‹ Musée ou magasin comique de PhiliponChapitre 27 sur 95 · ILLUSTRÉ PAR CH.4M · texte numérisé non relu

ILLUSTRÉ PAR CH.4M

La route qui conduit de Paris à Astrakan renferme quelques lieues d'un paysage merveilleusement pittoresque. Dans ce sino-ulier pays , se trouvent des ruisseaux mélancoliques et rêveurs, des arbres naïfs et suaves.

L'œil d'un observateur aurait aperçu au milieu de ce brillant paysage un grand bœuf blanc : son visage reflétait une joie expansive , enfantine parfois , et une légère expression d'ironie ou de pitié semblait animer sa bouche mince et mobile. Rien n'égale le repos de l'âme de ce bœuf ignoré : le luxe , les arts, la garde nationale , les révolutions , les allumettes chimiques et les portraits de M. Dubufe lui sont inconnus ; rien ne l'émeut, rien ne l'étonné. Si vous lui demandez le chemin de telle ville , toute sa réponse consistera dans un sourire de complaisance , comme pour vous prouver qu'il n'est pas dupe de votre facétie.

Tandis que le bœuf blanc se livrait à ses pensées en marchant le long d'un pré dont il ••^pirait l'odeur saine et chamfrn , "ùii • l'iurilc lici'îilic du )yage roulait en soulevant s flots d'une poussière noitre et blanchâtre : ce n'était ^n moins que la r.oble fa- ^.ille de Villogueux. Les chevaux "c^-t^ent en proie à une noire mélancolie : on eût dit qu ils netraînaiefitqu'à regret cette orgueilleuse aristocratie.

Dans la pesante beiJ ne, se trouvait une femme belle et tremblante, qui se plaisait k regarder le taureau : elig était petite, boulotte et rougeaude;

mais du reste , son visage avait une rare distinction , et était

mélancolique comme la lune , — dans son plein , bien entendu , car les croissants ne font naître que des idées cocasses.

Bref, quand on contemplait cette jeune femme pendant seulement deux heures trois quarts, elle changeait complètement de physionomie , et se transformait en un être éthéré : on croyait voir un ange moins les ailes et plus deux jupons.

Louise était son nom ; — elle se plaisait à le prononcer Elodie.

Dans cette même berline , se trouvait un pet it homme dont les cheveux finissaient de grisonner ; — c'était Fépoux légitime d'Elodie , car cet homme avait eu le prosaïsme de lui offrir son nom et sa fortune. — De plus, il se montrait bon père de famille, et travaillait constamment pour laisser de la fortune à ses enfants.

Enfin c'était aux yeux d'Elodie un crétin , un monstre, un Papavoine.

— Quelle est la femme qui ne l'excusera pas!

Il y avait aussi un troisième personnage

Ou '?.... faut-il le dire?

Eh bien ! oui , je le dirai :

le marquis avait eu la bassesse de le faire grimper derrière la voiture. •

Son visage ne manquait pas d'une certaine beauté irrégulière ; son nez était camard , mais rempli de noblesse ; son teint, d'une pâleur bilieuse , était jaune mêlé de vert; ses yeux longs n'afront

■ aient pas de . ileur — du tout , du tout ! — mais

son

-si

MUSÉE ET MAGASIN COMIQUES

était d'une extrême pureté. Dieu! quel front il avait!... Par un prestige attaché aux beaux hommes, les regards s'habituaient peu à peu aux horribles défauts de sa figure pour ne voir que la beauté de ses épaules; son teint blême, jaune et vert, avait une apparence de calme ; ses yeux . où la prunelle incolore nageait dans un émail vitreux, avaient une expression mystélieuse et effrayante, et une immobilité métallique; ses mains étaient remaniuables par leur distinction : elles étaient rouges , mais elles étaient grandes. Aucune femme ne le voyait avec indifférence : il était beau à faire peur. Aucun artiste ne pouvait le voir sans désirer faire sa charge.

Et néanmoins Baptiste était un simple prolétaire , qui , trop fier pour cultiver humblement la terre, avait préféré cirer les bottes du marquis de Villegueux

Baptiste était un chasseur , genre de domestiques que l'on dénomme ainsi parce qu'ils ne chassent pas.

Aussi , quand Éiodie (écrivez Louise) apercevait Baptiste dans l'exercice de ses fonctions , elle se livrait à un désespoir qui aurait attendri un Bédouin de Mascara ou un huissier de Paris

Louise (prononcez Élol'ie) se tordait comme un serpent boa dont les nerfs sont agacés , et ses yeux versaient des torrents de larmes à faire honte au puits de Grenelle, surtout pour la limpidité.

Quant à Baptiste , dans ces moments à la fois de suprême honte et de suprême bonheur, il baissait ses grands yeux gris ombragés de longs cils noirs et blonds, dont la plupart étaient roux, et ses traits prenaient à la fois une expression de résignation angélique et de farouche désespoir.

Laquais ! lui

être laquais !

lui , avoir la douleur d'être logé , chauffé , nourri et blanchi par un homme qui a de plus l'infamie de lui donner six cents francs par an !

Ah ! c'est à se ronger de désespoir ses poings d'homme , c'est à se jeter par la fenêtre , c'est à donner une danse complète au marquis ! — Eh bien !

malgré cela notre héros eut assez d'empire sur lui-même pour rester pendant quelque temps tranquille comme Baptiste.

Hélas I pourquoi le marquis '■'''

se mit-il en route pour Astrakan ! Ce fut au moment où Éiodie

contemplait le suave paysage dont nous parlions plus haut et se penchait hors de la portière de la berline , que la vue des blanches épaules de sa maîtresse fit faire irruption au volcan ''' qui bouillonnait

depuis long-temps dans la poitrine de Baptiste ; — et ne songeant plus à cacher l'amour maudit qui tordait ses entrj'Ues d'homme,

il mordit la blanche épaule que la rouge Éiodie livrait aux regards de son esclave doré; puis , ne mettant plus d'écluses au débordement d'une ivresse passionnée que rendaient bien excusable son organisation phosphorique et son tempérament chimique allemand, des épaules il passe à la tête !

Il voulait avoir une tresse des cheveux de sa bien-aimée, et , la saisissant avec frénésie, il chercha à la couper avec ses dents, tout en pleurant de rage et d'amour, d'amour et de rage.

Le mari, le monstre , le scélérat , l'aristocrate de mari, s'apercevant de la conduite échevelée de sa femme , au lieu de faire semblant de dormir et de fermer les yeux , comme l'aurait fait tout homme ayant un peu d'usage, saisit violemment

los mains d'Elodiedans ses mains osse''*es , qui viennent dacquérirtout à coupla force d'un étau , ef 'es l^roie conjointement

avec ses bagues et ses gants-Jouvin !

MUSEB PHILIPON

Horrible gâchis conjuga Ce n'est pas

tout!

Ja ven-

geance de cet homme n'est pas assouvie :

ses doigts étaient tout à

l'heure un casse-noisette :

maintenant ils

se transforment en pinces , et ses ongles suffisent pour dévisser enunclin-d'œil le boulon qui se trouve au fond de la voiture; ''°

puis patatra ! — le siège du malheureux Baptiste ne se trouvant plus suspendu , ils roulent tous deux au fond d'un précipice de quatre mille pieds au-dessous du niveau du taureau blanc ! ! !

A la vue de ce spectacle plein d'horreur, qu'ils ne pouvaient apercevoir , les chevaux de la voiture reculèrent d'horreur dans ifne caverne pleine de serpents noirs et de crapauds vert-émeraude ! — H y a trois ans de cela , et ils n'en sont pas encore sortis !

Déplorable effet des passions et des précipices !

Qui jamais se serait douté que la noble famille des Villegueux aurait ainsi fini obscurément dans une caverne destinée primitivement par la nature à n'être l'asile que de simples crapauds! ■ — -et, chose encore plus horrible, le posti'ion , le naïf postillon, qui n'avait trempé en rien dans toute cette affaire, n'en fut pas moins victime.

Le malheureux , deux minutes auparavant il chantait encore qu'il allait revoir sa Normandie ! — Faites donc des projets !

Quant au malheureux Baptiste , il est désormais plus tranquille que jamais ; — trouvé au fond de son torrent par des pâtres de la vallée qui recueillirent et gardèrent avec le soin le plus religieux ses restes mortels , — tels que redingote , chapeau , galons d'or et bottes , — il fut enseveli avec tous les honneurs qui n'étaient pas dus à son rang par les héritiers du marquis de Villegueux, qui crurent reconnaître le tibia de leur oncle.

D'autant mieux qu'ils n'étaient pas lâchés de le voir définitivement installé au Père-Lachaise pour se faire installer euxmêmes non moins définitivement dans son château de Villegueux.

Du reste , toujours pleins d'égards pour leur oncle, ces héritiers burent à sa santé avec les pompiers funèbres.

Aujourd'hui , des quatre personnages qui ont joué un rôle dans cette lugubre histoire, il ne reste plus que le taureau blanc, qui est devenu noir d'effroi ; — et encore, lorsqu'on lui demande quelques détails sur ce drame si noir, s'obstine-t-il à garder le silence le plus profond ! !

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