TEXTE DE M. E. BOURGET, — ILLUSTRATIONS DE M. LORENTZ
Lettre de la femme KI-KAN-KANE au mandarin irès-Iettré FI-LI-PONG , en Europe.
"Ka-li-ko, mon fils, qui a tenu (auparavant) l'emploi de Chinois dans le comptoir de la Porte également chinoise , qui touche la tienne, m'a dit, à moi, laSaE (1) légitime de Kin-k.\n- PÔA, son père, trafiquant de bétel, que tu étais lettré entre les très-lettrés; et que tu répandais avec des flots de notre encre la lumière la plus blanche parmi les Barbares civilisés, tes pareils.
" Je t'ai donc choisi , Kravon du soleil , pour peindre à tous la désolation apportée dans le céleste empire par les barbares Hang-liche-men , qui usent de tous les déguisements pour sub-
stituer l'opium , ce poison maudit de Boidha , au bétel , la salutaire fumée du grand Fo , qui se changeait pour moi en poudre d'or.
- Ma voix frappera ton oreille gauche , ainsi que ta droite , car je me suis prosternée dans la pagode des Vents Foudroyants afin que le grand Tien te guide en tes desseins.
(Il T.sie. feiiimp légitime (voyez les dictionnaires cliinni-).
" C'est pourquoi je t'envoie le récit véritable de cette guerre impie.
" Que la triple ombrelle du jour te couvre à jamais de ses flots de Nang-king ! ^
" Crois-moi , je compte sur toi , et j'attends sur l'orteil ,
" Ki-KAN-KANE. "
A Pat-chou-ly, canton de Kang-ton, le 27« jour de la lune Orange.
L'an Vert 575547, le 67« jour du mois des émeraudes, l'heure du serpent sonnant, et alors que le soleil rissolait de son mieux la Terre des fleurs , Tao-kou.\ng , empereur du Céleste Empire, se réveilla en sursaut, frappé d'un violent coup de soleil , et tamtamisa le préposé aux vingt-quatre parasols. A ce signal aussi impérial qu'impérieux , les TAR-TARde la chambre répondirent par un ronflement unanime. Sa Majesté très-chinoise daigna se mettre sur son propre séant , et s'aperçut que ses mandarins dormaient comme des souches. Transportée de colère , elle appela Kôk-ly-kô , le chef de ses muets, qui répondit.... par un bâillement rauque et convulsif. Tout dormait dans le palais ; la ville entière était devenue la proie de rêves opiacés.
A ^é7~Jt\. Kr-HANG-SÉ-LONG , le
mandarin le plus lettré de l'empire , rêvait un nouveau procédé pour inoculer la science.
so
MDSÉE ET MAGASXH CÔMZ9VES.
faisait
Hane-pouf , le légiste , tranchait les ilifficultés de la nouvelle loi sur la séparation de corps.
Le chef des Bonzes, ([ui se voyait double, se creusait lui-même la cervelle pour combiner un nouveau kas- TËTE quand il s'aperçut qu'il perdait la sieiuie; l'infortuné qui le vains efforts pour la rattraper
parvint enfin à la ressaisir ; et pour qu'elle ne vînt plus à s'enluir , il l'enfourcha et se mit en croupe sur son pro-
pre cou. Tout cela , dans ce rêve charmant , lui semblait parfaitement naturel ; mais ce qui l'étonnait , c'était que sa femme , sa femme qui n'avait jamais eu de tête , en avait trouvé une, qu'elle portait sous son bras, se pavanant , la canne à la main !
Fa-kin , jeune lion tar-tar , officier des TIGRES du corps , qui passait sa vie à s'embellir en se tirant les paupières et les oreilles, en s'aplatissant le nez et en allongeant ses ongles; Fa-kin , l'esclave de sa beauté, i-êvait qu'il était condamné à brûler ses moustaches.
Tous les autres, bercés par des songes non moins gracieux , rêvaient serpents , dragons, duels, coups d'épée , de flèche, etc.
Ou bien , emportés dans les régions de la poésie , car l'opium produit les plus enchanteresses illusions , ils voyaient des éléphants jouer aux quilles , des mandarins s'entre-perçant , et une foule d'autres séduisants mensonges.
MUSÉE paii.xPosr
Fich-treI s'écria l'empereur furieux, cane peut pas durer comme ça ; il faut que je prenne un parti quelconque, mais violent. Là-dessus il prit sa canne à pomme d'or, sa pipe et son journal , et s'en alla promener attendant le réveil de ses États.
Tout à coup il aperçut un de ses sujets cherchant sa vie au coin d'une borne de ce vaste dortoir.
Son cœur impérial bondit sous son dragon à cinq griffes.
» Grâce! s'écria l'industriel pékinois en baisant l'orteil de l'empereur ; j'ai nom Hu-ho, je suis né marchand de bétel, et si, contre les lois , j'ai changé de profession , c'est que ma boutique n'a pu résister à l'invasion de l'opium. •■ Ce mot fit frémir l'empereur, qui lui dit avec une royale bonté : •■ Misérable ! je devrais te faire pendre ; mais puisque cela m'est impossible pour le quart d'heure , je te l'accorde (ce quart d'heure ) : profites en pour réveiller mon empire , ou sinon ! . . . . -
Cinq minutes après, Hu-ho faisait tonner tous les canons du palais impérial : Pe-king se réveilla.
Enchanté de l'intelligence du bételier, l'empereur le fit Ko- LA-ô , mandarin de première classe , l'honora du bouton d'or et de l'ombrelle jaune , et, pour le combler, l'autorisa à faire précéder son nom des nobles syllabes du-ko.
Après cjuoi il fit bâtonner sa maison. Il était livré à cette occupation asiatico-chino-coquentieuse, lorsqu'un cri d'effroi retentit à la vue d'un courrier arrivant ventre à terre, qui, après les prosternations d'usage , déploya cette dépêche hiéroglyphique , emblématique et excentrique.
DiA-Ko-Hu-HO fut chargé d'en faire lecture ; elle signifiait ce qui suit :
" A l'éclat de raison.
•■ lUusIre empereur de t Asia-pt-kino-cochinchino-nankino-chine ,
",Tao-kouang, de la dynastie des Tsin.
" Fils aîné du soleil, les barbares Hang-liche-men se disposent à dévorer ton peuple à l'aide d'un vin ardent , qu'ils appellent Ko-GNAC ; ce qui veut dire , dans la langue barbare : Eau de
Mort.
" A l'appui de ce qu'il avance , ton Fil-de-lin t'envoie la lettre d'un barbare aux cheveux rouges , tombée dans ses ongles aussi longs que sages.
,. Ceci est aussi vrai que la profondeur du respect avec lequel je baise tes deux orteils. J'attends.
" Ka-zi-mir Fil- de-lin, •■
Sur l'ordre de l'empereur, le drogman traduisit la lettre du perfide insulaire :
" Mon cher sir John , .. N'oubliez pas de m'envoyer, ce soir, une centaine de Chinois confits, car j'ai du monde à dîner. J'espère bien que vous viendrez en manger votre part. Tout à vous,
» George DENT, esq. ..
MUSEE ET MAGASISr OOMIQUES.
— Bombe de Feu ! fit l'empereur, c'est pour dévorer ma Chine qu'on l'endort! J'avais bien raison de dire que ces Hang-l'chr-mf.n étaient d'abominables anthropophages. Ça ne se passera pas comme ça. — Vite, un courrier , un cheval ! Di.^-ko-hu-ho écrivez :
• \ous avons ordonné et ordonnons :
Art. 1". — L'opium est interdit dans le Céleste Empire. •• Art. 2. — Il est enjoint à tout Chinois sur le point d'être dévoré de se mettre en traveis.
• Art. 3 — Les Barbares aux cheveux rouges seront tous passés au fil de l'épée céleste.
• Art. 4. — En l'honneur de la déconfiture des cent Chinois , et pour être agréable à leurs ombres chinoises , tout l'empire prendra le deuil pendant les lunes Gris-perle et Beurre-frais.
" Respectez ceci. •■
Cela fait, l'empereur expédia au fidèle Fil-de-lin un cavalier du 377' Licorne , qui partit avec la rapidité de la flamme. — Vole vers notre fidèle Fil-de-lin, lui dit-il, et que nos ordres soient exécutés à la rigueur, ou, sinon, i]ue le général Kel-seen nous apporte sa tête.
Pour obéir à l'Edit, la Terre des Fleurs devint la vallée des larmes; et dans toutes les pagodes de l'empire on ouvrit les
PMjMUROIHS PÏÏJBMjMCS.
côté des 1i0ihme.s. côté des dames.
MUSÉE PaiI.IP.OBI
Par anticipation de l'éclataiite vengeance que l'empereur voulait tirer des barbares Hang-liche men , les montreurs de marionnettes reçurent l'ordre de jouer, dans toute l'étendue de l'empire, un drame improvisé par Dla.-ko-Hu-ho. Au dénouement, John Bull était exterminé par Pô-l[-chi-nel.
Quand on reçut à Khang-tWong l'édit de l'empereur, les contrebandiers faisaient passer plus que jamais leur opium à la barbe des gabelous mange-choux.
— Aux armes 1 s'écria le fidèle Fil-de-lix , qui s'empressa de mobiliser la garde nationale. Le même soir, le factionnaire de la porte des Mou-tong bleus vit se glisser dans l'ombre une
apparence européenne qui semblait saluer le tigre d'or qui flottait sur le corps-de-garde.
— Kî-vivE? s'écria la sentinelle , qui s'avançait pour recevoir le mot d'ordre. — Ka po-ral, hors la garde , venez reconnaître Trouille! — Aloâ n'être pas une trouille , reprit en Hang- LO-cHiNois l'apparence ; moâ être un envoyé. — Passez au large.
— Yes , c'est ce que je étais venu demander à Mylord Fil-delin, c'était de laisser passer largement le petit opion à nô chez vô.
Cette réponse peu claire ayant paru obscure, l'envoyé et sa suite furent renvoyés au commissaire Fil de-lin , qui les reçut à sa table ; il les traita de melons verts , de limaces , de petits chiens à la mamelle, de ciboules, d'ailerons de requin, de riz-sain,
MUSÉB ET MAGASIN COMIQUES
et de soupes aux nids d'hirondeiles. Après quoi il les invita, dans les termes chinois les plus flatteurs, à fich-le-kang.
Les cheveux rouges des grans-bre-tongs devinrent écarlate ; cependant, pour témoigner du désintéressement qui fait le fond de leur caractère, ils consentirent à faire cadeau aux poissons de la mer Jaune d'une quantité d'opium évaluée à la somme de soixante-quinze millions. Les mandarins les plus lettrés assurent que depuis cette infusion la mer Jaune ne possède plus dans son lit que des eaux dormantes. Croyant avoir ainsi acheté la bienveillance du sublime empereur, les barbares réclamèrent leurs grandes et petites entrées, le sot-fa fut assemblé , et il déclara qu'il fallait fermer aux Hang-liche-men les ports et les portes.
La guerre fut déclarée. Le lendemain la Chine recevait une frottée maritime n° 1 pour apprendre à dormir.
Les jonques chinoises s'avançaient bravement contre les navires de John -Bull, et les criblaient de flèches qui se ficl\aient dans le flanc des vaisseaux comme des épiiîgles sur une balle de coton. Les navires des barbares se contentaient de marcher et de passer sur les flottes célestes.
La tranchée fut ouverte devant Khang-thong. Le siège dura trois minutes ; les barbares essuyèrent sans pâlir le feu d'un petit canon richement décoré , qui , chargé de boulets à sonnettes émaillées , avait la propriété de tuer tous les artilleurs attachés à son service. Les enfants de la Terre des Fleurs perdirent du
coup cinq cents hommes, tandis que les barbares , dont l'artillerie avait ébréché de fond en comble toutes les porcelainifications de la ville , n'eurent à déplorer que la perte d'un vieux loup de mer, mort-ivre , et ne comptaient dans leurs ambulances qu'un jeune mousse , qui saignait du nez par excès de santé.
MUSEE PHILIPOM.
Sur ces entrefaites , le prudent Dia-ko-hl'-ho arriva de PÉ- KiNG , muni d'une idée de haute chinoiserie. Par délibération du SoT-FA , il avait été décidé que l'on allait déplo3'er sous les murs de Kh-4NG-thong les ressources les plus terribles de l'art militaire chinois. On fit venir de toutes les provinces des drapeaux représentant les dragonnades les plus horribles , et ces monstres hideux , vomissant des flammes , qui naguère avaient médusé tout l'empire du Grand-Lama. Mais l'ingénieux Dia- Ko-Hu-Ho , qui , quoique peu lettré , savait très-bien qu'il fal-
lait combattre les hommes de l'Occident avec leurs propres armes , avait été chercher dans l'arsenal impérial tous les numéros du Mu-sÉE Fi-Li-poNG, traduits en Tar-tar man-ge-choux d'après le mandarin L'e-^u-rance. La Reine de Chiffre avait été multipliée dans le format le plus gigantesque, et le 27' jour delà 45« lune de l'an vert 575547, les Hang-liche-men virent fondre sur Khang-thong des millions de Chinois , portant au bout d'immenses piques ces formidables images. Cette irruption se fit avec accompagnement de tam-tam , tambours , triangles , timbales ,
trompettes , de chapeaux-locaux , de cloches et à' ut de poitrine si discordants , que la horde des barbares aux cheveux rouges crut assister à une représentation monstre de la Reine de Chiffre. Cette charge chinoise opéra. Les plus vaillants tressaillirent, et le général Hang-liche-man , tympanisé , s'empressa d'accepter leur ouverture , et promit délivrer la ville, quitte à la reprendre, moyennant une livraison ie sonnettes chinoises, s'élevant à la bagatelle de 300,000,000,000,000,000,000 ster-ling.
Kel-seen et DiA-KO-HU-HO s'assemblèrent et tinrent conseil pendant une demi-lune; le résultat de cette conférence fut qu'il fallait se procurer de l'argent à tout prix. Les habitants de Kang-tong furent donc priés de contribuer à grossir le Magot en vendant leurs thés aux facteurs barbares ; Kel-seen , qui éprouvait le besoin de se venger, fit venir son artillerie et vida ses caissons dans les caisses des négociants chinois ; le tout, bien battu, bien mêlé, fut servi chaud sous le titre pompeux de thé DES BR.\VES. Cet habile thé ne fut pas très-goûté des Hang-lichemen , qui cependant s'en débarrassent avec succès en Europe sous le nom trop exact de thé-poudre à canon.
La somme payée, les barbares évacuèrent. Pour célébrer une victoire si chère les Chinois se rasèrent à neuf, on fit dresser sur les places de la ville des tables triomphantes où Kan-tonois et Kan-tonoises firent une consommation exorbitante d'ail , de poireaux , de piments , d'oignons , et enfin de tous ces mets exquis , piquants et parfumés que le deuil public avait interdits ; on avança l'époque de la fête des Lanternes , qui devait se célébrer deux lunes après en l'honneur du dieu Fa-lô. Cette fête brillante fut couronnée par des feux tartaricopyriques.
Au sein de l'ivresse et de l'allégresse , Kel-seen , convaincu
gf-
qu'il n'avait pas tout à fait exterminé les barbares, s'empressa d'aller porter sa tête à l'empereur.
Tao-kouang , qui présidait en ce moment au repas des Kan- ARDS célestes , fit retomber son courroux sur la malheureuse tête de cet infortuné général ; mais, touché de l'habileté avec laquelle
mUSÉE ET MAGASIN COMIQUES.
il avait jeté la poudre aux yeux des Hang-liche-men , il la lui rendit en lui disant ces paroles aussi mémorables qu'eurof.éennes Que veux-tu que j'en fasse !
La bonté du monarque toucha cette vieille moustache , qui sortit du palais bouleversé et la tête à l'envers.
Morale tie la Chose. — Avis à Mjfl. les JOroguistes.
Lorsqu'un article ne va pas, qu'il abonde sur place, et qu'il n'est nullement demandé , vous prenez un bon grand vaisseau garni de boulets et de son amiral , lequel , après avoir cinglé vers un pays lointain , cingle les habitants à mort , à la seule fin de leur faire avaler la drogue quelconque qui vous embarrasse.
MODES DU JOCR.
lîiilic, couleur Rarlifl . de niaiîcmoisclle Minetle ; crispin à ca.'cade, de iii.i(li-m<ii<rlle Augusiiiu- ; rapnie d'Aîo^nridrino. — Pant,ili)ii pr.iii de laupe, li.il)ii-todinsf)!c lie l'iqiieprunmann, couleur mémoires du di jblc.
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