POLLION
Mais, dites donc, prêtresse, Vous me traitez vraiment avec peu de tendresse '
MUSÉE PBII.ZPOM.
NOKMA .
Et VOUS , homme pervers, me traitâtes -vous mieux '. Ainsi qu'on voit l'autour , ce cauchemar affreux De cette pauvre enfant qu'on noirime la fauvette . Magnétiser d'ahord fa victime qu'il guette D'un œil traîtreusement fascinateur, et puis La déchirer après en riant de ses cris; Ainsi je vous ai vu, vautour fashionable , Me prendre à l'hameçon de votre air agréable. Me jurer à genoux un amour sans égal , Volcanique, miro-bolant, obéliscal !
Puis porter , sans crier gare à votre victime , Vos deux genoux aux pieds de mon amie intime. Marquis de Pollion, vous avez mal agi ! On ne se moque pas d'une prêtresse ainsi. Et l'on ne tire pas, fût-on dur comme glace. Le sort de sa victime, infâme, à pile ou face ! Vous êtes un serpent, un crocodile affreux ! Avec amour et et un ton langoureusement suppliant . Eh bien ! non, je ne puis te faire les gros yeux. Monstre trop séduisant, je t'aime, ô mon fétiche! Saint à qui dans mon cœur j'ai construit une niche ! Dis, tu m'aimes toujours, mon petit Pollion, Je suis toujours ta biche, et toi mon beau lion ? Reviens à moi, reviens à Norina qui te prie. Je serai ton Numa, toi ma nymphe Egérie. Vois les pleurs de mes yeux moins noirs que suppliants , Vois dans ce berceau-ci nos deux pauvres enfants ! Ils ronflent , il est vrai ; mais, ô douleur amère! Ils ronflent comme on ronfle alors qu'on est sans père: Voudrais-tu donc , cruel , qu'ils mourussent tous deux , Et que. m'asphyxiant, j expirasse avec eux !
Ces deux imparfaits du subjonctif paraissent impressionner quelque peu Pollion , déjà ému par le sommeil bruyauiment filial de sa progéniture. Il semble hésiter , et Norina espère un instant une issue favorable ; mais l'infidèle, surmontant bientôt une faiblesse indigne d'un membre du Jokev-club , fait connaître de la manière suivante ses sentiments à la malheureuse :
L'amour vous mène par — le bout du nez, hélas ! Aussi, comme j'ai lu, dans un vieux catéchisme , Qu'il ne faut pas mentir , je vous dis sans sophisme Que j'adore Adalgiseet que c'est là mon tort, Mais qu'en définitif je t'estime très-fort.
[A part.) Ma foi ! pour échapper à pareille tempête. Tout ce que j'ai dit là n'est vraiment pas si bête.
[A Norma.) Pardonnez si je pars et vous ôte l'espoir : On m'attend au rocher de Cancale. Au revoir.
Après cet adieu glacialement fat, Pollion s'esquive comme un homme qui n'a pas la conscience paisible. Norma , au comble de la fureur, songe tout d'abord à s'arracher les cheveux ; mais, réfléchissant aux conséquences fâcheuses de ce procédé épilatoire , elle y renonce, et, l'indignation lui enlevant complètement l'usage de la parole , elle s'écrie :
Sapristi ! voilà bien de ce feu d'artifice
Le bouquet!... 0 Phébé, ma pâle protectrice,
Vous m'affligez, Norma; je pourrais bien vous dire Que je t'aime, il est vrai ; mais il ne faut pas rire. Et je vous dirai net que je ne t'aime pas.
Dans un pareil moment j'ai bien besoin de toi , Écoute mon petit discours et soutiens-moi.
[Avec dignité.) Tu l'as vu comme moi, grande lune des lunes! L'être, non sans sujet, l'objet de mes rancunes ; Tu l'as ouï, Phébé ! me faisant, le bourreau ! La funèbre oraison de sa flamme au tombeau : Il me faut, pour venger cette insulte, ô ma reine, Une vengeance ! Mais qui? quoi? qu'est-ce? Incertaine, Que ferai-je?... Parbleu, massacrons mes enfants ! C'est une fière idée , et dans les bons romans Ça se voit ! Puis, pour clore une œuvre aussi tragique, Je m'offre à mon souper de l'acide prussique. Adopté. Je tiens donc ma vengeance : agissons , Armons-nous du poignard , c'est bon genre , et marchons ! . . .
En proférant ces lugubres paroles elle s'avance vers le berceau le poignard levé.
HDSéli BT MAGASXir COMIQUES
Les spectateurs grelottent en songeant à l'infanticide dramatique
qu'elle va perpétrer; mais, au moment de frapper le coup mortel, les ronflements de ses fils désarment la prêtresse , elle rejette loin d'elle le poignard assassin , couvre ses enfants de baisers maternels, et s'adresse ainsi à un vieux monsieur de l'orchestre, ému au plus haut point par cette scène touchante, et qui peut à peine contenir ses vertueux sanglots :
J'ai bien fait, n'est-ce pas, de ne pas les tuer, Homme sensible et bonî C'eilt été mériter D'être traduite, hélas ! devant la cour d'assises. Oh! mais, rassurez- vous, la vengeance promise Ne vous manquera pas, vous n'aurez perdu rien Pour attendre, et la fin vous amusera bien.
Elle quitte alors le théâtre, emmenant avec elle ses deux
enfants , qui envoient des baisers au parterre , et la toile
tombe pour la seconde fois au milieu de l'attendrissement universel.