette tendresse inespérée qui planait toul-à-coup au-dessus de son lit de souffrance. Elle se sentait heureuse et reconnaissante ; elle revivait.

— Comme elle avait faim, la pauvre enlanl! disait Susannah entre deux baisers; — si vous pouviez voir, Clary, les jolies couleurs qui reviennent à vos joues '...Vous voilà belle comme autrefois, maintenant!... Savez-vous que pour vous reconnaître il m'a fallu regarder à deux fois au f'ud de mon cœur où était votre image... Mais j'avais lu gravé chacun de vos traits... ce beau front sérieux et pensif, cet œil si bon qui a souri à ma misère, cette bouche chère qui m'a dit autrefois de consolantes paroles... Vous aviez beau être pâle, Clary, ma chère Clary, quelque chose en moi s'est éveillé àvotre approche; j'ai senti mon C(pur s'élancer et tressaillir... Je vous aime si bien, ma petite sœur I...

Clary avait les yeux pleins de larmes.

— Merci '... merci ! murmura-t-ell».

Puis, saisie d un involontaire et soudain effroi, elle ajouta en frissonnant :

— Mais vous ne pourrez toujours rester près de moi, madame, et quand vous ne serez plus là, ils me feront encore mourir ae faim.

Susannah se redressa d'instinct, comme si elle eût voulu se mettre entre Clary et un danger subitement reconnu. Pour la pre|pière fois elle eut une vague idée de la position de miss Mac-Farlane et se demanda pourquoi cette pauvre enfant mourait de faim dans une maison où tout respirait l'opulence.

Elle fit questions sur questions ; Clary essaya d'y répondre de son mieux ; mais à elles deux elles n'avaient point ce qu'il fallait pour comprendre le premier mot de ce hideuj mystère. Susannah, ignorante et n'aya.ji que de généreux iitstiiicls; Clary, âme pure et noble, devaient nécessairement s'ingénier en vain pour trouver le nœud de cette barbare intrigue.

Ce qui était constant, c'est que Clary avait souffert, ci jellement souffert, et que ses terreurs n'étaient que trop Justifiées.

— Les misérables I disait Susannah ; — s'attaquer à vous, Clary!... à vous, ango de miséricorde et de douceur '... mais je vous défendrai, moi... je suis forte cojime un homme!... y^'ils viennent!...

Elle s'interrompit parce qu'elle avaitvu Clary pâlir tout-àcoup et fermer les yeux avec effroi.

Avant qu'elle pût se retourner pour voir quelle était la cause de cette frayeur subite, une voix sè>;he et mécoutente prononça tout auprès d'elle:

LES MYSTERES DE LONDRES

— Ta la la lai

Elle loiirna vivpiiipntla U'Ieet vit un poli! lionime chauve au sommel de la irie, mais pourvu sur los tempes île deux énuriues touffes de cheveux. Ce pi lit homme, le nez pi is entre les pinces d"uiie grande paire de lunetles, avait un inquarto sous le bras. — Celaient maître Rowiey elles Tuxicotuyicat amusements.

Il s"était avancé à pas de loup, suivant sa coutume, el n'avait pas i lé médiocrement scaiulalisé en voyant les restes de raboudaiit repas (le Clary.

— Ta la ta ta ' répéta t-il avec une mauvaisehumeur croissante; — de (piui se niéleccHelady je vous prie?... la petite fille a inanimé comme un ogre... Nous voilà bien, ma foi!... El (|ue dira le palron, s'il vous plail ?.. Je vous demande ce (ju'il dira.

Maitre Rowiey s'adressait celle question à lui même et se tenait à respectueuse distance, parce ([u'il avjit entendu les dernières paroles de Susanuah et qu'il ne se souciait point d'allroniersa colère.

I.a belle lilln s'étaitplacée entre le lit et lui, les bras croisés sur sa poi'rine. Elle le regardait tixemcnt.

— Bien ! bien ! grommela l'aide empoisonneur en reculant d'un pas; — je n'ai pas peur de cette amazone, au moins... El après tout, avec ma préparation, il ne faudrait que trois secondes, cinq tierces et une fraclion pour l'arraisonner comme il confient. . C'est égal ; je voudrais l'éloigner d ici avant l'arrivée du docteur.

Ce viru du digne Rowiey ne devait point être réalisé, car, pres(]iie aussitôt après, la porle s'ouvrit brusquement, et le d'icieur Moore, .l'air sombre, les sourcils froncés, entra dans la chambre.

— Que signifie cela, monsieur? dit-il durement en s'adressant à Rowiey.

— Sir Ednuind a passé par la petite porte, répliqua tout bas l'aide pharmacien, — et il a a:ucné cela... cette lady... avcclui.

— Ce n'est point la place de cette lady, monsieur... Retirez vous, el priez-la de vous suivre.

— Monsieur, je ne sortirai pas, dit Susannah d'une voix basse et calme.

— Ta la ta la! filRovs'ley.

Ledccleur s'avança jusqu'au lit.

— Madame, dil-il en faisant un effort pour refoulersa colère naissante au dedans de hii-niêiiie; — j'ignore ci je méprise les puériles formules de ce qu'on nommela galanterie^.. ISéaumoins, prévoyant un fâcheux di^noiiment ;i loutceci el voulant 1 éviter, je me découvrirai devant vous, madame; — il mit le chapeau a la main, — je m'inclinerai comme un fat el j'épuiserai tout mon fond de courtoisie eu vous disant: je vous prie, madame, je vcus supplie de vous retirer sar-lechaiiip.

Pour que le lecteur comprenne tout d'un coup la situation, il nous sullira de lui apprendre oue le docdiir (luitlal a linsiaiit même le chevet de miss Trevor el ([u'il revenait en toute hâle pour tenter sur Clary la terrible expérience jusque-là reiardée

Susannah tourna la tête vers Clary,

— Oli! ne m'abandonnez pas 1 dit la pauvre fille qui crut voir de l'hésilalion dansée mouvement.

— Vous abandonner! s'écria Susannah en l'entourant de ses bras. Oh! non, Clary! Je ne connais point de force q'ii puisse me si'iiarer de vous.

— Mauvaise tète! grommela Rowiey.

Le docteur laissa échapper une sourde exclamation.

— Madame', madame!., dit-il d'une voix tremblante;— TOUS ne me connaissez pas! .. El vous ne savez pas quel crime vois avez commis à mes yeux en pénétranl dans cet appartement...'

— ,Ic sais qu'on a voulu faire périr celle enfant, répondit Susannah sans s'émouvoir, — et je veux veiller désormais sur elle.

La porte s'ouvrit encore. Cette fois, cefulTyrrel l'Aveu^^le qui entra. Personne ne prit garde a lui. Au lieu de gagner l'Intérieur de la chambre, il demeura immobile et froid sur le seuil, tournant sur cette scène, avec une complète indifférence, sa prunelle morne et vitreuse.

Le docteur avait tressailli visiblement à la réponse de Susannah.

— Ahl... vous savez cela, madame! murmura-l-il avec ur menaçant effroi ; — eli bien ! je puis oublier que vous le savez... je puis vous pardonner peut être de le savoir. Mais sortez!.., sur votre vie, sortez 1

— Je ne sortirai pas, répéta la belle fille, donll'œil serein et brillant d'un calme sublime, soutint sans se baisser le sinistre éclair du regard de Moore; — et il faudra commencer par me tuer, monsieur, si vous en voulez à la vie de cette enfant.

Le docteur mit ses deux mains dans les vastes poches de son habit; son visage, pâle d'ordinaire, avait du sang jusqu'au front et était terrible à voir.

— Hors d'ici! dit-il à Rowiey avec un éclat de rage ; — celte teuime l'a voulu!...

Aucun des muscles du beau visage de Susannah ne se contracta. Seulement, elle éleva ses yeux vers le ciel, parce qu'elle vil bien qu'elle allait mourir.

Mais Tyrrel l'Aveugle s'était décidé enfin à prendre un rôle dans celte scène. Au moment où Moore, affolé par l'un de ces paroxysmes de fureur (pii prennent surtout les hommes comme lui, dont la passion se cache hypocritement sous une enveloppe glacée, à l'instant, disons-nous, où il s'élançait vers Susannah toujours immobile, le bras robuste de Tyrrel l'arrêta court.

Le docteur essaya île se dégager. Ce fut en vain.

— Quoi! s'écriat-il enfin, épuisé par cette lutte d'un moment ; — tu oses me faire violence, loi !

— Mon idéeest qu'il ne laut pas tuer celle femme, docteur, répondit paisiblement Tyrrel.

— Et si je le veux, moi!

— Je t.'icherai de vous en empêcher.

— Pourquoi, misérable, pourquoi ! rugit le docteur avec toute la naïveté de la rage.

Clary était plus morte que vive — Susannah, que la colère de Moore n'avait pu faire trembler attachait mainlenaut sur Tyrrel un regard inquiet et cra'ii'lil.

Celui-ci reprit sans rien perdre de son flegme :

— Docteur, pour plusieurs raisons... D'abord, cette femme est ma fille. •

Susannah éprouva un imperceptible choc et devint plus pâle, mais elle ne manifesta poiiilde surprise. —Moore, au contraire, recula étnnné.

— Ail! a'' ! miss Suky, poursuivit Tyrrel en la couvrant de ce regard long, perçant et lourd dont la belle fille avait parlé tani de fois à Brian de Lancester; — ne me connaissezvous pas ?

— Je vous reconnais, monsieur, prononce tout bas Susaonah, — el pourtant...

— Pourtant ne signifie rien, miss Suky, avec un savant homme comme monsieur le docteur... Vous m'avez vu pendre, n'est-ce pas ? Qui sait? peut-être me verrez-vous pendre encore. . Docteur, ajouiaTvrrel en se tournant vers ."Vloore, dont la colère avait pris le change à cette révélation, mais qui regardait toujours les deux jeunes filles avec une hésilalioii de mauvais au;:ure; — quand je dis: elle est ma fille .. vous m'entendez liieu?... Au temps où j'avais nom Ismaii Spencer, on rappelaii Susauuah Spencer, voilà tout... et ce n'est pas précisément pour cela que je me suis mis entre vous «leux.

— Pourquoi donc? demanda Moore.

— C'est la noins bonne de mes raisons. L'autre, la »olct .

PAUL FEVÀL.

monsieur le marquis de Rio-Sanlo m'a ordonné de veiller sur elle.

— Âli ! lit le docteur qui baissa la tête.

— Formellement ordonné 1 acheva Tyrrel.

— Et cependani, continua Moore, elle sait... sa vie pourrait cire ma condamnation 1

Tyrrel s'inclina graTsmenU

— Qui se chargera de la réduire au silence?... reprit le docteur. Est-ce vous, Ismaîl ?

Tyrrel jeta un oblique et furlif regard sur Susannah qui s'était atfaissce sur le lit et baissait les yeux.

— Eh bien ! oui, répondit-il en prenant tout-à-coup la bonhomie de son rôle de sir Edmund; — je me charge de cela, docteur.

ta OB LA TKOlSIÊlîE rAKTUL

LES MYSTERES DE LONDRES

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