SUR LES CHEMISIERS
La chemise c'est l'hoiTiiiie! — Tel est ràphorisme aussi profond que philosophique dont notre grand écrivain, M. de Buffon, n'aurait pas manqué d'enrichir la langue française, si à son époque la chemise avait été connue; — mais en 1720 on ne portait que des manchettes et des jabots : voyez plutôt tous les portraits de cet homme illustre.
Aujourd'hui la chemise est réellement ce qui touche le plus l'homme comme il faut, et on peut juger la position sociale de tout individu rien qu'à la finesse de son linge; quelquefois même il est si fin qu'il est imperceptible. Ce fait se remarque surtout chez les hommes de lettres humanitaires à longues ligures fort maigres et à petites redingotes noires trèsgrasses.
Jusqu'en 1838 la chemise n'existait pas en France. Les indigènes de notre belle patrie portaient bien à la vérité des espèces de sacs en toile blanche ; mais ces vêtements étaient si ridicules que personne n'aurait osé se présenter en société avec ce seul costume.
Depuis quatre ou cinq ans plusieurs génies réformateurs se sont élevés, qui ont porté dans ce vêtement les ciseaux de la réforme et l'aiguille de la restauration. — Aujourd'hui la France continue à marcher en tête de la civilisation européenne, car seule elle peut se vanter de posséder dans son sein des vaudevillistes et des chemisiers. — Nulle part ailleurs, même dans les capitales les plus éclairées, vous ne pourrez trouver des hommes capables de coudre les scènes d'un vaudeville et de tracer le plan d'une chemise.
Je suis infiniment plus iier d'être Français lorsque je contemple un mannequin du chemisier Longueville que quand je regarde la colonne Vendôme, — et cela se conçoit facilement; car à Rome je pourrai voir une colonne Trajane, à Londres une colonne de Waterloo, à Berlin une autre colonne quelconque, tandis qu'à Paris, et à Paris seulement, je pourrai me trouver face à face avec un monsieur en carton vêtu d'une chemise qui semble taillée et cousue par la main des fées. — On ne se met pas à genoux devant, parce qu'on se trouve dans la rue Richelieu et qu'on salirait infiniment son pantalon ; mais on regrette vivement de n'avoir pas en ce moment un paillasson sous la main, ou plutôt sous le geiiou, pour faire ses génuflexions tout à son aise. — 0 chemises! un padlasson s'il vous plaît!
En créant leurs établissements qui répondaient si bien aux besoins du siècle, car franchement je ne connais rien dont le besoin se fasse plus sentir que celui d'une chemise quand on n'en a pas, — les chemisiers parisiens ont tous écrit au-dessus de leurs magasins ce mot, qui à lui ^eul leur sert presque d'enseigne : — Spécialité.
Depuis l'année ISil, nous avons remarqué qu'une révolution nouvelle s'est opérée non-seulemem dans les magasins de ces célèbres industriels, mais encore daris la langue française. — Jusqu'à ce jour spécialité voulait dire chose spéciale, une industrie exclusive; et voici que, depuis quelques mois, presque tous les chemisiers se sont mis à profiter de leur spécialité pour vendre, l'un des gilets de flanelle, — l'autre des bonnets de coton, — et un troisième de la boiujie de l'Étoile.
Je sais bien que la chemise et le gilet de flanelle se touchent, et que lorsqu'on se couche on fait usage du bonnet de coton et d'un bougeoir; mais alors pourquoi les chemisiers ne tiendraientils pas aussi tout ce qui a quelque rapport avec la toilette et les besoins nocturnes, c'est-à-dire, des objets tels que les briquets phosphoriques, les pantoufles, les mouchettes, les veilleuses, les théières et autres vases d'une porcelaine encore plus nocturne î
Avant peu alors les chemisiers mettront au-dessous de leur fameux mot de spécialité : — M. vn tel tient tout ce qui ne concerne pas son état.
En fait de bizarrerie, nous aimons mieux celle qui a poussé certain chemisier à porter tous ses soins les plus exclusifs sur la
coupe des mouchoirs. — Chez ce célèbre industriel de la
rue Richelieu, on trouve une collection de tous les genres de mouchoirs connus jusqu'à ce jour, depuis ceux dont se sert la reine Victoria d'Angleterre jusqu'à ceux dont ne se sert pas la reine Pomaré des îles dOtaïti.
Aujourd'hui, tout nez qui se respecte rougirait de se moucher ailleurs que dans un mouchoir de Longueville; — et rien n'est plus laid qu'un nez qui rougit, surtout lorsqu'il appartient à un visage dejolie femme.
Nous avons vu dans le curieux musée de la rue Richelieu un mouchoir ayant appartenu à Cléopâtre, puis un autre venant de la défroque du roi Dagobert, puis enfin une manche de la veste du célèbre marin Jean-Bart, laquelle manche nous a confirmé dans la favorable opinion que nous avions de ce fameux loup de mer en nous prouvant qu'il ne se mouchait pas du pied.
Nous engageons vivement tous les Parisiens à visiter les magasins du chemisier en question, et notamment ceux qui sont enrhumés du cerveau. Ils y trouveront tout ce qui peut apporter quelque adoucissement à leur déplorable situation, moins les bâtons de réglisse pourtant; car ce chemisier, ou plutôt ce movchoirier ne pousse pas encore l'amour de la spécialité jusqu'à vouloir aller sur les brisées des épiciers.
Autre observation importante : c'est que pas un seul mouchoir ne vous sera vendu dans ce magasin de confiance, sans qu'on ne vous donne en même temps et gratis.. .. la manière de vous en servir.
( Extrail îles Mndcs Ptiri-s/cfi^r.'., jminial (r.XiiliLM-l.)
A13^ SOUaCBlPTEUBS
DU
MUSÉK PHILIPON.
Les fplies les plus courtes sont les meilleures ; nous avons craint que la nôtre fût trouvée trop longue, et nous l'avons arrêtée court. Si nos souscripteurs sont aussi contents de nous que nous le sommes d'eux, ils continueront la faveur dont ils nous ont honoré à la Lanterne magique, album publié par notre éditeur, M. Aubert , et dessiné par les artistes du Musée Philipon.
La Lanterne magique sera composée de 24 livraisons , qui formeront un recueil très-varié ; car le croquis terminé , le paysage et le dessin gracieux y figureront près de la caricature ; en un mot, ce sera un album de salon , — un livre d'images encore, — un joujou toujours.
Tout souscripteur kv Musée-Philipon a droit a la première
LIVRAISON DE la LaNTERNE-M.4GIQUE. — CeTTE PREMIERE LIVRAI- SON EST JOINTE A LA QUARANTE-HUITIEME DU MusÉE.
Le prix pour Paris est de 12 francs.
On souscrit en adressant à M. Aubert, place de la Bourse, 29, un bon de poste de 15 francs, pour les départements.
On peut souscrire aussi chez tous les correspondants de MM. Aubert et C", et chez les correspondants du Comptoir central de la librairie.
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