ACTE PREMIER
Le théâtre représente une forêt immense, un vieux chêne à gauche, un dolmen neuf à droite ; la nuit est pure et sereine, et l'orchestre murmure pianissimo le religieux andante vulgairement connu sous le nom à' Au clair de la lune.
NOR.MA seule.
Elle paraît agitée, parcourt la forêt en tout sens (ne pas lire en toussant]. Tirant ensuite de son sac à ouvrage sa faucille dorée , elle va couper le gui sacré qu'elle fait mélancoliquement brûler sur l'autel ; puis, comme soudainement inspirée par la fumée de cette plante parasite, elle monologue à la lune l'invocation suivante : . '
MUSEï: ET MAGASIN COMIQUES.
J'aime à voir, quand le ciel est couleur de muraille, S'arrondir, comme fait une bouche qui bâille, Ton visage de lune au teint mat et plombé. Lampe Carcel des nuits, rondelette Phébé ! Toi, plus charmante aux yeux de Norma qui t'adore Qu'aux yeux du vrai Français le drapeau tricolore , Et devant qui le gaz, ce flambeau souterrain, N'est qu'un atome obscur, et qu'un tout petit nain. -Ecoute- moi, Phébé • tu sais que ma prunelle. Qui comme un ver-luisant aux regards étincelle, Allume dans le cœur dujeune Pollion La fleur des pois de Rome, et le plus franc lion Qu'on puisse rencontrer à dix lieues à la ronde , Un amour sans pareil, une flamme profonde : Telle on voit prendre feu cette allumette avec Laquelle sur la boîte on frappe un coup bien sec ; Tu sais qu'à ses attraits, pauvre femme insensée. En vain j'ai résisté ; malgré moi fascinée , Il m'a fallu donner, abjurant ma rigueur. Ace galant vainqueur mon druidique cœur: Pardon donc, ô Phébé, pardon si ta prêtresse. Laissant la bride au cou de sa coupable ivresse, Allait faire cadeau, pas plus tard que demain, De sa main à la main de ce jeune Romain I...
Au moment où elle achève cette prière fervente et nocturne , les Gaulois pénètrent dans la forêt ; et Chandernagor , leur chef , vieillard septuagénaire mais ridé , prend la parole :
Je pourrais, à cette heure où notre Phébé luit Comm.e luit le bougeoir sur la table de nuit, Vous faire une harangue aussi longue que bonne ; Mais je suis enrhumé du cerveau , donc je donne La parole à Norma.
NORMA
(Aux druides.) — Suffit. — Jeunes guerriers , Voici le temps venu de cueillir des lauriers Comme on cueille en août les poires qui sont mûres ; Voici le temps venu d'endosser vos armures Et d'avoir le plaisir, dans des combats soignés. De vous faire hacher comme chair à pâtés. Belliqueux moissonneurs, prenez votre faucille. Puis, avec cette ardeur qui dans vos yeux pétille, Allez, non pas couper le gui saint par morceaux. Mais les Romains, ces guis et plus forts et plus beaux !
Oh! si j'étais un homme ! au sein de la bataille On me verrait, armé d'une cotte de maille. Mitrailler pelotons, escadrons, bataillons, Cavaliers, fantassins , chevaux par millions, Et , d'un vaillant index retroussant ma moustache. Crier Mille sabords! en frappant de la hache... Mais je ne suis que femme , et je ne puis , hélas ! Que guider par ma voix votre ardeur aux combats. Partez donc, valeureux chevaliers de la lune. Partez tous casque en tête, et n'ayez peur aucune ; Car si mes vœux pour vous ne sont pas surperflus. Vous reviendrez sans faute ou vainqueurs ou vaincus !...
Cette mâle éloquence enflamme les druides , ils brandissent leurs armes ; le vertueux Chandernagor orne son chef du casque d'un pompier de service, les cris de Vive la charte! éclatent sur tous les points, et l'armée gauloise s'éloigne dans un belliqueux désordre on ne peut mieux imité par l'orchestre.
Cependant on voit s'avancer vprs Norma une jeune et timide demoiselle répondant au nom d'Adalgise, elle paraît confuse, et entame ainsi le dialogue :
Comment te portes-tu 1
NORMA
— Pas mal , et toi?
MUSÉE PHII.XPOa.
ADALGISE
— Pal mal ;
Mais la santé pour moi n'est pas le principal : J'ai quelque chose, hélas! qu'il faut que je te dise De bien grave, Norma.
NORMA
— Qu'est-ce donc, Adalgise?
ADALGISE
— Hélas ! trois fois hélas!
NORMA
— Aurais-tu par hasard En arrivant ici marché sur un lézard ?
ADALGISE
Non.
NORMA
— Aurais-tu perdu, par quelque maladresse. Ta faucille ?
ADALGISE
Hélas! non.
NORMA
Qu'est-ce donc , druidesse ?
Avez-vous abjuré le culte de Phébé, Notre pâle patronne?
ADALGISE
Oh! non.
NORMA
En vérité, Je ne vous comprends pas : vous me direz sans doute Le mot intéressant de l'énigme; j'écoute :
ADALGISE , avec effort.
Tu sauras donc , ô ciel ! donc, ô ciel, tu sauras Ce que j'ai sur le cœur ; mais, comme on ne peut pas Prononcer un arrêt sans connaître la cause , Je vais de point en point te divulguer la chose Qui me fait soupirer, telle qu'elle est , sans y Retrancher rien , pas même un seul point sur un i !
Cet exorde paraît intriguer vivement l'auguste prêtresse ; elle s'assied avec majesté sur un fauteuil-Voltaire que lui apporte son groom , et Adalgise commence avec une candeur digne d'éloges :
Je venais d'acheter pour quelques sous de flan , En ayant obtenu permission de maman , Et j'allais par les champs , jeune et folle druide , L'estomac aussi plein que la cervelle vide , Car j'aime à méditer en méditant , et puis J'aime aussi des oiseaux ouïr les petits cris Vers le soleil naissant ; quand on est vertueuse, On aime à voir lever l'aurore radieuse; Je jouais en courant , je courais en jouant , Je chantais Man p'tit Pierre , enfin c'était charmant. . . Donc j'errais au hasard , quand de hasard, prêtresse. J'entendis près de moi le feuillage en détresse Remuer avec bruit ses rameaux agités , Puis tout à coup parut à mes yeux étonnés...
NORMA
— L'ours Martin ?
AD.4LGISE.
— Es-tu bête! eh! non, c'était un homme , Jeune mais beau , châtain , rose comme une pomme D'api , qui m'adressa ces mots d'un air charmant :
— Madame , suis-je loin de Rome maintenant \ C'était galant, je dus rougir, ma modestie M'empêche de répondre , et l'histoire est finie...
NORMA
— Hé bien , que conclus-tu de cette histoire?
ADALGISE vivement.
— Eh quoi I Tu ne le comprends pas? mais que je l'aime, moi ! Mais qu'il m'adore, lui ! Je vous croyais, prêtresse , Plus d'esprit, et surtout un peu plus de finesse. NORMA outrée.
— Comment! un hérétique! un Romain , rien que ça! ADALGISE avec amour.
Eh bien ! tant pis, Michel , moi je veux l'aimer, na !
Ce dernier trait parti d'un cœur généreusement passionné augmente l'indignation de l'auguste prêtresse ; quittant brusquement son fauteuil, elle lève les bras vers le ciel et s'écrie :
0 honte sans pareille , aveuglement funeste ! Apostasie affreuse autant que manifeste ! Adorer un Romain ! Tu n'as rien dit là haut. Vieux niais d'Irminsul , vieux prophète en défaut , Quand tu vis Adalgise à son culte infidèle S'amouracher ainsi !
Bas à part.
Mais , tais-toi , Péronnelle , Tais-toi ! c'est bien à toi d'en parler, sur ma foi ! Et de tancer autrui moins coupable que toi !
Haut à Adalgise.
Car vous en aimez un, de Romain, ma mignonne. Je veux savoir le nom que son peuple lui donne , Je le veux , répondez ; quel est-il?
ADALGISE
Pollion.
NORMA suffoquée.
Pollion ! j'en aurai certe une fluxion De poitrine , et je crois prudent de prendre un siège , Car l'état oii je suis , la fureur qui m'assiège Me feraient, sur l'honneur ! trouver mal, ou peu bien.
A ces mots elle to-ribe anéantie sur son fauteuil , Adalgise justement eff'rayée se précipite pour la délacer ; mais à la vue de sa rivale l'auguste prêtresse se relève, et repoussant l'infortunée :
MUSEE ET MAGASIN COMIÇVES
De vos soins frauduleux je me passerai bien, Vipère ! mais tremblez , car les lois sont cruelles , Et de Norma bientôt vous aurez des nouvelles!
Heureuse d'avoir décoché à sa rivale cette menaçante ironie , Norma s'éloigne à grands pas en agitant ses bras avec feu. Adalgise regarde la lune d'un air stupide. La toile tombe.