TROISIÈME PARTIE DE L.\ TARTINOLOGIE
Le théâtre représente la cave obscure où le vieux Job se plaît à passer toutes ses nuits. Quand ou voit ce lieu , on trouve ce goût bien singulier.
Du reste, on ne voit pas le moindre tonneau dans ce caveau , et même, en fait de cruche, on n'aperçoit dans un coin que le vieux père Job , qui est plongé dans des méditations très-profondes : — quarante-cinq pieds au-dessous du niveau dii sol?
Le père Job se lève, et laisse voir toute la magnificence de son costume , composé d'un vieux sac en toile grise; — puis il profite de ce qu'd est seul pour se tenir un petit discours de trois cents vers.
11 se parle de l'empereur Barberousse, qui va démolir son château; puis, l'instant d'après, il se rappelle son erreur.de jeunesse : c'est dans ce caveau qu'il y a quelque soixante ans , il assassina un nommé Donato , qui , ainsi que lui , était amoureux d'une nommée Ginévra; puis, après l'avoir assassiné , il jeta son corps dans le Rhin , en le faisant passer par un-- fenêtre dont il n'a pas fait raccommoder les carreaux depuis ce temps.
Le vieux en est là de ses réflexions , lorsqu'une voix , qui sem- {La suite à la prochaine livraison. ]
4i' LIVRAISON. — PRIX : 50 CENTIMES.
CHEZ AUBERT, PLACE DE IiA BOURSE.
ble sortir de l'abdomen d'un ventriloque , lui crie : <« Caïn ! Gain ! Gain ! "
Le père Job est fort effrayé ; — c'est un homme excessivement courageux , mais il a peur des revenants. — Il voit enfin sortir d'vni coin de la cave son interlocuteur, lequel est une interlocutrice , attendu que c'est la vieille sorcière Guanu etc.
Le père Job se croit arrivé à sa dernière heure; — il se rassure en voyant que cette femme est seulement armée d'une lanterne sourde. La sorcière, qui a pris sa lanterne pour jeter enfin un peu de jour dans toute cette pièce, se met à raconter une petite histoire au père Job : « Que faire en une cave , à moins que l'on n'y conte?... «
Cette histoire est terrible pour le père Job bien entendu ,
car pour toute autre personne elle est seulement terriblement ennuyeuse. — Notre vieille révèle donc à notre vieux que jadis une femme avait donné rendez-vous dans ce même caveau à son amant, et qu'un tiers étant survenu , il poignarda l'amant et vendit l'amante comme esclave I
Le père Job savait déjà parfaitement tout cela ; mais ce qu'il
ignorait , et ce que lui révèle la sorcière , c'est que le Donato assassiné par lui était son propre frère... [mouvement d'horreur de Job) , et que la charmante Ginévra était elle-même.... Guanhumara {nouveau mouvement de Job encore plus d'horreur que le précédent] !
Voilà le beau de l'école romantique , c'est que chaque personnage a toujours deux ou trois noms : Otbert est Yorghi Spadacelli, jusqu'à ce qu'il prenne encore un autre nom , ce qui ne tardera pas d'arriver... le père Job faisait ses farces dans sa
jeunesse sous le sobriquet de Fosco et l'ex-belle Ginévra se
fait appeller Guanhumara Quant à Donato, c'est encore un
autre personnage dont vous apprendrez la véritable qualification dans quelques minutes! — C'est charmant ! — Pour mon compte, je suivrai cette mode burgravienne : je n'irai plus aux Variétés que sous le nom d'Oscar.... je me ferai inscrire au théâtre du Palais-Royal sous le sobriquet d'Arthur... quant au Théâtre- Français, c'est différent; je n'irai plus sous aucun nom tant qu'on jouera des pièces allemandes.
Ce n'est pas tout. La vieille sorcière annonce au père Job, ou Fosco , ad libitum , qu'elle a enfin trouvé la vengeance qu'elle
cherchait depuis quatre-vingt-un ans et sept mois! ce qui
dénote une grande patience.
Elle révèle au vieux bonhomme que son fils , qu'il a cru
mangé par les Juifs, est vivant a fait ses trente-deux dents
et se trouve aujourd'hui même dans le château paternel à
preuve que c'est lui-même qui va tout-à-l'heure venir assassiner son père !
" Quoi? ce jeune capitaine, dit Jurghi Spadacelli , dit
Otbert, dit je ne sais plus quoi encore, serait décidément un petit Job ? — Tout justement , vous l'avez deviné ! ••
Le vieuji Job ne veut pas qu'un fils se couvre du sang de son père, ce serait une conduite par trop malpropre; mais la sorcière va au-devant de son objection en lui montrant deux hommes masqués qui traversent le fond du caveau en portant un cercueil.
Ce cercueil renferme Régina tombée en léthargie grâce à une autre drogue que Guanhumara lui a fait avaler, — si Job ne se laisse pas tuer, Régina ne reviendra pas à la vie, et Otbert sera malheureux à perpétuité.
Comme vous le voyez, la position du vieux Job devient excessivement embarrassante... et à force de réfléchir à cette situation désagréable , il se procure une migraine qui le force à se mettre la tête entre les deux mains.
Otbert arrive pour faire honnêtement sa petite besogne — la sorcière laisse le père Job se couvrir le visage de son foulard pour n'être pas tenté de regarder son fils, et pour que tout cela finisse plus vite.
Le vieux s'entortille effectivement la tête , et Otbert s'avance à tâtons dans ce lieu souterrain où on ne voit plus clair , car le
MUSÉE ET MAGASIN COMIQUES
caveau est tellement humide qu'il a poussé un énorme champignon à la chandelle do la lanterne.
Le jeune homme va se heurter contre le vieux qui, gardant assez bien le silence qui lui a été recommandé, ne crie pas même casse-cou.
Otbert, sentant aux cheveux de l'obstacle qu'il touche que c'est là le monsieur qu'il doit assassiner, se met préalablement à lui faire toutes les excuses imaginables et à lui demander s'il ne lui a pas marché par mégarde sur un cor, — car il serait désolé de le faire souffrir autrement qu'en lui perçant la poitrine.
Tant de politesse produit son effet sur le sensible père Job... il n'y peut plus tenir et veut au moins contempler les traits de son fils avant de mourir... il lève donc son voile... puis il embrasse son assassin, lui souhaite mille prospérités... le bénit... le rebénit, puis se met à ses genoux en le suppliant de le décapiter le plus vite possible.
Cette conduite semble bien étonnante à Otbert, ou plutôt ai j petit Job, puisque tel est son véritable nom, et comme le vieilé lard lui dit que ces marques de tendresse viennent uniquement de
cequ'il perdit jadis un fils qui aurait aujourd'hui son âge... il p lusse subifo une idée au petit Job et il s'écrie : — Ah çù, et si vous étiez mon papa ?
Le vieux père Job rejette bien loin cette plaisanterie et lui jure que son enfant chéri a été mangé jadis par d'abominables juifs de Strasbourg qui en ont confectionné un pâté.
Otbert , à cette révélation et surtout au souvenir de Réo-ina n'hésite plus et lève son bras sur la têie de sa victime, io.s^ue tout à coup l'empereur Barberousse accourt et lui crie : Arrête, malheureux, tu vas saigni"- ton père !
Et nouvelle révélation encore plus surprenante que la pre/uière, — ce Frédéric Barberousse n'est rien moins que le propre frère du père Job, celui-là même que l'on crut complètement assassiné sous le nom de Donato et qui a été sauvé par des pêcheurs des bords du Rhin !
Ceci nous amène tout naturellement un tableau de famille excessivement touchant : et pour comble de bonheur, voici que Régina elle-même, ressuscitée pour la seconde fois par une potion de la sorcière, arrive soutenue par deux hommes masqués.
MUSEE PBXI.ZPOM.
Quant à Ginévra dite Guanhumara , comme elle a juré que lo cercueil ne sortirait pas vide de ce caveau et qu'une sorcière n'a que sa parole , olle tire une dernière petite fiole du fond de sa poche, qui me semble être une véritable pharmacie , — et avant que son ex-amant Barberousse ait le temps d'arrêter son bras, elle avale le jalap que renferme ladite bouteille.
L'effet de ce poison terrible ne se fait pas attendre et la sorcière i tombe pour ne plus se relever!
Là-dessus les amis de M. Victor Hu^'o se mettent à rugir d'enthousiasme comme des lions. — mais en revanche les abonnés du Consliiidionnel se mettent à siffler comme des serpents !
Je n'aurais jamais cru que le Constitutionnel comptât encore autant d'abonnés à Paris!
Mais tout ceci n'empêche pas que M. Victor Hugo ne soit un très-grand poète.