DONNE EN PASSANT
— Prenez donc garde! vous allez tomber sur quelqu'un.
Ittipnnie par Bcltnjite li !'li)n . .i l'ai-is.
46" I.IVRAISON. — PRIX : 50 CENTIMES.
CHEZ AUBERT, PLACE DE LA BODRSE
MUSÉE PHILIPON
ALBUM DE TOUT LE MONDE-
Histoire chronologique, philosophique et morale
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Texte par un Membre de rinsfKnt lilk torique. — De!$slas par Enslaclie.
Les Fiançais qui n'ont reçu qu'une (éducation fort négligée, c'est-à-dire qui ont simplement fait leurs classes au collège, sont médiocrement instruits sur une foule de choses intéressantes, et s'imaginent, par exemple, que les sergents de ville sont d'invention moderne, que les cols en crinoline ne remontent pas à plus de dix ans, et que nos aïeux ignoraient complètement l'usage de la chemise; — tout cela parce que M. Gisquet, M. Oudinot et M. Longueville se sont posés comme seuls inventeurs de la spccia/ùé !
C'est déplorable; et si nous avions assez de temps et de papier Weynen, nous nous ferions un véritable plaisir de vous prouver, avec l'aide de trois cent quatre-vingt-sept auteurs grecs et romains, que les anciens connaissaient tout au monde, — excepté les sous-pieds, et encore cela tenait-il peut-être à ce que les pantalons n'avaient pas encore été inventés.
Une des choses dont la jeunesse actuelle se montre le plus fière, c'est le cancan, et l'ex-étudiant en droit qui pense avoir créé ce pas chorégraphique dans le courant du mois d'août 1831 , à la Grande-Chaumière du Mont-Parnasse, se croit le droit de marcher l'égal de Guttembeig, de James Watt, de M. Gibus, et autres célèbres inventeurs anciens et modernes.
Vanité des vanités, et tout n'est que vanité! — Cet étudiant en droit, auquel le conseil municipal de sa ville natale songe peut-être en ce moment à voter une statue, n"a pas plus inventé le cancan que vous la Pâte de Regnault ; — en m'adressant à vous, je suppose toutefois que je n'ai pas l'honneur de parler pour le moment à l'un des propriétaires du Constitutionnel; car vous n'ignorez pas que la Pâte de Regnavlt a été ainsi dénommée parce que c'est M. Véron qui en est l'inventeur.
Pour vous prouver que le cancan date d'une époque assez reculée, je me contenterai de remonter au déluge, — des renseignements précis me manquant complètement sur les temps antérieurs à ce mémorable et humide événement.
Vous savez que Noé, ayant échappé, par un miracle et par un bateau, à cette catastrophe aquatique, se trouva fort isolé quand il mit pied à terre ; aussi, pour se distraire de ses ennuis, il se mit à cultiver différents pieds de fontainebleau qu'il trouva sur le mont Arara , et dont il fabriqua du vin de Champagne.
Ayant goûté de ce liquide capiteux, Noé vit tout à coup danser autour de lui — les chèvres, les moutons et les arbres, les montagnes ellçs-mêmes se livrèrent instantanément à une folle sarabande; et le vieux patriarche crut n'avoir rien de mieux à
faire que d'imiter l'exemple qui lui était donné par toute la nature : — en conséquence il se livra à la danse la plus folâtre qu'il put imaginer. — Désormais le cancan était retrouvé!
Nous disons retrouvé, parce que nous avons tout lieu de croire que Noé lui-même n'avait pas inventé ce pas de caractère ; les aïeux de ce patriarche ayant été punis par le déluge à raison de leur conduite décolletée, il est plus que probable (jue le cancan, poussé à ses dernières limites, faisait partie des divertissements favoris de ces peuples primitifs : — or, jugez de ce que devait être le cancan chez dss patipns qui ne connaissaient pas encore les gardes municipaux et le tribunal de police correctionnelle!
Les historiens les plus graves nous apprennent que la tribu d'Israël, dans sa promenade de quarante ans à travers les déserts de -l'Arabie , — pays où elle pouvait à juste titre se dire en Pétrée, — se mit un jour, sur les pernicieux conseils d'Aaron, à dresser un autel orné d'un veau d'or et plusieurs tables ornées de veau froid.
Après èe festin, tout le peuple se mit à danser en rond, ce qui nous indique que cette fois ils se livrèrent au plaisir de la Boulangère et non du cancan. — Moïse, qui du haut de sa montagne était aux premières loges pour voir ce désobligeant spectacle,
MUSEE ET MAGASIN COMIQUES
descendit en toute hâte pour gronder son peuple chéri , — qui après ce savon, redevint blanc comme neige à ses yeux.
Quelques siècles après cet événement mémorable et chorégraphique, les jeunes filles de Silo furent un jour enlevées par les jeunes gens de la tribu de Benjamin; et, si nous en croyons l'histoire, ce fut au milieu d'une fête oii ces jeunes vierges naïves se livraient candidement aux ébats d'une contredanse — que les cavaliers profitèrent d'un dos à dos pour emporter leurs danseuses. — Ce procédé était fort leste.
La danse du roi David devant l'arche est trop connue pour que nous en parlions longuement, et nous n'avons pas besoin de vous prouver que cette danse, accompagnée de gestes vifs et animés, était un véritable cancan. — Ce n'est pas le menuet qui aurait amusé le peuple d'Israël, qui était déjà furieusement blasé.
Si des Hébreux nous arrivons aux Grecs, nous trouvons, dans l'histoir^dePausanias, queles guerriers du Péloponèse se livraient très -volontiers à une sorte de danse nommée pyrrhique par les uns et lïiemphùique par les autres; ce pas chicard se dansait avec armes et bagages, ce qui nous laisse supposer que les tourlourous grecs étaient moins pesamment chargés que les fantassins français , et ne portaient pas sur leurs épaules un poids de trente-cinq
kilogrammes , non compris une clarinette ayant cinq pieds de long.
Un bas-relief, retrouvé tout récemment dans Athènes par un savant voyageur qui n'est pas M. Piscatory, nous représente des guerriers de la troupe d'Agamemnon se livrant à un pas de trois devant la ville de ce nom.
L'éditeur du Musée Philipon , ne reculant devant aucun sacrifice pour plaire aux nombreux souscripteurs de son consciencieux ouvrage, a fait reproduire par le daguerréotype ce morceau de sculpture , afin qu'il se gravât fidèlement sur bois et dans votre esprit.
A Rome, l'art de la danse fut porté au plus haut degré de perfection , et était cultivé avec honneur et plaisir par les empereurs eux-mêmes : témoin Néron, qui se livra aux plus grands écarts en ce genre , en plein théâtre.
Un bon danseur gagnait facilement cent mille francs dans une année, et Bathille aurait rendu une foule de points et d'entrechats
MDSEE PBILXPO».
à M. Peiipa, sanscompter qu'il jouait la pantomime avec une telle expression qu'un certain roi de Pont, assistant à la représentation de je ne sais plus quel ballet , fut si dmerveillé de ses gestes qu'il supplia Néron de lui accorder ce Bathil le pour lui servir d'interprète auprès des nations barbares qu'il voulait aller subjuguer et dont il ignorait complètement la langue. — Ce monarque était convaincu qu'avec la seule puissance de ses gestes Bathille se ferait parfaitement comprendre des Bédouins les moins civilisés, et qu'il saurait leur indiquer que le conquérant qui s'approchait désirait les mener désormais par le bout du nez.
Les Grecs du temps de Sophocle et d'Eschyle mêlaient toujours quelques intermèdes de danses à leurs représentations les plus tragiques, et il y eut, entre autres pas de caractère, une certaine entrée à'Euménkles qui produisait toujours le plus grand effet, tellement ces horribles sorcières savaient cancaner d'une manière infernale.