‹ Musée ou magasin comique de PhiliponChapitre 3 sur 95 · PREFACE · texte numérisé non relu

PREFACE

Les contes de fées sont destinés à former l'esprit et le cœur de la jeunesse; ils sont surtout merveilleux pour développer le bon sens des jeunes lecteurs.

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Il était une fois un homme qui avait de belles maisons à la ville et à la campagne, des meubles, des carrosses, de la vaisselle d'or et une belle barbe bleue : c'était un homme fort aimable

en société, mais si laid, si laid, que femmes et filles s'enfuyaient à son approche.

Une des voisines de M. Barbe-Bleue, qui demeurait à deux cents lieues de là, avait deux filles d'une beauté remarquable.

Barbe-Bleue lui en demanda une en mariage , en lui laissant le choix de celle dont elle voudrait se débarrasser, toutes deux étaient également bonnes pour ce qu'il en voulait faire.

MUSEE ET MAGASIN COMIQUES

Barbe-Bleue, pour faire connaissance avec ses belles voisines, les mena dans une de ses maisons de campagne, et fit tant manger et tant boire la cadette, qu'elle perdit la raison et finit par le trouver fort gentil et très-honnête.

On ne dormait point , on passait toute la nuit à se faire des malices les uns aux autres , ce qui était fort spirituel dans ce temps-là — Enfin , tout alla si bien que dès qu'on fut de retour à la ville, les bans se publièrent à la mairie de l'endroit et le mariage se conclut.

Au bout d'un mois, Barbe-Bleue, amoureux-fou de sa femme, voulut la quitter; mais, avant son départ, il lui remit toutes ses clefs, y compris celle des champs, dont il l'invita à user largement.

Amuse-toi bien, lui dit- il, fais avec tes bonnes amies des parties de plaisir , buvez , divertissez-vous. L'excellent homme ajouta : Ce voyage va me tenir ^six semaines au moins loin de toi ; pense à moi souvent , aime-moi toujours , et ne me désobéis jamais. Tiens , voici les clefs de la cave , voici celles du grenier : monte, descends, va , viens , fais tout ce que tu voudras.

Et comme il était plein de confiance dans la discrétion de sa petite femme, il lui défendit , sous peine de mort, d'ouvrir un certain cabinet.

Barbe-Bleue fut à peine parti , que l'épouse inconsolable fit venir ses voisines et ses bonnes amies, et prit avec elles quelques distractions.

MUSEZ: PBXI.IPON.

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Pensant qu'une histoire mystérieuse se rattachait au cabinet secret, elle vouhit en avoir la clef.

D'abord elle ne vit rien. ( Pourquoi ne vit-elle rien ? — L'auteur va au-devant de cette question et répond péremptoirement : PARCE QUE LES FENÊTRES ETAIENT FERMEES.) Ensuite elle distingua

six cadavres qui se miraient coquettement dans une mare de

sang caillé c'étaient les premières femmes de Barbe-Bleue

qu'il avait tout naturellement épousées d'abord et égorgées ensuite.

Madame Barbe-Bleue fut fort étonnée , et , dans son trouble , la clef qu'elle venait de retirer de la serrure lui tomba de la main ; mais la satanée clef avait ramassé une tache de sang.

Madame Barbe-Bleue essuya cette tache,

La lava au savon noir,

La passa à l'eau de javelle,

La gratta avec la pierre ponce,

La racla de toute façon,

Rien n'y fit !

Elle eut beau la limer,

La récurer au sable et au grès ;

Elle eut beau la mettre

même à la lessive, il y demeura toujours du sang, car cette clef était une fée indécrottable.

MUSÉE ET MAGASIN COMIQUES

Barbe-Bleue revint de son voyage le soir même, disant qu'il avait réfléchi et qu'il aimait mieux ne pas partir.

L'infortunée châtelaine, à la nouvelle du retour de son cher époux, était tombée en syncope... néanmoins, elle fit semblant d'être enchantée de le revoir.

Colère et stupéfaction de Barbe-Bleue en voyant sa clef crottée des pieds à la tête.

— Mille tonnerres! s'écria-t-il, pourquoi y a-t-il du sang sur cette clef?

— Je n'en sais rien, répondit adroitement la pauvre femme.

— Je le sais, moi, répliqua Barbe-Bleue en faisant sa grosse voix , vous avez voulu voir mon cabinet de curiosité ! Eh bien , madame, vous figurerez aussi dans cette collection d'amateur.

Elle se jeta aux pieds de son mari en pleurant et en gémissant ; belle — et contrariée comme elle était , elle aurait attendri un rocher, Barbe-Bleue fut inébranlable.

Résolu de la tuer à l'instant même, mais plein d'égards pour le beau sexe, il lui donna vingt-quatre heures pour se reconnaître et faire sa prière. C'est pourquoi tous les demi-quarts d'heure, il criait : — Descends vite ou je monte!

IMadame Barbe-Bleue, qui s'était empressée de faire venir sa soeur pour la circonstance, la fit monter au haut de sa tour, et de temps en temps elle lui demandait :

— Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir? Et la sœur Anne répondait :

— Je ne vois que le soleil qui poudroie et l'herbe qui verdoie. Cependant Barbe-Bleue, tenant son grand coutelas, criait

toujours :

■ — Descends vite ou je monte.

A la fin, Anne se mit à dire : — Je vois des moutons

— Ce sont mes frères. Dieu soit loué ! s'écria madame Barbe- Bleue , et la pauvre éplorée se hâta de descendre

et de se précipiter aux pieds de son mari, qui se mit à la traîner

MUSEE PHILIPON

par les cheveux, afin de donner aux frères le temps d'arriver.

Effectivement, les frères, qui ne se doutaient de rien, accoururent

au secours de leur sœur, et Barbe-Bleue fut si agréablement surpris qu'il en perdit la tête.

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