‹ Musée ou magasin comique de Philipon (volume 2)Chapitre 42 sur 70 · ACTE TROISIEME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIEME

Le décor est le même qu'au premier acte, seulpment le dolmen est remplacé par une estrade surmontée d'une énorme cymbale qui simule à s'y méprendre le bouclier d'Irminsul. Le chêne a conservé sa majesté silencieuse ; les braves soldats gaulois achèvent un repas frugal, lorsque paraît Norma.

L'auguste prêtresse est sombre, sa démarche inégale dénote que ses pensées ne sont pas couleur de rose; elle s'arrête au milieu des Gaulois et commence par les féliciter en ces termes de la brossée dont les a gratifiés l'armée romaine :

Pourquoi cet air penaud, druidiques champions 1 Pourquoi vous faire ainsi brebis, nobles lions? Vous pouvez, par Phébé ! porter la tête haute, Car vous êtes vaincus, vaincus par votre faute. D'ailleurs, pour soutenir l'honneur de mon drapeau, Vous avez péri tous, et c'est d'autant plus beau Qu en faveur du moyen qu'on nomme l'art scénique C'est par vous que j'apprends votre mort héroïque! Vaincus, soyez bénis! Au diable les vainqueurs ! Aussi, pour célébrer votre mort, messeigneurs, Et réparer le sang versé dans la campagne, Je veux qu'à ma santé vous buviez le Champagne; Il est l'ami de l'homme , puis il ne faut, Gaulois, Rien moins pour digérer vos belliqueux exploits... Auparavant je vais vous conter une histoire Qu'il vous serait trop long d'écouter après boire.

Les druides applaudissent vivement à cette concise allocution ; mais, soumis à la discipline , ils font taire un instant leur vénération pour le liquide promis à leurs héroïques gosiers, et se décident à écouter leur générale. Au moment où celle-ci va parler un sergent-de-ville indigène amène PoUion, qu'il vient de faire prisonnier dans les environs.

Xorma ordonne qu'on lui laisse la liberté... d'écouter avec les autres sa brillante improvisation, et elle commence en mi bémol

Je vous dirai d'abord, ô messieurs les Gaulois, Qu'on n'a pas inventé pour des prunes les lois. Et que, bien qu'un arrêt, quand il est très-sévère, Ne soit pas doux, il faut s'y soumettre et se taire.

MUSÉE PHZI.XPOK.

Ceci posé, je vais pérorer un moment.

0 toi qu'on peut nommer l'œil du grand firmament,

Phébé, lune adorable et surtout adorée.

Oh ! donne un coup d'épaule à mon âme attristée,

Afin qu'elle ait la force, en cet instant fatal,

De faire sans broncher son aveu capital.

Norma , après s'être recueillie un instant et avoir vidé un verre d'eau sucrée , continue avec une inspiration vraiment grandiose :

Peuple , vous avez vu sans doute dans vos fêtes

D'imperceptibles nains, des veaux à plusieurs têtes.

Le grand pélican blanc qui se perce les flancs

Pour donner à manger à ses petits enfants ;

Vous avez vu des gens avaler sans brûlure

Du fer rouge, ce qui vous parut hors nature;

Vous avez vu tel homme avec son pied peignant,

Des singes bons laquais à table vous servant ;

Et puis par-dessus tout Munito, drôle d'être.

Caniche bien des fois moins bête que son maître ,

Et vous avez crié : Surprenant ! merveilleux !

Eh bien , je vais vous dire un fait plus curieux !

Apprenez donc, messieurs, qu'une de vos compagnes

A commis un péché plus gros que ces montagnes:

Sans respect pour la lune et le code pénal ,

Elle osa concevoir, pour un homme pas mal,

Mais Romain, de l'amour ; et cette pécheresse ,

Cette femme coupable, apostate et traîtresse,

Qui renia son culte et n'eut ni foi ni loi,

Je vais bien vous surprendre , ô druides c'est moi!...

Nous renonçons à peindre l'état des Gaulois à cette révélation foudroyante; qu'on se figure l'horreur faite homme et habillée en druide : un seul éprouve une impression différente , c'est Pollion.

Pendant la confession de sa victime, il a fait de sérieuses réflexions : il a conclu, après miir examen, que décidément il n'aime plus Adalgise, et que, au bout du compte, Norma est mille fois préférable à cette jeune néophyte. Subjugué sans retour par le moi final de l'auguste prêtresse , il se précipite avec passion à ses vénérables pieds et lui exclame en ré mineur la nouvelle flamme dont il briile :

Je te raime et reveux revivre en te raimant!... Oui, Norma, j'ai senti mon amour renaissant ; Car près de toi , vois-tu , la petite Adalgise Est ce qu'est à la pêche une mince cerise : Aussi, dorénavant l'un pour l'autre, ô Norma , 11 faut vivre ; cela te va-t-il ?

NORMA avec dignité.

— Tope là !

Je savais bien , enfant , que ton âme abusée Me reviendrait un jour encor plus embrasée ; ■ Tu l'as dit , Pollion , puisque nous nous aimons Il faut vivre à présent l'un pour l'autre mourons ! .. .

En disant ces mots elle s'élance courageuse sur l'estrade de droite , et exécute avec une précision remarquable quelques roulements sur le bouclier d'Irminsul. A ce bruit vénéré mais discordant , la forêt se remplit de ses coreligionnaires que l'intrépide druidesse anime elle-même en ces termes :

MUSÉE ET MAGASIN COMIQUES

Hé bien , hommes gaulois , qu'attendez-vous ? Coupable, Je me livre au courroux d'un arrêt redoutable; Allez donc réveiller vos bourreaux paresseux!

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Frappez , en nous aimant nous périrons tous deux , La mort consacrera notre doux mariage , Nous sommes sûrs ainsi de faire bon ménage !

Elle achève à peine cette énergique péroraison, que l'on voit s'avancer le bourreau des Gaulois ; il jette sur la tête de la victime un voile noir comme son avenir, pour l'empêcher de voir

toute l'horreur de sa position , et , la hache à la main , l'entraîne au sein de la forêt silencieuse.

Pollion , saisi par les municipaux du pays, suit bravement son idole au supplice en chantant la Marseillaise; les druides consternés emplissent leurs casques de larmes, et la toile tombe avec un coup de tam-tam à attendrir la colonne de Juillet.

Mais le public, justement efFra3'é sur la santé de l'auguste prêtresse, la rappelle à grands cris.

Norma décapitée reparaît en protestant que cela ne fait pas de mai , et le parterre , rassuré à son égard , la couvre de fleurs et de couronnes pour orner son mausolée.

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