HISTOIRE DE LA RAMÉE
EX-FUSiLIER DE LARMÉE FRANÇAISE,
MÈepuis son entrée au service et avant , jusqu'à sa mort et après,
Racoulée et dessmée par CU. JACQIE, ex-caporal au 52^ de ligue.
— Cric !
— Crac!
— Cuiller à pot!
— Savate !
— Sabot!
— Pierre en bois ! !
— Fusil !
— Sous- pieds de guêtres! !
• — Bassinet !
— En route ! ! !
— Pas accéléré ! ! ! ! !
— Marche!!!!!!. . -
•' J'traverse perruques, montagnes, catogans, et j'arrive à trente-six lieues au-dessus de la lune, dans le pays où c'que quatre hommes et un caporal sont commandés tous les matins de service pour réveiller le soleil à grands coups de gaule.
" J'vous disais donc que La Ramée est venu au monde tout comme un autre ; seulement qu'sa mère ayant eu une envie pendant sa grosseur qui n'avait pas été contentée, y en était résulté un accident, et c'pauv' petit La Ramée avait né avec une déformité qui était très-visible à l'oeil nu. Sa famille fut fort étonnée de le voir naître tout armé d'un sâbe, d'une géberne, et d'une
petite paire de moustaches très-catholiques pour sa jeune âge;
MUSEE PBII.ZP01S
ce qui démontre péremptoirement que sa paroissienne de mère
avait eu une envie de tambour major
rien que ça !
"Le père de La Ramée était tenté dïaire boire à son fils un bouillon dans l'fleuve de l'endroit ; mais quand il eut vu qu'son fournimentn'était pas à demeure , il en eut pitié et l'éleva avec les plus grands soins, d'autant qu'il s'était aperçu d'son amour de caractère.
•• Si bien qu'arrivé à l'âge de vingt ans La Ramée , qui se r'sentait tnujours de son origine militaire, résolut d'servir sa patrie et s'engagea sous les drapeaux d'I'armée frrrançaise. La Ramée avait beau être orné d'une moustache comme en portaient les vieux de la vieille, ce fut pitié à son arrivée au régiment d'voir comme quoi il fut volé , carotté , berné par ses chefs, ses camarades et ses supérieurs ; on y fit faire pendant deux mois toutes les corvées d'ia compagnie.
On lui inséra les plaisirs de la corvée du balai , '
ainsi que de la con-ée de la soupe;
on 1 '}' fit goiiter le bonheur de la conée de boucherie ,
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et l'on n'oublia pas les avantages de la corvée de légximes ;
on prit soin de l'éreinter le plus possible sous les corvées de fournitures ,
tous les caporaux de semaine ne manquant jamais de mémoire pour ne pas le priver d'une seule conée de pain ,
d'une seule corvée de bois,
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et l'on sut lui ménager assez de temps pour qu'il apprît parfaitement à passer la Jambe à Thomas, autrement dit à balancer la tinette.
" Il subit toutes sortes de mauvaises charges et épreuves à l'usage des jeunes soldats ; on alla jusqu'à lui 7netlre le moine , c'est-à-dire , comme vous savez , à lui passer un nœud coulant au pouce du pied pendant son sommeil , et à tirer la corde par secousses jusqu'à ce que le diable en prenne les armes Vous savez I
'» Mcou/r
pendant qu'on tire la ficelle , y a rien de plus drôle que de voir les atroces contorsions qu'y fait sans se réveiller.
" Malgré tous ces désagréments , il devint un troupier fini avant qu'il eût fait seulement la moitié d'un congé; et après huit ans de service , que son temps fut expiré , c'était le plus fin fusilier de son régiment.
" Faut vous dire qu'il n'était entré au service que dans l'espérance d'arriver au grade de caporal. " Vous le serez avant • qu'il soit long-temps , qu'on lui dit. Comment que vous " vous appelez ? — Je m'appelle la Ramée , qu'y dit.
" V'ià que La Ramée fait un congé de huit ans , et on ne le nomme pas seulement un peu caporal. •■ Cré nom d'un ! . . . qu'y " dit , on m'a enfoncé ! — Tiens , que lui répond le capitaine , " si tu veux te réengager, avant qu'y soit un mois tu seras capo- ■• rai. — Ma foi , qu'y dit , si c'est comme ça , eh ben , je veux
benl " V'ià mon vieux cornichon qui s'reiigage pour huit ans. Mais les huit ans s'écoulent. . . pas le moindrement caporal ! •• C'est •■ comme ça qu'on m'tient parole! qu'y dit La Ramée, pour •• c'te fois là , je m'en vas ! — Allons , que lui dit le capitaine , " reste. Si je ne t'ai pas fait avancer, qu'y dit, c'est que j'ai pas •■ pu ; l'avancement est si difficile à présent ! Mais si tu veux •■ rester, dit-il, t'es sûr que le premier caporal à passer, ça sera " toi!... — Allons, que dit La Ramée, nous verrons si vous " tenez parole. ■• Et v'ià qu'y srengage encore pour huit ans.
" Qué-ques jours après , on était à causer sur l'avancement , et La Ramée , qu'était un malin sur toutes sortes de choses , disait qu'un commandant était un chef supérieur et qu'un sousofficier et un caporal était un chef subalterne.
•• Quoi ! chef subalterne! s'écria un caporal qui s'trouvait là » en s'élançant comme un furieux . qu'appelez-vous subalterne? ') Vous allez vous rendre sur-le-champ à la salle de police pour B deux jours.
M — Comment? que dit La Ramée...
» — N 'répondez pas , j'vas vous clouer quinze jouis pour insu- » bordination ...»
" Sur
lit Mie
[ait tout
ces entrefaites, le capitaine de La Ramée, qui s'appehein et qui était un homme juste, arrive, et, s'étant expliquer, reprit La Ramée avec douceur, expliqua au
MUSEE PHILIPON
caporal comme quoi il n'avait pas été insulté, et lui ordonna de lever cette punition, " J'suis le père de •■ tous ceux queje commande, s'écria le bon - capitaine, La Ramée n'a tenu aucun pro- " pos offensant envers son supérieur , il " ne lui sera, pour ses paroles, infligé au- •• cune punition ; mais comme il a évidem- ■• ment eu l'intention de répliquer et de •• tenir tête au caporal Coïman , il se rendra ■• pour un mois à la salle de police ■■ (ce qui prouve bien que les punitions ne nous arri- 8D9 vent jamais que par notre faute ). •■ V'ià qu'au'bout d'quatre ans La Ramée faisait toujours faction ; pas plus d'sardines sur les bras que de perruques à la broche. Quand La Ramée vit ça, il dit : " Ma foi, puisqu'on n'veut ■• pas me faire passer caporal, il faut au moins qu'on m 'donne ■• des effets propres et qu'on me nourrisse bien. V'ià vingt ans ■■ que je suis au service, qu'y dit, et j'ai toujours le même habit ! ■■ Je crois qu'on me fait manger pendant quinze jouis les mêm- •■ z-haricots, dit-il, j'vas réclamer. ••
» Le capitaine, voyant ça et que les autres de la compagnie se plaignaient aussi, arrive à l'appel, et leur dit avec indignation : "Malheureux! depuis quand que vot' capitaine ne
•■ vous fait pas justice ? Vous avez osé murmurer !. .. vous n'êtes " pas des hommes! !!... Vous mériteriez queje vous fisse tous - fusiller ; mais c'est une mort trop honorable pour des gredins •■ comme vous, et je vous fais grâce pour c'te raison-là ! Doré- " navant, qu'on m'instruise des besoins de la compagnie, et je " vous montrerai queje suis toujours là pourmaintenirvos droits, •• pour vous servir de père ! Ainsi, qu'on m'apporte demain tous " les habits de la compagnie, et pour que ça ne coiite rien, je les •• retournerai moi-même; j'ai été tailleur dans le temps. ••
» Ah ! que brave homme ! que dirent tous les soldats, en v'ià un de capitaine ! . . . Qui fut dit fut fait : quatre ou cinq jours après, v'ià qu'on rend les habits à la compagnie ; mais v'ià que tous les habits étaient si courts qu'y avait de quoi crever de rire de voir comme ils allaient.
Le capitaine s'a
trompé ! dirent les soldats. — Eh ! non, tas de nigauds , s'écria La Ramée ; ne vous voyez donc pas que le capitaine nous a pris à chacun un morceau pour faire des habits neufs à ses trois garçons qui sont enfants de troupe t — C'est vrai , répondirent les soldats ; c'est toi qu'es le plus ancien , tu vas récla- » mer. "
" V'ià que le colonel passe dans les chambres , et La Ramée lui conte l'affaire.
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.. — Bien! qui dit, on te fera justice, mon vieux brave. » En effet, il rassemble tous les capitaines : ■• — Comment! qu'y •• leur dit , messieurs les officiers se permettent de tromper de ■■ pauvres soldats , malgré mes leçons et mon exemple ! Cré ■• nom d'un ! voilà une belle équipée ! Pour un rien , je rendrais •• ]nes épaulettes. Et puis , pourquoi soufTre-t on que ce polisson " de La Ramée viole le règlement en n'observant pas l'ordre
hiérarchique? Ne devait-ii pas adresser ses réclamations à son caporal , qui les aurait transmises au sergent de semaine , qui les aurait reportées au sergent-major , qui en aurait fait part au lieutenant de semaine? Ce dernier, pour ne pas se brouiller avec le capitaine , eût trouvé moyen d'apaiser la chose en fourrant une vingtaine d'hurnmes à la salle de police , et l'affaire en serait restée là. Mais v'ià qu'un animal de la cintième du premier m, 'interpelle comme si ça me regardait ! C'aurait été bien gentil si un général était venu à passer dans les chambres à ma place! Rien qu'à voir le compte-rendu d'un pareil désordre , il aurait reculé mon avancement de trois ans et avancé le sien de six. Mais heureuse-
' ment j'ai l'œil à tout et je sais empêcher la dilapitation .
' Capitaine Michein , vous serez aux arrêts forcés pour quinze
• jours ! ••
Cric'
Crac!
Est-ce (jui en a qui dorment ?
Non , non !
.. — Cré nom de nom ! les capitaines ne demandaient pas leur reste ; y en avait pas un qu'avait une goutte de sang dans sa poche.
" Celui de la cintième du premier n'était pas plus content qu'y ne fallait ; on aurait dit un canard de quinze sous qui va-zen semestre.
■■ Il arrive chez lui avec une figure qui faisait pitié. •■ — Bri- •■ gand de La Ramée , qu'y dit en entrant à sa femme , j'aurais " toujours dû me méfier de ce gueux-là ; j'ai réchauffé un serpent •• dans mon sein : c'est un ambitieux qui ne sait quel moyen " employer pour atteindre le caporalat.
•• — Tu t'embêtes dans les feux de file , que lui dit son •■ épouse , qu'avait plus de tête que les autres n'en ont ordi- " nairement , je m'en vas aller trouver le colonel. ••
■• V'ià qu'elle s'atifaille avec ses belles fanferluches, et allons donc! la v'ià partie. Faut vous dire qu'elle n'avait pas plus de quarante-trois ans , et que c'était une beauté , quoi !
MUSEE PHII.IPON.
" Le colonel , qui ne crachait pas sur les beautés , consentit à lever les arrêts du capitaine , à la condition qu'on infligerait à La Ramée une punition exemplaire , et le capitaine de la cintième du premier s'empressa de l'coller au clou pour trois mois. V'ià qu'est bien !
" Chat échaudé craint l'eau froide; La Rtunée ne réclama plus , ce qui prouve bien que la di.scipline a été '.n ventée pour la tranquillité des soldats.
" Quand il eut fini son troisième congé : ■. — Ma foi ! qu'y •• dit , on m'a esquinté d'injustices ; on ne m'a pas tenu compte " de mes services : je suis toujours resté dans les plus simples • troubadouriers ; mais , c'est égalj y ne me faut plus que six •• ans pour avoir ma retraite ; eh ben! je me r'engage : au boul •• de six ans j'aurai ma retraite , et avec cela , pourvu que je ■■ gagne seulement trois francs par jour , j'aurai de quoi vivre. ..
" V'ià qu'après l'appel le sergent-major s'met à dire : " La ■ Ramée , fusilier à la cinquième du premier , a droit à quitter •• aujourd'hui le régiment et à rentrer dans ses foilliers respec- •• tives.
" — Eh ben! major, que dit La Ramée, je m'rengage; •• v'ià vingt-quatre ans que je sers mon pays , et j'veux faire •• encore six ans pour payer complètement ma dette à la patrie.
•■ — La patrie ! la patrie se passera très-bien de toi, répliqua •• le capitaine qu'était devant la compagnie. N'est-il pas de mon •■ devoir de purger le régiment d'un réclamant comme toi , •• d'une brebis galeuse ? Allons , allons ! pas de plus long séjour ! •■ Qu'on lui flanque sa feuille de route et qu'il détale !
" Comment , dit La Ramée , est-ce que. . .
" — Pas d'réponse , ou j'te fais faire six mois de prison » d'ville avant de t'en aller. ••
" La Ramée avait trente-huit francs de sa masse à toucher; le fourrier lui fait de suite son compte, lui retient tant pour une vis de culasse, tant pour une goupille, tant pour une tache à sa couverture, et trouve qu'il ne lui revient que deux centimes.
" On les lui remet avec sa ration de pain et sa feuille de route. Le v'ià parti... «
— Cric !
— Crac !
— Ah ! cré nom d'un... y en a joliment qui dorment.
— Va toujours.
Eh bien , ce n'est pas drôle , que se disait en route La
Ramée; comment, ces gredins-là me flanquent mon congé! Enfin, n'importe ; nous deviendrons ce que nous pourrons.
.. La Ramée, qu'avait le cœur gros d'avoir quitté les camarades, ne put pas manger de deux jours ; le troisième jour il
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s'arrêta, et, tout en se reposant, il découvrit par ses calculs
qu'on l'avait carotté d'une ration d'pain et d'plusieurs centimes. " Ça ne peut pas se passer comme ça, qui s'dit; marche " aujourd'hui, marche demain, on fait beaucoup d'chemin, sur- ■• tout quand on ne tombe pas l'nez par terre, on en est quitte " de s'ramasser et même de s'débarbouiller ; je n'suis qu'à vingt- " six lieues et demie de la caserne, j'vas réclamer. •■ Coinme \\ se l'vait pour partir, saint Matthieu, qui s'prom'nait par-là, l'aperçut au détour de la roule.
" Que vénérabe troubadour, qui dit saint Matthieu ; r'pas- ■• sons-y une invitation de m'faire l'aumône, pour l'éprouver. •• Saint Matthieu, qu'est pas pus m'ion qu'un aut' saint, s'dit .
" C'est un malin , j'vas m'procurer une mine de pauve, sans ça i " n'couperait pas là-dedans. ■• Qui fut dit fut fait : v'ià qu'saint Matthieu i apparaît tout d'un coupen/ja^nc. Saint Matthieu, qu'était pas en retour d'avoir été embêté par des quantités de ces gens-là dans sa vie, s'v prend dans le soigné. •• Ah ' brave soldat, " qu'i lui dit, j'me r'commande à votre bonne âme charitabe ; i a " pus d'quinze jours que j'ai pas eu seulement une cr^me fouettée " à m'mettre sous la dent. Oh ! mon brave, soyez charitabe en- " vers moi comme la patrie a été généreuse et r'connaissante " envers vous. — Oui-dà, qu'lui dit La Ramée, t'as encore bon " nez, toi ; tu t'adresses à un homme que la patrie a décoré - d'une ration d'pain après vingt-quatre ans d'bon service, et •■ deux centimes; mais cré nom d'un... si t'as jamais porté une " clarinette de cinq pieds, tu n's'ras pas dégoûté d'partager avec •• moi, et nous mangerons encore avec plaisir c'pauve pain que " l'pays nous donne et que l'fourrier nous rogne. D'ailleurs, si •• t'en as pas assez d'ia moitié, prends tout, j'en gagnerai à la •• ville prochaine. J'suis encore solide, et j'trouverai bien de l'ou- •• vrage : le premier endroit v'nu m'sera bon; j'ai pus d'famille, " ma vieille mère est morte ; mais malgré tout ça, j'compte que •• la Providence protégera La Ramée , ex-fusilier à la cintième .. du...
• — Arrête, s'écria le mendiant, je te connais depuis long- " temps, j'ai su que tu étais victime des injustices de tes chefs ; " j'apprécie ton bon cœur, et, pour te récompenser, je te fais le •• don de faire entrer dans ton sac tout ce qui te viendra à l'i- " dée. Tu pourrais croire que je te blague; mais tel que tu me •• vois, je suis saint ^Matthieu. ■•
" La Ramée voulait se jeter aux pieds de son bienfaiteur; mais celui-ci lui dit fièrement : •> Un militaire ne doit jamais se •■ mettre à genoux devant personne, ■> et à l'instant il disparut dans un nuage avec un fracas assez soigné. •■
— Cric !
— Crac!
— Ah! ma foi, je n'conteplus; yen a des masses qui dorment, personne ne répond '
27' LIVRAISON. — PRIX : lO CENTIMES
CHEZ AUBERT, PLACE DE LA BOURSE
— Bah ! bah ! y en a pas plus de trois ou quatre ; va donc ! va donc !
" La Ramée se remit en route ; mais à peine eut-il fait dixneuf lieues de plus, qu'il rencontra un autre individu qui lui dit :
)) tendre des sergents-majors. Le lendemain de ton départ
(f Monsieur , vous n'avez pas Tair d'un millionnaire , vou- II lez-vous accepter une bonne place? Vous ne me refuserez pas i> sans doute , quand vous saurez que je vous suis adressé par » saint Matthieu , qui est enchanté de vos procédés et désire )i vous être utile.
•■ — Je suis à vous , que dit La Ramée.
" — Venez donc, » que dit l'inconnu.
') Ils entrèrent dans un bois , et s'introduisirent dans une longue galerie souterraine et invisible , au bout de laquelle il y avait un tas de chaudières.
« Votre emploi , dit l'inconnu , sera d'entretenir le feu sous «ces chaudières, mais sans jamais regarder dedans, qu'i dit. " Songez-y bien; je vous, donnerai vingt-cinq francs par jour et )) du tabac à volonté , et , dans quelques années , vous pourrez M vous retirer avec un joli bénéfice. »
» La Ramée accepta , et l'étranger le laissa seul. Au bout de quelques jours , l'ex-fusilier eut beau fumer le plus de tabac possible dans les plus grandes pipes du pays , il finit par s'embêter à mort ; il ne put résister au désir de lever le couvercle d'une marmite. Qui fut bien étonné , si ce n'est mon La Ramée , en voyant que le contenu de la marmite était son malheureux sergent-major! Il leva les autres couvercles des chaudières, elles contenaient une foule d'individus qui se mirent à crier ensemble :
« Ah ! mon cher La Ramée !
1) — Oh ! mon pauvre La Ramée !
» — Je t'en supplie , tire-moi d'ici ! ah ! mon adorable, mon » délicieux La Ramée !
» — N'parlez pas tous à la fois, qu'il dit, pourquoi dia- » ble êtes-vous là?
•■ — J'vas t'conter ça , que dit un beau parleur , moi » qui t'aimais tant, moi qui ai toujours été pour toi le plus
«un gredin d'choléra nous a esquintés, moi, l'capitaine , » sa femme, le fourrier, l'colonel, l'caporal d'ordinaire et autres , » l'diable nous a empoignés tous parfaitement bien, attendu qu'il « a été long-temps gendarme, et il nous a tous amenés ici, où tu » es chargé de nous faire bouillir. Sensible et vertueux La Ra- II mée , délivre-nous ! »
» La Ramée avait si bon cœur, qu'il allait se décider à rendre » la liberté à ces braves gens, quand il vit arriver son bourgeois.
» Il replaça vivement tous les couvercles , et courut lestement, par frime, chercher du bois pour alimenter le feu; mais le diable avait vu le manège , et lui lançait déjà des regards terribles.
« Tenez , dit La Ramée en mettant son sac sur son dos , >i j'vois bien qu'je n'vous conviens pas ; ainsi j'aime autant vous » quitter. — Me quitter ! s'écria le diable ; c'est-à-dire que tu )) vas rejoindre tous ces brigands-là dans leurs chaudières. —
i> Saint Matthieu , viens à mon aide! que dit La Ramée; je » forme le vœu d'avoir le diable dans mon sac. ■• Et à l'instant
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le diable y fut. La Ramée ouvrit toutes les portes , et il sortit ce jour-là de l'enfer tous ceux qui avaient obtenu des grades depuis la création du monde : fourriers , gros-majors , adjudants et autres. " Heureusement , que s'disait l'diable dans l'sac , qui n'en » manquera jamais pour les remplacer ! » Mais v'ià qu'La Ramée, rencontrant trois maréchaux- ferrants, met son sac par terre, et leur dit ; n Prenez vos marteaux , camarades , et battez-moi " ce sac de tdutes vos forces et tant que vous pourrez. » Pan ! pan ! pan ! Les maréchaux battent le sac pendant deux heures ,
t't le rendent à La Ramée en lui disant : (c Cré nom d'un! c'est Il dur comme le diable ! — Je l'crois bien ! « qu'dit La Ramée , et , ouvrant le sac, il leur fit voir le diable en personne naturelle, qui décampa sans demander son reste.
» La Ramée se servit très avantageusement du don de saint Matthieu. Vojait-il des napoléons, un bon pâté, une brioche, une paire de bottes ou un château , v'Ian ! il n'avait qu'à souhaiter, et l'affaire était dans le sac... Is'procura tous les plaisirs de la vie, tels que des femmes de tous les grades et de tous les âges , delà gomme élastique , du vin d'Bordeaux , des aiguilles anglaises et des gibelottes de lapin. Mais enfin il arriva qu'à force de faire la noce , mon La Ramée , en descendant le fleuve de la vie,
finit par s'y laisser tomber, et termina dans ces eaux le cours de ses prospérités , et y trouva une mort prématurée.
•■La Ramée, qui n's'embêtait pas dans les feux d'file, avait beau cire mort, i n'consentit pas comme ça à servir d'asticots aux ablet-
tes du fleuve de la vie ; il se fit repêcher adroitemêm, et s'mit
lém , et s
en route pour le paradis. Après avoir monté, monté, bien monté, i! arriva à la porte , qui s'trouve à cent trois lieues au-dessus du soleil levant. Il vit saint Pierre , qu'était en train d'balayer le devant de la maison. « N'est-ce pas ici que d'meure saint Mat- |> thieut — Si fait ; qu'est-ce que tu lui veux? — J'veux lui » parler. — Ton nomî — La Ramée. — Oh! mon ami , faut » s'passer d'entrer pour aujourd'hui ; franchement , tu t'es con- » duit sur terre comme un pas grand'chose. — Y a donc pas » moyen d's'arranger? — Impossible. — Une petite goutte n'est » pas de r'fus? — J'suis sourd. — Au moins tu n'me laisseras '1 pas partir comme ça , que j'suis éreinté , sans m'iaisser reposer « un instant sur mon sac. — Allons, et n'sois pas long-temps. •■
" Faut vous dire qu'La Ramée , qu'avait plus d'esprit que I pape , s'avait aperçu qu'la porte du paradis était entr'ou verte , et il lui prit la curiosité d'voir c'qu'était d'dans.
I) I fait semblant d'défairesoii sac pour s'asseoir, et , profilant
MUSEE PHXX.IPON.
qu'saint Pierre est dans sa loge pour aller r'porter un instant son balai, il lance le susdit sac dans leparadis l'pus loin qu'i peut,
et forme l'désir d'être dedans. Qui fut dit fut fait , et La Ramée, r'sortant d'sonsac, s'assit dessus gravement.
" Saint Pierre courut après lui pour le faire sortir ; mais l'bon
Dieu qui s'trouvait là fut charmé de la gentillesse d'esprit d'La Ramée, et prononça ces paroles remarquables : ■■ Qu'on le laisse •• en paradis, puisqu'il y est entré. ••
— Cric !
— Cric!!!
— Cric!!!!! Cric!;!!!!
— Ah ! les gredins ! ils dorment tous ; eh bien ! ça m'est égal, tas d'animaux qu'vous êtes ; j'vas conter tout de même, et j'vas gueuler qu i faudra qu'vous vous réveilliez, ou que l'diable en prenne les armes.
•• J'vous disais donc qu'La Ramée sut si bien s'arranger qu'i s'mit dans la manche du bon Dieu. Comme il était prêt d'Ie r'mercierde tout c'qu'il avait fait pour lui, saint Matthieu vint à passer, La Ramée le reconnut, et alla lui donner une poignée d'main. L'bon Dieu paraissant étonné de c'qui s'connaissaient , saint Mathieu i raconta tout, et l'bon Dieu, de plus en plus charmé du vieux troubadour, l'invita à dîner ce jour-là.
•• Ils furent tous les trois reconduits jusque chez l'bon Dieu
par la musique du paradis et les anges, et La Ramée s'donna
une culotte qu'on n'peut s'imaginer. En définitive , La Ramée s'condaisit si bien, que l'bon Dieu en fit un saint.
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■■ Fallait voir la balle vénérable de La Ramée sous c'tuniforme-là. •■
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