‹ Musée ou magasin comique de Philipon (volume 2)Chapitre 60 sur 70 · GRAVES · texte numérisé non relu

GRAVES

TAKTINOLOGIE DÉCOUPÉE EN TROIS MOHCEAUX,

Paroles de M. VICTOR HUGO, — Décors et costumes de M. EUSTACHE, Intermèdes

de M" MAXIME, - Musique du PARTERRE.

Le 7 mars 1843 tout Paris était dans l'attente d'un grand événement! on allait jouer une pièce de Victor Hugo !

Dès le matin de ce jour mémorable , tous les gardes nationaux désertaient leurs postes pour aller faire faction à la porte (lu Théâtre-Français , — toutes les femmes suppliaient leurs maris d'aller porter leurs diamants au Mont-de-piété, pour courir à la Bourse acheter un coupon de loge!

Toutes les têtes parisiennes ne songeaient qu'aux fameux Burgrates des bords du Rhin ; au premier abord , quelques gens avaient bien l'air de s'occuper de leurs petites affaires comme parle passé. Ainsi, les restaurateurs fricotaient, les épiciers pilaient leurs denrées plus ou moins coloniales, les notaires faisaient des affaires et les filous faisaient des foulards ; — mais tout ce monde-là n'en agissait ainsi que pour mieux déguiser sa pensée, car chacun se disait: — Voir les Burgraves ou mourir!

Mais formez donc des projets ! — ■ l'homme propose et M. Victor Hugo dispose ! — Après s'être vus condamnés à huit heures de queue forcée, les Parisiens qui arrivaient enfin aux fameux

KEL/VCHE

AU.;i BUREAUX

ÎNDTSPOSlTiO^î

bureaux du Théâtre-Français, se tro\ivaientenface d'une affiche qui leur annonçait la non-ouverture de ces mêmes bureaux I

Plus heureux que Socrate qui ne pouvait parvenir à remplir d'amis sa petite maison à un seul étage, M. Victor Hugo, lors de ses premières représentations, parvient à remplir complètement trois fois de suite la vaste salle du Théâtre-Français rien que de ses intimes les plus dévoués !

Cette indisposition du caissier fut contagieuse et les spectateurs désappointés furent aussi bien subitement indisposés contre l'auteur des Burgraves. — Mais n'anticipons pas sur les événements !

Supposons que nous avons fait queue pendant quatre jours de suite et entrons enfin avec le vrai public dans la salle du Théâtre-Français pour assister au fameux spectacle des Boules graves. — Attention ! la toile se lève.

Premier morceau de la tahtinologie. — (Pendant que la toile se lève, nous vous ferons observer une chose, c'est que nous n'avons absolument rien changé aux noms des personnages de la pièce ; plusieurs parodistes se sont cassé la tête pour inventer des noms plus ou moins baroques, mais M. Victor Hugo s'était plu lui-même à donner à ces divers personnages des sobriquets délicieux. — Ainsi le père Job , Hallo , Goilo/s . lùmtz , Tendon. Haqxiin. Jossius, Cy?mlfus, Lupus, Gondicarivs. Siranel Giia7ilunnara sont tous sortis de la plume facétieuse de l'auteur des Burgraves.)

Ceci posé , je vous apprends que nous sommes dans une salle du château des Burgraves, vieux nid de brigands situé sur le sommet d'un rocher des bords du Rhin.

Vous voyez cette vieille femme qui s'avance avec deux énormes pattes d'oie , — aux yeux , bien entendu; • — eh bien, elle est âgée décent sept ans et c'est la vieille Guanhumara, sorcière sachant composer une foule de potions malsaines , mais aussi pouvant en remontrer à dix herboristes et à vingt portières pour indiquer tous les remèdes convenables contre la colique ou le mal de dents, — enfin une femme remplie de moyens, mais n'ayant pas, à ce qu'il paraît, ceux de s'acheter un peigne, car ses lonys cheveux gris lui tombent sur les épaules et sur le dos.

Après ça, vous me direz peut-être que toutes les sorcières se coiffent ainsi , — mais c'est là un usage qui me semble aussi distingué que malpropre.

Attention ' — ■ Guanhumara se gratte le front , je me plais à croire que c'est seulement une idée qui la démange... prêtons l'oreille à ce que va nous dire cette vieille femme ([ui a l'âge

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d'une excellente bouteille d'eau-de-vie , mais qui , à l'instar du cognac, ne me semble pas s'être bonifiée en vieillissant. — Écoutons la femme de cent sept ans :

Guanhumara nous révèle sous le sceau du secret qu'elle est esclave et qu'elle déteste cordialement tous les habitants du hurg où elle se trouvre, — burg, en allemand, veut dire château, c'est pourquoi M. Viclnr Hugo , qui ne tient pas à écrire en français , emploie ce mot teuton; — ainsi donc , quand vous lirez burg, prononcez château.

La vieille sorcière en reste là de ses révélations , et se retire tout de suite pourlaiser la place à une troupe d'esclaves qui viennent aussi raconter leurs petites histoires. — Ces messieurs s'appellent Karl. Kunz. Swan, plus cinq ou six autres noms qu'il m'est impossible d'étcrnuer en ce moment.

Ces esclaves sont au nombre de douze, ils ont été pillés et enchaînés par les brigands, et comme ils ont tout perdu hormis la parole, pour se consoler ils bavardent comme des pies borgnes et font mille cancans sur les maîtres , — on se croirait dans un raout de portières.

L'un dit que le vieux père Job est excommunié et se rend toutes les nuits au fond d'un caveau, et quand on s'approche du soupirail, on entend ce vieux soupirer et geindre toute la nuit à

l'instar d'un garçon boulanger; ce qui ferait croire qu'il s'est mis jadis dans quelque désagréable pétrin .

Un autre assure que l'empereur Frédéric Barberousse n'est pas mort comme on le croit généralement dans la société, mais qu'il vit en ermite dans un sombre désert , à l'imitation de saint Antoine , sauf qu'il a pris pour compagnons une cinquantaine de corbeaux.

Un troisième nous narre les aventures d'un nommé Sfrondati qui avait connu un Fosoo , lequel Fosco avait eu des relations avec un certain Max !

Ce récit, palpitant d'intérêt, captive au plus haut point l'attention de Karl, Kunz , Swan, etc., et ils font tous leurs efforts pour suivre le fil de l'histoire; — mais, ils ont beau ouvrir les oreilles et la bo iche , ils n'y comprennent pas grand'chose.

Quant aux spectateurs du Théâtre-Français, c'est bien différent : ils n'y comprennent absolument rien du tout.

Fort heureusement qu'une espèce de garde-chiourme arrive avec son fouet à la main , et dit à tous nos conteurs : " Allons , allons , il faut que ça finisse! •• En disant cela, il leur administre de grands coups de lanière ; enfin il traite Karl , Swan , Kunz , absolument comme des chiens. — Gardez-vous de sifSer, ils reviendraient , et ils seraient capables de recommencer à nous renarrer des relégendes.

Frappez fort! brave garde-chiourme; ces gaillards-là ont été par trop ennuyeux ; ils méritent d'être punis !

laUSEE PHII.IPOM.

Les esclaves sont partis, et nous voyons arriver une jeune fille ayant une robe légère d'une entière blancheur, mais pas de chapeau de bergère ; elle s'appuie languisSamment , d'un côté sur le bras de son jeune amoureux , de l'autre côté sur le bras d'un vieux fauteuil.

Cette jeune demoiselle est Régina, l'arrière-petite-fiUe du vieux père Job , dont elle est la coqueluche : — ce qui nous explique pourquoi elle tousse elle-même d'une manière déplorable.

Régina vient s'asseoir à la fenêtre pour jouir des derniers rayons du soleil d'automne, représenté pour le moment par une

lanterne, et pour voir voler les hirondelles , car elle affectionne beaucoup les petits oiseaux. — Pour complaire à ce caprice de jeune poitrinaire, Otbert lui-même a eu l'attention délicate de faire broder en or sur ses vêtements une foule de petites volailles. Autrement je ne pourrais pas m'expliquer ce singulier ornement; car ce costume est loin d'être joli, bien qu'il soit aux oiseaux.

Régina se lamente , car elle sent qu'elle va mourir ; mais ce qui la console un peu , c'est qu'elle n'épousera pas Hatto , un mauvais petit drôle de burgrave , auquel elle était fiancée , tandis qu'elle n'aime qu'Otbert!

Cet Otbert pourtant n'est pas beau , et , d'après le peu qu'il nous a dit , il nous a l'air un peu cornichon ; — et Régina l'aime : — toujours caprice de poitrinaire !

Otbert cherche à chasser les noires pensées qui viennent assiéger le front blanc de Régina ; il lui promet de la guérir , dût-il inventer la pâte de Regnauld !

Régina , consolée par ces paroles , se retire dans son appartement , et Otbert reste seul pour ruminer son idée pharmaceutique , qui ne laisse pas que d'offrir bien des difficultés.

Puisque nous voilà en présence de cet Otbert , je vais vous expliquer ce qu'est ce jeune honjme : — ce jeune homme n'est rien.

C'est comiiie j'ai l'honneur de vous le dire : il n'est même pas Otbert ; c'est un enfant anonyme qui ne connaît absolument rien de ses aïeux . et qui est arrivé un bcaa matin au château du vieux père Job sans les moindres papiers; — ce qui explique tout naturellement pourquoi ce vieux père Job eut en lui la plus grande

confiance et lui donna le commandement d'une compagnie d'archers.

En l'an 1200, ni les gendarmes ni les passe-ports n'avaient été inVentés.

Otbert est donc en train de chercher comment il pourra rendre la santé à Régina ; — mais personne n'a la bonté de lui souffler la moindre idée, — pas même le souffleur, dont c'est pourtant le métier.

L'infortuné déclare qu'il se donnerait au diable pour trouver un pharmacien qui lui vendît de l'élixir de Longue-Vie pour Régina , lorsque la vieille sorcière Guauhumara offre à ce jeune homme une petite fiole , qu'elle tire de sa poche et qui doit guérir instantanément la malade , comme le font si admirablement toutes les petites fioles de ... M. Victor Hugo.

Otbert est enchanté; mais ce qui calme sa joie, c'est que la sorcière exige de lui qu'il poignardera une personne qu'elle lui indiquera plus tard. — Otbert , qui est un jeune homme honnête et plein des meilleurs sentiments, refuse cet affreux marché.... puis , après trois secondes de réflexion , il s'empresse de l'accepter, et court faire avaler cette drogue à Régina.

La vieille sorcière quitte la scène de son côté , et je me plais à t-roire derechef qu'elle va employer ses fameuses connaissances

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chimiques à se composer un pot de pommade , dont depuis soixante ans ses cheveux éprouvent le plus grand besoin.

Maintenant arrivent une foule de jeunes seigneurs , qui sortent d'une salle de festin où ils ont consommé effroyablement de veau froid et de vin chaud. — Ces aimables jeunes gens sont couronnés de fleurs et chantent des chansons folâtres.

Ce sont les fils des vieux burgs , au lieu de continuer d'imiter leurs a'ieux en se battant c mrageusement , trouvent plus commode de passer leurs journées à voler les passants sur la grande route; — puis, quand ils ont récolté suffisamment de bourses et de foulards , ils rentrent dans leur bii7-g (pour l'amour de Dieu prononcez château!) pour y boire à plein verre du vin du Rhin.

Du reste , ces charmants garçons ont tous des noms ravissants ; ils s'appellent : Lupus, G/Iissa , Darnis de Lalmeck, Cadwalla dOkenseh, et Zoagho Giannilaro; ils arrivent tous devant le trou du souffleur en continuant à boire et à chanter la Mère Gaudkhon , — romance burgrave qui s'est transmise jusqu'à nous.

Tout à coup apparaît, au milieu de cette folle assemblée, une figure véritablement grave : — • c'est le comte Magnus , qui , retiré dans une partie du château avec son père , le grand-père Job , vient tout-à-coup faire à ces mauvais garnements un sermon qu'ils n'ont pas volé ; — c'est même la seule chose (jue ces petits filous de grands chemins n'aient pas volée

Le comte Magnus lave la tête à tous ces mauvais garnements , et leur parle pendant vingt minutes sans reprendre haleine; — jamais on ne vit pareil bavard , — même à la chambre des députés, où pourtant les bavards ne manquent pas.

"Vous croyez peut-être que les sermons sont finis \ — ah ! bien oui I — Voici une seconde boule , encore plus grave que la première , qui arrive au milieu de \x société : c'est le vieux père Job , âgé de cent trois ans , et orné d'une barbe comme on n'en a j imais porté sur les bords du Rhin , — même les vieux pâtés âgés de cent trois semaines.

Ce vieux , ou même cet archi-vieux père Job , tape sur l'épaule du petit Magnus , âgé seulement de soixante-dix ans , et lui dit : •• Moutard, taisez-vous! ••

Là-dessus, notre vieux, qui ne parle que tous les deux ans, mais qui , lorsqu'il s'y met , tient à rattraper le temps perdu , nous débite à son tour une légère tartine de trois cents vers.

Il parle de toutes choses , et notamment du respect que l'on doit aux vieux mendiants; ceci va directement à l'adresse des jeunes étourdis qui l'instant d'auparavant s'étaient approchés de la fenêtre pour jeter des pierres à un pauvre diable en guise de gros sous.

Non seulement l'archi -grand-père Job ne veut pas qu'on plaisante là-dessus, mais encore il prétenl que, dans sa jeunesse, lorsqu'un mendiant se présentait à la porte d'un château, lisez biirg, toutes les trompettes de l'établissement sonnaient à triple carillon, et on recevait le vieux bonhomme avec tous les égards dus à un roi ! — Si ce n'eût été le respect dil aux cheveux blancs du père Job, on lui eût dit qu'il... craquait horriblement!

Ce n'est pas tout, voici que notre vieille boule-grave s'imagine de faire revivre cet ancien usage qui n'a jamais existé et il ordonne qu'on introduise le vieux mendiant avec lecérémonial dont il se servirait avec l'empereur d'Allemagne lui-même!

Vous voyez qu'il faisait bon à exercer la pro'ession de mendiant sur les bords du Rhin en 1 an 1200, les habitants des burgs se faisaient un véritable plaisir de remplir toutes les poches vides, — il est vrai qu'ils se faisaient un plaisir plus grand encore de vider toutes les poches pleines.

Les clairons sonnent, toute la dynastie des Boules-graves se

HUSEE PHXI.IPOSI.

met en ligne, et la société entière se met à saluer profondément

le vieux mendiant qui fait son entrée dans la salle avec une barht' grise et un air d importance qui semblent égalemeM empruntés à Chodruc-Duclos.

Après avoir fait son entrée en marchant aussi lentement que la statue du Commandeur , ce vieux mendiant s'adresse à la société et profère ces paroles :

Princes, coiiilcs, s.cigncui's, vous esclaves nussi , J'outre, et je vous salue, et je vous dis ceci...

On croit qu'il va dire quelque chose de bien intéressant... pas du tout... Ce Chodruc-Duclos du douzième siècle se contente d'engager tous ces messieurs à bii^n rire et à bien boire, s'ils n'ont rien à se reprocher, . . sinon à penser à Dieu !

Vous voyez que cet étranger n'a pas seulement la barbe d'un capucin, il en a encore l'esprit.

Ce petit sermon vient clore la première partie de la tartinologie, et latode tombe au milieudes applaudissements les plus frénétiques.

Deuxième PARTIE de la tartinologie. — .Vous sommes dans la salle des Panoplies, — si vous ne savez pas ce que c'est que Panoplie, tant pis pour vous, — pourquoi diable alors vous mêler d'entendre les œuvres de M. Victor Hugol vous savez bien que la plupart du temps ce n'est que du grec pour tout le monde.

Notre mendiant à longue barbe arrive tout d'abord sur le devant de la scène et comme il s'est rappelé que dans l'acte précédent il n'a débité qu'un petit discours , il a eu un remords de conscience et il vient nous servir une énorme tartine philosophique, patriotique et surtout géographique pour nous révéler que Francfort est sur le Mein et Cologne sur le Rhin, Berlin en Allemagne et Madrid en Espagne, etc. , etc.; — déplus que l'empire, jadis si vaillamment gouverné par Barberousse, est aujourd'hui bien malade et qu'il est grand temps que toutes les guerres civiles aient un terme.

Quand notre homme a ainsi parlé pendant quinze minutes de Dantzick , d'Ausbourg , de Juliers , d'Anvers et de Lubeck , il commence à avoir fort mal à la gorge, attendu que des noms pareils grattent terriblement cet organe de la respiration. — Aussi notre homme quitte-t-il enfin la place pour aller boire un verre d'eau sucrée ; — il sort donc après avoir prononcé cette phrase :

Allemagne! Allemagne! Alleui.iaiie 1 liilas!

Quand le vieux est parti, nous voyons arriver en courant comme une biche légère, notre jeune fille qui était si malade au premier acte. — C'est Régina qui est guérie, complètement gué-

MUSEE ET MAGASIN COMIQUES

rie, la drogue de la sorcière a produit un effet que je ne crains pas de proclamer miraculeux. — Parlez-moi d'une petite fiole pareille, voilà qui enfonce complètement l'homœopathie elle-même. — Vous êtes phthisique au troisième degré, eh bien ! vous n'avez qu'à avaler votre potion; puis, crac, vous êtes guéri, et en moins de deux jours vous devenez joufflu comme Lepeintre jeune, — ce qui faitmêmequ'àla rigueur vous pourriez vous trouver trop guéri. Je vous laisse à penser si Otbert est heureux, en retrouvant Réarina dans une situation aussi satisfaisante !

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Mais la jeune fille s'échappe aussitôt pour aller annoncer sa résurrection au vieux père Job, et nous voyons survenir la vieille sorcière Guanhumara , qui vient présenter sa facture à Otbert pour réclamer le prix de la drogue qu'elle a fournie. — C'est une véritable note d'apothicaire et le jeune homme est effrayé.

11 y a de quoi ! — imaginez-vous que cette Guanhu etc. exige d'Otbert qu'il aille assassiner le soir même à minuit une personne qui se trouvera au fond du caveau du burg : — la sorcière a soif de sang, attendu qu'elle nous assure que le sang désaltère; et c'est Otbert qui doit lui préparer cette affreuse limonade.

Notre jeune homme veut au moins connaître le nom du personnage qu'il doit frapper, ne fût-ce que pour l'aborder poliment et lui dire : — Monsieur un tel , veuillez me paidonner la liberté grande que je vais prendre de vous administrer un coup de poignard, mais j'y suis forcé et j'espère que vous ne m'en garderez pas rancune !

11 coilte si peu d'être poli !

La sorcière satisfait aux désirs d'Otbert et lui révèle que la personne qu'il doit poignarder se nomme Fosco. — Comme notre jeune homme n'a jamais rencontré dans la société le moindre Fosco , il est toujours soulagé d'autant et bénit le ciel de ce qu'il ne sera pas obligé de faire une grande malhonnêteté à quelqu'un avec qui il jouait peut-être la veille aux dominos.

Notre esclave sort là-dessus ( car vous remarquerez que s'il y a furieusement d'entrées dans ce drame , en revanche il y a aussi prodigieusement de sorties). — Arrivent aussitôt Régina et le vieux père Job. — Cette vieille boule , quelque grave qu'elle soit d'ordinaire, est en ce moment dans l'allégresse la plus grande , car en voyant Régina guérie ainsi tout à coup , le vieux père Job a éprouvé un étonnement égal à sa... stupéfaction.

Un Romain aurait dit : — Allons remercier les dieux! — Job s'est dit : — Allons remercier Otbert, puisque c'est lui qui a découvert ce fameux herboriste qui a préparé cette non moins fameuse potion.

Le vieux père Job aime d'autant plus Otbert , qu'il lui rappelle un fils qui aurait son âge aujourd'hui , et qui lui fut volé jadis par des bohémiens, les gueux le vendirent à des Juifs pour être massacré dans un jour de grand sabbat.

Le vieux père Job tenait d'autant plus à cet enfant , qu'il l'avait eu à l'âge de quatre-vingt-un an ; — le mystère de paternité à un âge aussi avancé resterait inexplicable , si ce vieux bonhomme ne nous disait que sa femme , qui était la troisième en date , n'avait que vingt-sept ans. — Si une chose doit étonner dès lors , c'est que cette dame n'ait donné au père Job qu'un seul enfant.

Notre vieillard est si heureux de voir Régina sauvée , ou à peu près du moins , qu'il lui conseille de se sauver tout à fixit en compagnie d'Otbert , et d'aller l'épouser à Francfort , puisqu'ici elle est fiancée au comte Hatto , qu'elle ne peut pas souffrir.

MUSEE PHILIPOM.

Le père Job enseigne à Otbert une porte secrète , et il va en chercher la clef , qui doit être aussi celle des champs.

Vous croyez que tout s'arrange pour le mieux, et que notre jeune homme sera complètement heureux sans avoir le désagrément d'être assassin ; mais , vous n'y êtes guère , — Otbert comptait sans la sorcière , qui , grâce à son art et à son oreille , a tout appris , attendu qu'elle écoutait à la porte ■ aussi , dès qu'elle a su que le jeune homme allait partir ainsi avec Régina, sans payer sa petite dette, elle est allée prévenir le comte Hatto; qui arrête nos deux fugitifs , tout justement à l'instant où ils s'apprêtaient à quitter le milieu de la scène et les bords du Rhin.

Tout à coup donc la voix retentissante de Hatto lui crie : — Halte là !

L'infortuné Otbert reste pétrifié... il donnerait l'impossible pour se trouver en ce moment aux iles Marquises .

Hatto ordonne aux archers de saisir son rival et Régina ; mais Otbert arrête d'un geste les soldats qui venaient eux-mêmes pour l'arrêter; et, s'adressant au comte Hatto, il lui débite une longue kyrielle d'injures que ce comte , infiniment débonnaire , écoute bien tranquillement en se disant : — .l'aurai mon tour tout à l'heure.

Car il faut rendre cette justice à tous les personnages de

M. Victor Hugo, c'est qu'ils semblent tous avoir été élevés dans les principes les plus stricts de la civilité puérile et honnête ; — jamais ils ne se permettent d'interrompre , même par un éternuement , les discours de leurs adversaires , quelque longs et fastidieux qu'ils soient.

Otbert , après différentes injures préparatoires , finit par défier son rival -, et, pour péroraison , il lui jette son gant à ses pieds.

Hatto ne relève pas cette injure ; il déclare même que , d'après l'avis de M. Dupin , procureur-général à la Cour de cassation , il aura le courage civil de ne pas se battre en duel. — Il est vrai que , pour seconde raison , il dit aux seigneurs qu'il ne peut pas accepter la provocation de ce jeune homme parce qu'il n'est qu'un fils d'esclave , qui ne s'appelle même pas Otbert , et qui a tout bonnement nom Yorghi Spadacelli ! — Je trouve ce comte bien dégoiité , car on n'a pas tous les jours occasion de se battre en duel avec un monsieur qui s'appelle Yorghi Spadacelli!

Du reste , Hatto fait sa tête , se met le poing sur la hanche et déclare hautement qu'il se battra volontiers avec tout noble qui voudra prendre la place de cet Otbert dit Yorghi Spadacelli , — ou plutôt de cet Yorghi Spadacelli dit Otbert! — Car on s'y perd réellement, dans tous ces sobriquets différents.

Hatto , en parlant ainsi , a la ferme persuasion que personne ne se présentera comme champion du jeune homme ; mais voici que tout à coup notre vieux mendiant , qui est entré dans la salle sans qu'il fiit aperçu , va décrocher une longue épée à la muraille et se pose fièrement en face du comte Hatto en lui disant : — J'ai quatre-vingt-douze ans ; n'importe , je suis ton homme !

Tout le monde trouve la prétention bouffonne , et l'on demande son nom , à ce vieux bonhomme à barbe grise.

Il répond : — Je suis l'empereur Frédéric Barberousse.

Je vous laisse à penser si cela produit un remue-ménage dans toute la société ; — et dans le fait il y avait de quoi , car on peut être surpris de trouver si bien conservé un homme mort depuis vingt ans, surtout à une époque où M. Gannal n'avait pas encore été inventé. — Toute la société en lève les bras de satisfaction ' ! !

Frédéric Barberousse explique comment , depuis vingt ans , il s'est retiré dans un désert pour faire pénitence d'avoir violé la tombe de Charlemagne pour y prendre la fameuse croix de cet empereur , et comment depuis ce temps il n'a vécu que de l'eau du ciel et du cresson des fontaines !

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Mais quand il a vu l'Allemagne à deux doigts de sa perte , il n'a pu résister au désir de la sauver encore une fois ; et , laissant là son cresson , il vient donner une salade soignée à tout le monde.

Chaque personne de la société a successivement son paquet , et l'abattement général est au comble lorsque après avoir laissé parler Barberousse pendant trois quarts d'heure , le comte Magnus, son ennemi intime, se décide enfin à s'adresser à l'empereur , et lui tient à peu près ce langage :

— Ah ! je te retrouve donc enfin , et tu viens te -ivrer de toi-même entre mes mains... Où sont tes gardes?... Où est ton armée, vieil imprudent?... Tu ne sortiras de cette salle que pour être pendu à un gibet fort élevé et digne d'un empereur!

Toute la société est si pressée de faire la queue à Barberousse, qu'elle n'a même pas la patience d'attendre que l'on dresse la potence en question , et chacun met l'épée à la main pour embrocher le dindon d'empereur , qui vient ainsi se livrer à ses ennemis.

Vous crovez Frédéric perdu ; eh bien , pas du tout ' — Voici que le vieux père Job survient et se mêle de la partie ; et , au lieu de prendre un espadon ou une colichemarde quelconque pour colichemarder ainsi quelque peu son vieil ennemi Barberousse , il arrête la hache de son fils et crie : — A genoux I

La société s'imagine que le vieux père Job a tout à coup perdu sa boule , si grave d'ordinaire ; mais il répète de nouveau : — A genoux ! — Et lui-même donne l'exemple en se prosternant aux pieds de son empereur , dont il a recormu la houppelande grise !

Barberousse, qui vient de l'échapper d'une belle, ne se contente pas de cette marque de soumission ; il fait encore enchaîner tous ces nobles seigneurs , à l'instar des ours les plus vulgaires et les moins apprivoisés.

De plus, il dit tout bas à l'oreille du vieux [lère Job . - Trouvez-vous cette nuit au caveau où vous allez geindre chaque soir j'irai vous y rejoindre , mons Fosco ! ■•

Ce nom de Fosco produit un effet terrible sur le vieux Job ; car c'est sous ce sobriquet que jadis il commit certaines fredaines de jeunesse dont il se repent depuis quatre-vingts ans , et il crojait que ce nom n'était plus coimu de personne au monde!

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