LE CAVALIER ANGELO BEMBO
Ce n'était pas seulement le trône qui ressemblait au siège du chef des faux moines de Sainte-Marie, il y avait, entre cette grave réunion d'aujourd'hui et l'assemblée des bandits attablés pour une orgie, d'autres pointtdi? comparaison.
Frank Perceval, introduitsubitement dansce salon brillamment éclairé, eût sans doute reconnu plus d'une physionomie, et, parmi ces voix, plus d'une l'aurait fait tressaillir.
Il y avait, comme nous l'avons dit, une vingtaine de personnages attablés. C'étaient, presque sans exception, des hommes d'apparence distinguée et possédant ce vernis que donne l'usage du mondearislocratique. Quelques uns avaient, il est vrai, pénétré dans ce monde à l'aide de faux titres et de noms supposés, mais la plupart y possédaient leurs entrées par droit de naissance.
Ils avaient descendu, marche à marche, l'échelle du vice, au bas de laquelle est le crime.
C'étaient, pour le plus grand nombre, des brigands de qualité. — Nous les passerons rapidement en revue, gardant seulement le silence sur leur chef, monsieur le manjuis de Rio-Santo , dont l'histoire ne peut être faite en un chapitre.
A sa droite se tenait le docteur Moore, qu'on regardait gé néralement comme son confident et son ami. — Après le docteur Moore, que le lecteur connaît fort suflisamment, venait un gentleman de flère tournure et d'apparence militaire, qui parlait haut dans la discussion et prétendait parfois, mais en vain, tenir tête au marquis. C'était sir George Montait, colonel du régiment de"*, aussi célèbre pour ses nobles façons et la fastueuse générosité de son hospitalité que pour ses dettes innombrables. Sir George avait mangé, fort galamment du reste, une fortune d'un demi-million environ de livres, et ne possédait plus que ses biens substitués, ce qui ne l'empêchait point de jeter l'or par les fenêtres avec une profusion tout à fait chevaleresque. A cette profusion il fallait un aliment; — sir George s'était fait voleur après avoir été dupe.
Ceci est une bien vieille histoire.
Après lui venait le banquier Faunllevy, qui devait occuper Londres entier peu de mois après et rassembler autour de son échafaud les plus belles fleurs de nos salons fashionables. Fauntlevy était l'ami intime de l'un des frères du roi; il avait la confiance de tout le VVest-End et la méritait, car il ne fit pas perdre un farthing à sa noble clientèle. Le commerce seul eut à se plaindre de lui et l'on n'avait rien à crain* dre de cet étrange et brillant larron dès qu'on portait un nom inscTilin Peerage ou même ia Baronetage â\i Royaume- Uni.
C'était un beau jeune homme à la blonde chevelure, au sourire féminin, à la taille élégamment serrée dans un frac noir d'une coupe incomparable. Il était aussi fastueux que sir George, et sa maison de Pimlico faisait honte au palais de Saint-James.
Le dossier de son procès contenait quatorze mille faux. — Le frère du roi sollicita sa grâce et vint le visiter dans sa prison. Mais quatorze mille faux ! Le ravissant banquier fut pendu.
Tous rencontreriez dans Londres, lecteur, plus d'une lady de trente et quelques années qui porte, en un petit médaillon, comme une relique sainte, une mèche de cheveux blonds, disposée de façon à figurer la date : 29 mai 183.. Ce sont des cheveux du beau Faunllevy.
Au delà du banquier fashionable s'asseyait un personnage carré, puissamment barbouillé de tabac et respirant ù pleine bouche l'odeur subtile et brûlante du rhum des Antilles. Ce personnage, à part la faiblessequ'il avait de s'approprier le bien d'autrui, était un très saint homme. On parlait de lui depuis quelques mois pour être promu au bénéfice vacant de feu le doyen de Westminster, et, soit dit avec tout plein de respect pour le clergé protestant d'Angleterre, il n'y avait pas beaucoup moins de droits qu'un autre. — Ce révérend avait nom Peter Boddlesie.il ne possédait alors qu'un mince bénéfice de deux cents livres, et ses supérieurs, avec lesquels il frayait, touchaient par mois des milliers de guinées.
Il fallait bien que le révérend Boddiesie trouvât moyen d'allonger honnêtement sa prébende.
Le clergé est ainsi constitué chez nous. Aux uns des millions, aux autres la famine. — Il ya des gens qui ont grand appétit et qui attendent, pour devenir des saints, un bénéfice coavenable.
Le révérend Peter Boddiesie était un des membres les plus utiles de la Famille : nous u'avons pas besoin de dire comment.
Notre noblesse est comme notre clergé. — Après le révérend, nous trouvons un Honorable, John Peaton, fils cadet du marquis de **'. Ici encore, tout aux uns, rien aux autres.
John Peaton était un grand jeune homme dont les traits maladifs et fatigués n'exprimaient rien, sinon cette stupide apathie que la débauche et l'ivresse mettent si souvent sur le visage de nos jeunes lords. Il faisait sa partie à l'occasion, lorsque la Famille avait besoin d'un nobleman pour jouer quelque bout de rôle dans une intrigue; mais c'était un assez triste acteur. — En revanche, il étrillait un cheval mieux que pas un palefrenier et pouvait avaler vingt-quatre douzaines d'huîtres de suite, pourvu qu'il les accompagnât de six flacons de porto.
PAUL FEVAL.
Aulant l'Honorable John était inutile, autant son voisin se iioiivail être indispensable à la société. Ce voisin, homme de (iiiarante ans, regardant les gens de côté, à la dérobée, et doué depuis le menton jusqu'au sinciput de la physionomie d'un observateur^ n'était rien moins (pie S Boyne, es(i., surintendant du metropolitan-police. Grâce à lui et à l'un des sous-commissaires de la Cité, qui siégeait un peu plus bas, la Famille vivait en paix ou à peu près avec la police. Mais cette paix-là lui coûtait fort cher.
S. Boyne, esq., était peut-être le seul lord de la Nuit qui pût soutenir sans danger un avis contraire à celui de Rio- Santo. C'était une puissance dans le conseil, bien qu'il fût homme de peu en déliiiitive. Néanmoins son opposition ne dépassait jamais certaines bornes, parce que S. Boyne, esq., avait de bonnes raisons pour être persuadé que KIo-Santo, — monsieur Edward, — avait en haut lieu des habitudes telles que, d'un mot, il eût pu mettre S. Boyne, esq., sur le pavé.
Or, S. Boyne, esq., se rendait justice. 11 savait (lue, le jour où il perdrait ses fonctions de police, toute son influence disparaîtrait.
Assis à côié du magistrat, se prélassait un lord...
Un lord? — Mon Dieu, oui. Un véritable lord, portant couronne de vicomte au-de;sus de son écusson normand, un noble lord, pouvant faire remonter ses preuves au-delà de la conquête, le pctil-fils d'un compagnon de Guillaume, le chef d'une famille dont la devise dit : craigxez ho.me, tout comme celle du duc de Poriland.
Que voulez-vous! voilà ce qui arrive. On a un nom chevaleresque et une magnifique fortune, mais on a l'esprit faible, sinon vicieux à priori. On regarde autour de soi ; on ne îoit, aussi loin que peut se porter la vue, que lords plongés jusqu'au cou dans une orgie sans fin, stupide, insensée, abrutissante. — On est lord : on a le droit de faire comme les lords. — On se jette à corps perdu rtans leur vie, vie de duels, de dettes, de rapts, coupée par quelques séances de représentai ions gravement hypocrites.
L'or coule à flots, puis l'or s'épuise et manque.
Çue faire?
Caton mourrait. D'autres s'arrêteraient et demanderaient au travail l'expiation d une vie de folie. Eh bien ! quelquesuns meurent, non pas comme Caton, piais comme Clarence, noyé dans une tonne de Malvoisie. Quelques-uns se suicident, non par pudeur, mais par fatigue et lâcheté. — Les autres cherchent dans la poliiiijue une veine à exploiter, un marché à faire. Ils se vendent, bien ou mal, suivant (|u'il leur reste un lambeau plus ou moins écorné de ce lier manteau de considération et d'honneur où s'enveloppaient leurs pères.
Et, quand ils ne peuvent pas se vendre, ce qui se rencontre, car on n'a pas toujours besoin à la Chambre haute d'un soudoyé de plus, ils cherchent...
On en a vu et comi)ien, liélas' vivre du jeu (jui les avait ruinés, du sport qui le> avait réduits à la mendicité.
Mobles bohémiens, ils s'en vont par le monde péchant avec le propre hameçon qui les a pris jadis.
Lord Ruperl Bel..., vicomte Clé..., n'avait pas pu se vendre.
A sa gauche, un gentleman rose et propre, portant sur un nez mince et blanc de belles lunettes d or, touchait à peine scn lauteuil et se dressait dans toute la r igide tenue de l'éliqueiie britannique. Ce genileman était le personnage imponanl de la séance, parce que sa qualité de sous-caissier central de la Banque le mettait à même de fournir tous les renscignemens nécessaires pour le grand acte de spoliation que méditait la Famille. Il s'appelait William Maricw et ne donnait ses bonnes grâces qu a ceux qui l'appelaient sir William.
Après lui venaient plusieurs employés du gouvernement et un juge.
De l'autre côté de la table se trouvait la partie vérilablement militante du conseil de la Famille Ceux que nous venons de nuuimer, a Icxcepiion du docteur Moore, payaient plulAt de leur po&itioo que de leurs actes, les autres éuieut
de véritable^ bandits, agissant, combinant, et servant de tête aux cent mille bras de l'association.
Là, nous retrouvons le pauvre aveugle, sir Edmund Mackensie, monsieur .*^mith, dépouillé de son gardf-vue vert et de son aii cafard, qui n'eût point cadré avec son titre belli- ([iieux de major Boroughani ; sir Paulus W aicilield, le docleur Millier, dans la personne duquel nos Iciteiirs eussent reconnu le bijoutier Falksimie. et de»x «u trois autres audacieux et intelligeiis coquins qui, coniat monsieur Jedeiliah Smith et le docteur MûUer, venaient •■ droite ligne de Botany-Bay.
Chacun, dans cette étrange assemblée, discutait gravement et avec une convenance qui eût fait grande honte à nos réunions parlementaires.
Lorsipie Bembo fut introduit dans la salle, la parole était à William Mariew, sous caisier central de la Banque.
— .l'aftirmc, dédaniait-il avec une affectation de gravité pédantesiiue, — et, si j'ose le dire, je prétends que le moment est fort judicieusement choisi pour opérer la soustraction dont est cas... Je crois être, par ma position, à même de parler sur c£ point avec une certaine autorité... je dirai même avec quelque consistance ..
— Ecoutez! écoutez! murmura lord Rupert qui bâilla, se croyant à la Chambre haute.
— Je remercie le noble lord de sa bienveillante interruption, poursuivit le bureaucrate, et je maintiens... Bien plus! j'avance que les caves de notre administration n'ont jamais contenu autant de matières d'or, monnayées ou non..
Un murmure approbateur courut par l'assemblée, ce qui porta lord Rupert à répéter :
— Ecoutez! écoutezi
— Je remercie sincèrement Sa Seigneurie de son encouragement obligeant, et je dis... messieurs, ce sont des chiffres... la Banque n'a pas moins de vingt-cinq millions sterling en caves.
Comme si l'énoncé de cette somme monstrueuse (625 millions de francs) eût eu le pouvoir de percer les murailles pour arriver jusqu'à la tourbe impure qui croupissait non loin de là dans le l'urgaloiie, le tuyau acoustique se prit à vomir un sourd et frémissant murmure, auquel se joignit le murmure avide de l'assemblée.
— Vingt-cinq millions sterling! répéta l'aveugle Tyrrel dont les yeux scintillèrent.
— C'est un beau denier, dit S. Boyne, esq., en se frottant les mains.
— Bien employée, ajouta le banquier Faunticvy, cette somme pounaii doubler en six mois dans le commerce.
— Et quelle sera la pirl de chacun de nous ? demanda d'un air tout content le révéri.'nd Boddlesie, futur doyen de Westminster.
— C'est une question d'arithmétique, monsieur, répondit le caissier ; — une simple division...
— Sir William, interrompit l\io-Santo , — veuillez nous dire quelle est la somme, en billets au porteur, que peuvent contenir les coffres de la Bai:que.
— Ceci me semble sans in'érèt, niilord, attendu que les billets ne représenteront plus bientôt que des valeurs absentes... Néanmoins, pour satisfaire Votre Seigneuiie, je répondrai... permettez...
Mariew compta sur ses doigts et reprit :
— 1 escollres et portefeuilles pi uvciit contenir, en billets dontje ne donnerais pas six pence, le double des valeurs en cave.
— C'est bien, monsieur, dit Bio-Saiilo.
Eembo venait de s'approcher de lui pour lui faite son rapport.
— Milords, reprit presque aussitôt le marquis, votre juste impatience va étie enlin satisfaite... diins la i iiil d'aprèsdemain, n<<us serons introduits u la Banque.
La gravité de l'assemblée ne put tenir a cette bienheureuse annonce, et un joyeux hurrali lit retentir les l.imbris de la salle. Dans ce concert de clameurs trioniph.intes, on put distinguer le faubsel aigrelet de l'homme de police, S. Boyne
LES MYSTERES DE LONDRES
esq., et la basse cliantante de rhommc d'église, le révérend Boddiosie, le(|uel lança son chapeau en l'air et le rattrapa fort adroitement.
Les gens du Purgatoire entendirent sans doute ces acclamations, car le tuyau acoustique jeta dans la salle, en guise de réponse, un cri amer et railleur.
— Il est quelques mesures à prendre, continua Rio-Sanio, pour lesquelles, je pense, le conseil me donnera plein pouvoir...
— Assurément ! assurément ! répondit-on de toutes parts. Il n'y eut r.ue lord Rupert qui lit une variante à cette réplique en disant :
— Ecoutez! écoutez I
— Sir Wiiliam aura la bonté de se rendre sur les lieux, poursuivit encore Rio-Sanlo,pour pointer le plan des ?aves et donner à nos hommes toutes les indications nécessaires... car il faut de la célérité autant que de la prudence... SirWilliam indiquera en outre les dépôts debank-notes,bien qu'il semble dédaigner ce butin...
— Une fois la banque ruinée... commença le caissier.
— t'est juste, monsieur,— mais vous ferez ce que je vous demande. — Quant aux mesures de précaution, cela regarde messieurs de la police ; nous pouvons nous reposer sur leur zélé. .le me réserve d'ailleurs de mettre sur pied le ban et l'arrière-ban de la Famille pour faire émeute au besoin sur dilférens points et occuper la force armée... Ne vous éionnez donc point, milords, si tous nos hommes sont convoqués à la fois.
Le docteur Moore, qui n'avait pas encore prononcé une seule parole, jeta sur le marquis un regard perçant et furtif ; ces derniers mots lui semblèrent couvrir un dessein secret. — L'aveugle et lui échangèrent un imperceptible signe d'intelligence.
Du moins, un observateur l'eût pensé ainsi ; mais, en définitive, nous craindrions d'abuser de la confiance du lecteur en lui aflirmanl trop pusiiivenienl quela qualité de lord de la Nuit donne aux aveu;;les la faculté de converser par signes.
Quoi qu'il en soit, si Moore et Tyrrel soupçonnaient que moTisieur le marquis de Rio-Santo gardait pour lui-niênic une bonne partie de sa pensée, ils ne se trompaient nuUenieul. Le pillage de la Bancjue n'était qu'un accessoire de son grand projet, un détail de son plan. Ces billets au porteur, dont le rose et blond caissier faisait 11, arqwiéraient pour Rio-Santo une valeur sans prix, par cette circonstance que, entre ses mains, ils devenaient une arme et déterminaient tout d'un coup la banqueroute du premier établissement financier de l'Angleterre, la ruine de l'un des plus solides appuis du gouvernement.
Dans son projet, il ne s'agissait pas seulement d'enlever à la banque son fonds de garantie, il laWait l'obligera proclamer la perte de co fonds, à suspendre ses paiemens, ù reconnaître en lin que toutes les bank-notes répandues à profusion sur tous les points des Trois-Royaumes n'étaient plus que de vains chllTons.
Quant à la réunion de tous les hommes de la Famille, c'était une autre affaire. Il s'agissait d'une émeute en effet, mais ce n'était pas tout-à fait pour protéger l'enlèvement de l'or de la Banque. L'émeu-.e devait porter plus haut et avoir un autre résultat.
Les lords delà Nuit se séparèrent, et eurent cetie nuit-là sans doute de bien beaux rêves de fortune. Sir George Montait et John Pealon se virent à la tête des plus belles meutes du royaume ; lord Rupert lit courir à Epsom, comme dans son bon temps, et joua le whist à cent guinées la fiche; S. Boyne,esq.,se fit meubler un somptueux hôtel dans le Strand et donna un cachemire d'un certain prix à mistrcss Boyne; Fauntlevy mit sous ses pieds la maison Rosthcliild et prêta un million sans intérêt à S. A. R. le duc de..., frère du roi ; enfin, le révérend Boddlesie, évê(iue de Londres, s'assit au parlement et y ronll > ministériellemcnt, comme c'est le droit et le devoir de tout pair ecclésiastique...
LB SIÉCr.E. — VI.
Moore regagna sa maison de Wimpole-Street Durant toute cette journée, il ne s'était point occupé de Clary Mac-Farlane; cette nuit encore, il l'oublia pour se creuser la cervelle et tacher de voir clair dans les projets de Rio-Santo. Pendant ces vingt-quatre heures, la pauvre Clary, dont on avait changé le régime, n'eut à souiTrir que de sa solitude, de ses craintes et de ses regrets. Rowley avait reçu l'ordre de lui donner de la nourriture, afin qu'elle put supporter mieux le choc galvanique au(|uel le docteur voulait la soumettre. Ce fut un répit,— un sursis entre ses tortures et le dernier acte de son martyre.
Le marquis de Rio-Santo remonta dans son équipage avec le cavalier Angelo Bembo. Il était si puissamment préoccupé qu'il n'avait niême pas songé à s'informer auprès du docteur Moore de l'état présent de .Mary Trevor.
Pendant toute la route, il garda le si'.ence, murmurant seulement de temps à autre qael(|ues paroles décousues Où l'on n'eût pu saisir que des lambeaux de sa pensée.
Au moment où sa voiture s'arrêtait dans Belgrave-Square, il prit la main de Beniho et la serra fortement.
— Aiigfi, dit il, l'heure apiirnche J'aurai besoin de vous tout entier.. S'il est au monde (inelqu'un que vous aimiez, pensez ii lui celte nuit et demain ; car après ce ternie vous êtes à moi, Ange, n'est-ce pas ?
I — Je suis à vous, don José, répondit Bembo, tout ù vous.
j Puis, quand Rio-Santo l'eut quitté pour se retirer dans son
! appatlement, Bembo, resté seul, répéta lentement et avec
i mélancolie :
' — S'il est au monde quelqu'un que vous aimiez... Pauvre
1 fille!
I Au lieu de monter à sa chambre, il se glissa doucement le
i long (lu corridor sur lequel s'ouvrait la chambre d'Angus Mac-Farlane, et vint s'accouder à l'appui de la fenêtre basse, situé vis-à-vis du lord's-corner.
Anna était toujours dans la chambre où nous l'avons vue, toujours aussi dans celle bergère qui lui servait de lit. — Mais elle était bien pâle et bien changée. Ses yeux rougis avaient dû beaucoup pleurer. Jusque dans le sommeil qui l'avait surprise, elle gardait une altitude douloureuse et coranip épouvantée.
I La lumière d'une bougie éclairait doucement son visage
I où i)assaient, visibles comme en un miroir, les enfantines
I appréhensions de ses rêves.— Bembo la contempla longtemps
j en silence.
t —S il est au monde quelqu'un que j'aime... murmura-t il enfin. Oh ! oui... c'est un amuur d'hier, qu'il faudra oublier demain... Lin amour sans passé comme sans avenir... Mais
I je l'aime... je rai;iie comme je n'ai point aimé encore cl
I comme je n'aimerai plus.
I C'élail une de ces rar^s nuits où l'hiver de Londres revêt
, le manteau de frimas des contrées polaires. Le givre scintillait aux branches étiolées des arbres qui masquaient les dcr-
1 rières d'irisli-llouse et renvoyait, colorés bizarrement en d'innombrables nuar.ces, les rayons assombris delà lune à
I son couchant. — La rue était déserte sous la fenêtre. On cn-
! tendait seulement au loin dan.; Grcsvenor-Place le roulement
! étouffé de (lueltiue voiture attardée.
I —Je n'ai que celle nuit, reprit Bembo, et cette nuit est déjà bien avancée... Pauvre douce enfant ! je n'aurai pas même le temps de jouir du bonheur qu'aura sa mère à la revoir...
, Une demi-heure après, la petite porte par où le prince
I Dimilii Tolstoï avait été introduit dans Irish-IIousc s'ouvrit sans bruit et le cavalier lîenibo traversa doucement la rue.—
, C'était à ce moment où Londres entier dort, où les voitures eiles-niêiiics cessent de tourmenter le pavé. Aucun son ne
i troublait le sile.ice absolu de la nuit — Bembo m^csura de
j l'œil la distance qui le séparait de la fenêtre où brûlait la
; bougie d'Anna, et tâcha de lancer sur le balcon une échelle de soie, relique d'une aventureuse et insouciante jeunesse, qu'il avait apportée.
Il n'y |)ui point réussir.
I Heureusement il était agile et homme d'expédiens. Son
poignard liché entre les briques lui servit de marclie-pied, et, moitié à l'aide de '■et appui, moitié par le secours des saillies, il parvint ù mettre sa main sur le balcon.
Les preux des anciens jours ne s'y prenaient pas autrement pour escalader les citadelles.
Une fois sur le balcon, il attacha solidement son échelle de soie aux barres de fer ; car, après être monté, il s'agissait de redescendre, et de redescendre deux.
Anna Mac Farlane s'éveilla en sursaut. Le poing de Bem- 1)0, enveloppé d'un mouchoir, venait de briser l'un des carreaux de la croisée. L'instant d'après, l'espagnolette, luxe rare à Londres, jouait en grinçant, et Bembo sautait dans la chambre.
L'air frais du dehors fit irruption il l'intérieur en même temps que lienibo, et la flamme de la bougie, vivement soufflée, se pencha, n'éclairant plus que vaguement les objets. Anna, qui avait fait d'abord un mouvement pour s'enfuir, s'élança en poussant un cri de joie et vint tomber entre les bras de Bembo étonné. ,
— Stephen ! oh ! mon cher Stephen ! s'écria-t-elle, — Dieu vous envoie enfin ù mon secours.
Un doulùiireiix frisson courut par tous les membres de Bembo. Il se sentit presque défaillir à ce mot qui brisait d'un seul coup des espérances déjù bien chères.
— J'ai tant prié I reprit Anna d'une voix qui allait jusqu'au fond du cœur de Bembo; — j'ai tant prié, mon Stephen!... Dieu m'a exaucée... Je savais bien, allez, que mon salut me viendrait de vous.
La flamme de la bougie se redressa en un moment de calme. Anna découvrit son erreur, qui prenait sa source, non pas tant dans la ressemblance des deux jeunes gens que dans sa préoccupation, à elle, qui avait constamment Slophen pour objet. Elle se dégagea, effrayée, et se réfugia en courant .4 l'autre bout de la chambre. Là, elle se tapit, collée à l'angle du lambris.
Bémbo ne la suivit point Plus il la voyait belle et virginale et charmante dans son naïf effroi, plus son cœur se serrait.
— Stephen! murmura-t-il eu lui-même ; — où donc est ce olephen qu'elle aime et qui l'abandonne aux mains des ravisseurs?... Oh ! fou que je suis ! vûilii que je hais cet homme maintenant... Ne devais-je pas m'attentire ù cela?... Elle est si belle!...
Il s'arrêta et acheva en un long soupir de regret :
— Mon Dieu ! que je l'aurais aimée !
Anna, cependant, la pauvre enfant, s'effrayait de plus en plus à voir cet étranger immobile, qui la contemplait sans trêve et avait sur son visage une expression qu'elle ne savait point définir. Elle trembla d'abord un peu, puis bien fort; puis de grosses larmes vinrent à ses yeux ; puis encore des sanglots éclatèrent, tandis qu'elle tombait, terrifiée, sur ses deux genoux, en disant :
— Je vous en prie '... je vous en prie, ayez pitié de moi! Bembo tressaillit à cet appel qui vint changer le caractère
de son émotion. Il eut pilié en effet, il eut cette douce et tendre pitié qui est l'un des déguisemens de l'amour, et qui peut mettre, par surprise, des larmes dans ks yeux d'un bonime.
— Je la rendrai à son Stephen, pensa-t-il en sentant son cœur s'amollir jusqu'à la faiblesse;— je lui dirai de la faire bien heureuse... L'ainicra-t-il comme je l'aime?
Ce n'était pas une réponse. Anna joignit ses petites mains avec désespoir et cliancela.
Bembo se précipita vers elle.
— Ne craignez rien, dit-il si doucement qu'Anna se sentit presque ravivée ; ne craignez rien de moi, madame ; ma présence ne doit point vous causer de frayeur.
Il lui ^it la main et la releva en ajoutant avec tristesse:
— Entre nous deux, ce n'est pas vous qui avez sujet de craindre ou d'implorer.
Anna ne comprit point, mais elle se rassurait peu à peu t l'aspect de cette |)h\sionomie noble et fram he, (pfeile n'avait vue jus(|ue alors en quelque sorte qu'au travers du trouble de sa première épouvante.
— Comment étes-vous ici, monsieur? dcmanda-t-elle pourtant avec un reste de défiance.
Bembo l'avait presque oublié. Cette question le rendit toutà-coup au sentiment de la réalité II mesura les obstacles qui lui restaient à vaincre; il se souvint du lieu où il était. Les valets du lord, éveillés par hasard, n'auraient point de peine à s'opposer à sa sortie. Le moindre bruit, la moindre résistance de la panvre recluse, pouvait refermer sur elle les portes du lord'scorncr.
Oh ! que Bembo eût trouvé bientôt un expédient sans ce malheureux nom de Stephen, jeté comme un voile pesant et froid sur ses ardens espoirs de tout-à- l'heure ! — Mais la tristesse conseille mal. L'imagination replie ses ailes à son contact glacé. — Bembo garda durant une minute un silence plein d'embarras.
Cependant il fallaitagir. Le frontd'Anna se rembrunissait de nouveau et son regard disait éloquemment le retour de son inquiétude.
— Madame, dit enfin Bembo, je suis ici pour vous sauver.
Et, surmontant avec effort une instinctive répugnante, il ajouta, en tâchant de sourire;
— Ne devinez-vous pas?... je viens de sa part.
— De sa part! s'écria miss Mac-Farlane dont le visage exprima tout-à-coup une confiance sans bornes.
— De la part de Stephen, dit tout bas le cavalier Bembo. Anna sauta de joie. Elle riait et pleurait en même temps.
Bembo détourna la tête; elle ne s'en aperçut point.
— Vous venez me chercher; disait-elle; — je vais le revoir... revoir Clary... tout ce que j'aime... Merci ! Oh ! vous aussi, je vous aimerai!
Bembo souffrait cruellement; mais il eut la force d'employer jusqu'au bout son généreux stratagème.
— Tenez ! murroura-l-il ; — Stephen vous attend.
Il souleva dans ses bras la jeune fille qui n'opposa point de résistance et commença à descendre l'échelle de soie avec précaution.
Bembo tournait ie dos à Irish-House qu'Anna regardait au contraire.
La descente se faisait bien lentement, car l'échelle oscillait à chaque mouvement. A moitié chemin de la fenêtre au sol, Bembo crut entendre derrière lui, dans la maisonde monsieur le marquis de Rio-Santo, le bruit d'une fenêtre qui s'ouvrait.
Il continua de descendre.
Quelques marches plus bas, il sentit Anna frémir entre ses bras.
— Voyez... voyez ! dit-elle avec effroi; — un fantôme qui glisse parmi les branches de ces arbres...
Bembo essaya, mais en vain, ilc se retourner. — Anna regardait toujours le fantôme, qui descendait, lui aussi, lelong defun des troncs d'arbres plantés derrière Irish-Honse. Arrivé au niveau du murdela cour, il s'y cramponna etdemeura un instant comme indécis.
C'était un homme demi-nu, dont onapercevait les membres ctiques, et la poitrine velue, aux obliques rayons de la lune. Anna se mourait de peur.
Enfin, Bembo mit le pied sur le dernier degré de l'échelle. — A ce même instant on entendit la chute d'un corps sur le pavé. C'était le fantôme ipii venait de sauter dans la rue- En sorte (jue nos deux fugitifs et cet homme touchèrent en même temps le sol et se trouvèrent en présence.
Bembo hésita. — L'homme s'appuya, épuisé, au mur qu'il vensitde franchir, ctune voix chevrotante s'éleva dans le silence de la nuit. Cette voix chantait:
Le laird do Kiilerwan,
Avait deux filles.
Jamais n'en vit amant
D'aussi genlilies
Daus Glcn-Girvan.
— Mon père l s'écria Anna en se dégageant des bras de Bembo pour s'élancer vers le chanteur, — c'est 'a voix de mon père !
LES MYSTERES DE LONDRES
sss
Angiis, — (ù'Iait bien lui, — fit un pas vers sa fille dont il avail reconnu la voix; mais, presqueaussitôt, saisi d'une mystérieuse horreur, il se recula, chancelant.
— Toujours les ombres de celles qui sont mortes! murmurat-il avec détresse.
— Mon père I mon bon pèrel dit encore Anna.
— Laissez! laissez-moi! s'écria Anpus; — je les ai vues... Et comme Anna voulait mettre ses bras autour de son cou,
il la jeta violemment sur le pavé et s'enfuit en criant :
— Toutes deux!... toutes deux!
Bembo le perdit de vue au détour de Belgrave-Lane. Il reprit dans ses bras Anna évanouie et l'emporta.
Le lendemain, monsieur le marquis de Rio-Santo trouva vide le litdulaird. 11 ne put confiera personne ses inquiétudes, car, de toute celte journée, le cavalier Angelo Bembo ne se montra point à Irish-Uouse.