BELLE AU BOIS DORMANT
CONTIi A DORMIR DEItOLT, Invente par M. C'li< Perrault. Illiiatré par M. Cbam.
Il y avait une fois un roi et une reine qui étaient si fâchés de n'avoir pas d'enfant, si fâchés, mais, là, si fâchés ! qu'on ne saurait le dire. Ils allèrent à toutes les eaux du monde : à Enghien , à Vichy, aux Eaux-Bonnes, — les bonnes étant spéciales pour les enfants. — Rien n'y fit.
Voyant que toutes les eaux, tous les bains de la terre ne faisaient rien , le roi essaya les eaux du ciel , et mit la reine à la
porte au plus fort d'une averse. Cette fois le remède opéra : la reine prit un excellent rhume de cerveau ; elle éternua, éternua
tant et si bien , qu'elle accoucha d'une fille ; ce qui remplit de joie le cœur du roi , son mari.
L'enfant était le portrait tout craché de monsieur son père, ce qui désolait madame sa mère.
On fit un beau baptême ; on donna pour marraines à la petite princesse toutes les fées qu'on put trouver dans le pays; et comme ce pays en produisait une assez grande quantité , on en trouva sept. Chacune lui fit un don , attendu que c'était la cou-
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tume des fées, — en ce temps-là , — et la princesse eut par ce moyen toutes les perfections imaginables.
Après la cérémonie du baptême , les sept marraines revinrent au palais, oii il y eut un grand festin. On mit devant chacune d'elles un couvert magnifique , avec un étui en or massif, dans lequel il y avait une cuiller, une fourchette et un couteau de fin or.
Les beefteacks étaient en platine , accommodés aux rubis et aux émeraudes.
Les mâchoires de fées vinrent bien à bout des rubis et des émeraudes , mais elles trouvèrent les beefteacks un peu fermes; toutefois elles ne s'en formalisèrent pas , car ils étaient offerts de bon cœur.
Mais au moment où chacune prenait place à la table , on vit entrer une vieille fée , qu'on avait oubliée dans les lettres d'invitation parce qu'il y avait plus de cinquante ans qu'elle n'était sortie d'une tour en ruines comme elle , et qu'on la croyait morte ou enchantée. Elle n'était pas enchantée du tout de ce
manque d'égards , et venait pour donner à la famille royale de Tendroit une leçon de civilité puérile et honnête.
Le malheureux roi vit alors toute l'énormité de sa boulette.
Il voulut la réparer, et courut à la cuisine chercher une assiette pour la huitième fée. Le dîner dès lors fut manqué ; on en avait dérangé la symétrie par cette brioche du premier service.
La vieille fée se mit à table ; mais il n'y eut pas moyen de lui faire la galanterie d'un étui d'or massif comme on en avait donné aux autres ; elle n'eut qu'un pauvre couvert en métal d'Alger.
Elle en conclut qu'on la méprisait , bouda et grommela entre ses dents pendant tout le dîner. On remarqua le geste bizarre
qu'elle faisait chaque fois que les convives parlaient du bonheur dont ne manquerait pas de jouir la très-illustre princesse.
Tout cela parut plus ou moins irrévérencieux ; mais les fées jouissaient de tous les privilèges des princes du sang : les lois n'étaient pas faites pour elles , et l'on n'eut rien à dire.
Une des jeunes fées (les fées étant immortelles, celle qui n'avait que mille ans était considérée comme une bambine) , — ■ une des jeunes fées qui se trouvait auprès de la vieille l'entendant prononcer les mots de pingre , drôle , et autres substantifs ou adjectifs insolites, et se doutant qu'elle pourrait faire quelque présent fâcheux à la petite princesse, sortit à la fin du repas sous un léger prétexte , et courut se cacher derrière une tapisserie , afin de parler la dernière, et de corriger, autant qu'il lui serait possible , le don funeste de la vieille rageuse.
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MUSEE PHXX.XPON.
Alors les fées commencèrent à gratifier la princesse de leurs dons magiques.
La première lui donna pour don qu'elle serait la [)lus belle personne du monde ;
La seconde , qu'elle aurait de l'esprit comme un démon ;
La troisième , qu'elle aurait une grâce admirable à tout ce qu'elle ferait;
La quatrième , qu'elle danserait parfaitement bien ;
La cinquième, qu'elle chanterait comme un rossignol;
La sixième , qu'elle jouerait toutes sortes d'instruments dans la perfection .
Le rang de la vieille fée étant venu, elle s'approcha, toujours grommelant , toujours grognant , trouvant le café trop chaud , trop froid, trop léger, trop noir, trop ou pas assez sucré, et dit, en branlant la tête comme un Chinois de marchand de thé , que la princesse se percerait la main d'un fuseau, et qu'elle en mourrait.
Ce terrible don fit frémir toute la compagnie , et il n'y eut personne qui ne pleurât , au moins par politesse.
Dans ce moment , la jeune fée , qui s'était cachée derrière la tapisserie sous le fallacieux prétexte de rattacher sa jarretière , apparut , et dit tout haut ces mémorables paroles : ■• Rassurez- " vous, grand et puissant roi! qui nous avez gracieusement " offert de si beaux beefteacks , votre fille ne mourra pas pour " une semblable bêtise. Il n'est pas en mon pouvoir de défaire •■ entièrement l'ouvrage de mon ancienne. Mais j'ajoute de mon ■• cm que la princesse sera portée dans son lit (pour y dormir, " s'entend) , et qu'elle y restera le mêm.e nombre d'années (cent ■■ ans) ; au bout de ce temps , le fils d'un roi viendra la réveiller. " J'ai dit. Que les destins s'accomplissent! "
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Le roi, pour tâcher d'éviter le malheur dont sa fille était menacée, fit aussitôt publier une ordonnance qui prohibait les fuseaux, sous peine de mort.
Plusieurs malheureux , porteurs de jambes en fuseaux , furent arrêtés comme suspects de vouloir^fo-.
Au bout de quinze ans , le roi et la reine étant allés , un dimanche, faire une partie d'ânes à Montmorency, la jeune princesse entra chez une vieille bonne femme qui , n'ayant jamais entendu parler ni du grand roi ni de ses ordonnances , filait au fuseau. Lajeune princesse, dont le sort était écrit là-haut, voulut
essayer cet exercice. Elle n'eut pas plutôt pris le fu.seau , que ,
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comme elle était très-vive et un peu étourdie , elle se perça I main avec le manche de la quenouille.
La bonne vieille , bien embarrassée , crie , va chercher la ijarde ; on vient de tous côtés, on jette de l'eau à l'auguste nez de la princesse, on la délace, on lui fait respirer de la véritable eau de Cologne de Jean-Marie Farina , on lui frotte les tempes avec de l'eau de Botot ; on lui tape dans les mains , dans le dos , partout; mais, je ten fiche! rien ne la fait revenir : elle ronfle comme une toupie d'Allemagne.
Alors le roi, jugeant , avec la sagacité qui ne l'abandonnait jamais , qu'il fallait bien que la prédiction des fées s'accomplît , fit mettre la princesse , dans le plus bel appartement du palais , sur un lit dont les matelas étaient en or massif, — comme les couteaux des fées. — Il ordonna ensuite qu'on la laissât ronfler tranquille jusqu'à ce qu'elle en eiit assez.
La bonne fée , qui lui avait sauvé la vie en ne la faisant mourir que cent ans , était dans le royaume de Mataquin , à douze mille lieues de là : elle fut cependant tout de suite avertie de l'événement par un petit nain qui avait des bottes vernies de sept lieues. Elle partit aussitôt, et on la vit immédiatement arriver.
Comme elle était grandement prévoyante , elle toucha de sa baguette tout ce qui se trouvait dans ce château ( hors le roi et la reine , qui paraissent n'avoir pas été touchés du tout de l'accident), les gentilshommes de service, les cuisiniers, les puces , les dames d'honneur, les galopins , tous , bêtes et gens , jusqu'à la petite Povfle, petite chienne de la princesse , jusqu'à la
vieille fileuse , qui allait être pendue , et qui passa du cordon de la potence à celui de la porte.
Dès qu'elle les eut touchés , ils s'endormirent comme des marmotes.
Au bout de cent ans juste , le fils du roi , qui régnait alors , et qui était d'une autre famille que la prince.sse endormie (car, à cette époque , les dynasties ne duraient pas cent ans ) , étant allé à la chasse , aperçut les tours du vieux château royal , et demanda à une vieille femme ce que c'était. — Quel est ce châ-
teau , Margot? dit-il. — C'est un château pas laid, comme vous voyez. Le prince , enchanté de la repartie , donna quinze centimes à la pay>anne , et continua ses questions.
KirsÉB PBSi.x»oai.
Il apprit que ce château abandonné était habité par un ogre , — que c'était une fabrique clandestine de monnaie frelatée, — que c'était la maison du sabbat; — il apprit un tas de bêtises à faire peur.
A la fin , un vieux paysan lui dit : — Mon doux prince , j'ai entendu dire par mon père, il y a quatre-vingts ans , que ce château, etc.
[Ce serait trop ennuyeux de recommencer ici ritisloire Je la Belle au bois dormant ; c'est bien assez d'une fois , Dieu inerci!)
Le paysan ayant tout conté au prince , celui-ci se sentit tout de feu , et se précipita vers le château , dont les portes s'ouvrirent d'elles-mêmes à son approche.
Tout dormait : les mouches ronflaient sur les vitres , les puces rêvaient sur le dos de la petite Poutle , la jeune princesse de cent quinze ans resplendissait comme une sainte dans sa niche. Le prince tomba à genoux, et puisque l'enchantement était enfin fini , la princesse s'écria : — Est-ce vous, mon prince? Nom d'un petit bonhomme! vous vous êtes bien fait attendre ; cela n'est guère aimable. Le prince courut réveiller l'aumônier, qui réveilla le bedeau , qui réveilla les enfants de chœur, qui rallumèrent l'encensoir.
Le prince se maria, et eut à l'instant même deux enfants : l'un se nomma Aurore, l'autre reçut le nom de Jour. Fier de sa nouvelle épouse , le prince ne s'en vanta pas ; mai^il s'éloignait souvent du toit paternel ; ce qui fit penser à la reine , sa maman , que son jeune homme faisait ses farces. Cette respectable mère ,
qui était une ogresse , conçut l'idée bien naturelle de manger le fruit des erreurs de son fils.
Le roi était mort , et le prince avait amené à la cour sa femme et ses deux enfants. Obligé de partir pour la guerre, il crut ne pouvoir mieux faire que de confier sa petite famille à sa chère maman , dont il connaissait cependant le travers.
Il était à peine parti , que la reine fit venir son CLiisinier, et lui demanda un ragoût composé de sa belle-fille et de ses deux
enfants. Le cuisinier, qui était un brave homme , mit trois bêtes à leur place; l'ogresse n'y vit aucune différence.
Quelques jours après , elle rencontra sa belle-fille et ses deux enfants aux Tuileries ; elle les croyait dans un tout autre endroit. Furieuse d'avoir été trompée dans sa digestion, elle voulut faire une fricassée de famille , à laquelle elle ajouterait l'infortuné cuisinier en guise de cornichon.
Mais au moment de mettre cet affreux pot-au-feu , elle voit revenir son fils... Poussée par le remords et par la crainte de Dieu et des gendarmes , elle se précipita dans la marmite destinée à ses cliers petits enfants.
prince en fut fâché ; — Car, disait-il, elle était ma mère, irs n'avons-nous pas tous nos petits défauts!
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