VOYAGE D AGRÉMENT A PARIS
Pur ïïjouis HVART— nesshts pur n.éfJiUMEH.
Il est convenu parmi les Français qui descendent tristement le fleuve de la vie tout le long du Rhône , de la Moselle ou de la Dordogne , que les habitants de la grande ville dont la Seine arrose les bords peu fleuris sont les êtres les plus fortunés du globe.
Paris f-st l'Eldorado de tous les rêves départementaux, la t»"rre de C'hanaan de toutes les imaginations provinciales, et il n'est pas un Strasbourgeois, un Romorantinois ou un Carcassonnois qui n'ait fait le vœu de faire un voyage d'agrément à Paris avant de mourir. — Infortuné ! tu ferais mieux de garder tes illusions jusqu'à ton dernier soupir.
Je parle surtout du petit rentier ou du modeste employé qui n'apprend à connaître les délices de Paris que dans quelque hôtel bancal orné d'un estaminet borgne , — et qui , en fait d'agrément , ne peut se permettre que le restaurant à trente-deux sous, le parterre de l'Ambigu, et l'ours du Jardin -des- Plantes ; car pour le riche , Paris est toujours unpays de Cocagne , mais il serait moins exact d'ajouter :
Sans sortir de l.i ville il trouve li cani|i;i^tie;
à moins que les jardins poudreux et gringalets des hôtels du faubourg Saint-Germain , à moins que leur végétation étiolée et rabougrie , ou que les paysages épinards de l'Opéra ne soient considérés comme de légitimes représentants des prés , des champs et des bois que le peuple parisien ne connaît que de nom.
Revenons à notre modeste voyageur. A force d'économies pendant toute une année , il est parvenu à réaliser cent écus, et il a résolu de les manger à Paris pendant six semaines. — Voilà notre homme parti par une diliuence Laffîtte et Gaillard; et comme il est avide d'impressions de voyage, il grimpe sur rimpénale où il se trouve en compagnie de quatre personnes dont un conducteur , deux remplaçants alsaciens et un bouledogue anglais.
Le conducteur passe son temps à tourner la inéeaniciue, à payer les relais , à descendre et à remonter ; les Alsaciens fument tout le jour et toute la nuit ; le chien gratte ses puces et fait souvent pis que cela.
Voyageur, conducteur, remplaçants et bouledogue sont remués, serrés, heurtés comme une salade, ce qui fait que tout le long du chemin il n'a vraiment que des compressions de voyage. . .
Heureux encore si, pendant son sommeil , une malle ne lui dé-
gringole pas sur l'estomac, car généralement cet accessoire procure un cauchemar peu flatteur.
Mais deux nuits sont bientôt passées. — du moins à ce ([ue disent en pensant au pauvre voyageur ceux de ses amis qui , par hasard, pensent à lui Après quarante-huit heures de route, c'est-à-dire de cahots, de chnleur étouffante, ou de froid, de pluie ou de poussière , le touriste provincial saute d'allégresse sur l'impériale. — Il apeiçoit les minarets de la ville orientale nommée Paris "... c'est-à-dire , en lan<jue vulgnire , les tours tristes
MUSEE ET MAGASIH COMIQUES
et brunes de N^otre-Dame , les hauts-fourneaux des fabriques , précédés, accompagnés et suivis d'une immense forêt de cheminées de toutes grandeurs et de toutes noirceui-s —
Notre homme ne se tient pas de joie, il est heureux comme un sultan des Mille et une iVuils , et rien ne manquerait à son bonheur s'il avait songé à s'approvisionner de pastilles du sérail , attendu qu'il est obligé de se boucher hermétiquement le nez en traversant le bois de Bondy, ce Campo Santo des chevaux parisiens non embaumés par 31. Gannal.
Mais , heureusement ! quand le voyageur arrive à Lu Villette, il reconnaît que ça ne sent plus le vieux cheval. C'est une nouvelle odeur et une nouvelle impression de voyage. Cette odeurlà porte un nom gentillet, elle se nomme poudretle.
Le premier monument qui frappe ses yeux à son entrée dans la capitale . c'est un temple grec dont les prêtres sont en habit vert-bouteille et en casquette goudronnée. — Ces personnages arrêtent l'étranger et lui demandent s'il a quelque chose à leur déclarer. — L'étranger ouvre de grands jeux , et, voulant répondre à cette politesse par une phrase équivalente , il leur déclare que franchement Montlaucon est un voisinage bien désagréable.
Le fonctionnaire public vert-bouleille ne se contente pas de cette déclaration, et. fouillant dans la poche de notre voyageur, il en retire un demi- saucisson non entièrement consommé en route . en vertu duquel il dresse procès-verbal contre le délinquant qui a voulu faire tort à la ville de Paris de deux centimes et demi.
Nouvelle impression de voyage.
Mais l'autorité vert-bouteille des barrières de Paris a (|uelquefois égard à l'ignorance et à la bonne loi du vovageur, qui en est quitte alors pour trente francs d'amende.
Arrivé dans la cour de Ihôtel des messageries, l'hospitalité parisienne se manifeste à l'égard du voyageur avec une force
q;ii dep;isse tout ce qu'on raconte de plus fabuleux de la part des montagnards écossais , — quinze maîtres d'hôtels plus ou moins garnis viennent assaillir notre homme pour lui offrir des appartements, des chambres , des cabinets, le tout pour presque rien; et à défaut du voyageur , il semble que chacun d'eux veuille emporter dans son établissement au moins un pan de sa redin-
gote ou un fragment de son parapluie. — C'est un spectacle aussi attendrissant que déchirart!
A peine installé dans une des chambres du maître d'hôtel qui est parvenu à l'enlever à la force du poignet, notre homme demande le chemin du Palais-Royal !
Pour le provincial, tout Paris se résume encore dans le Palais- Royal , palais enchanté qui n'est plus guère enchanteur, — et qui . de toutes les merveilles célébrées par les historiens , n'a conservé que son canon qui part toujours très- régulièrement à midi quand le gardien n'oublie pas de mettre sa pipe sur la lumière
Les beaux yeux des Parisiennes ne tardent pas à exercer leur influence magnétique sur le moral du voyageur , qui , pour se métamorphoser en Joconde , et afin de mieux courir de la brune à la blonde, entre dans un magasin de tailleur à prix fixe et choisit l'habit bleu le plus barbeau qu'il peut trouver, — moyennant soixante-quinze francs. — Bon marché inou'i; mais ce vêtement a été confectionné par les pauvres prisonniers qui ont oublié de coudre les boutons et de soigner les coutures. — ce qui fait qu'à
peine sorti de la boutique notre nouveau dand}" est suivi par cinq ou six gamins se permettant de plaisanter sur la solution de continuité qui s'est déjà manifestée dans le dos du promeneur.
Il faut bien pardonner à de pauvres prisonniers de ne se servir que de pauvre fil.
En ayant soin de faire recoudre entièrement son habit et de faire repasser à l'indigo le drap qui déteint déplorablement toujours par suite des larmes dont l'ont inondé les pauvres prisonniers , notre homme finit par avoir un habit de soixante-quinze francs passable , mais qui lui revient à cent deux francs.
Sans sortir du Palais-Royal, le voyageur peut se livrer aux délices d'un dîner à 40 sous oii l'on a quatre plats au choix, — au choix du restaurateur bien entendu, car tout ce qu'on demande au garçon vient toujours de finir. — Ce qui fait qu'au lieu d'une julienne on vous apporte une purée aux croûtons, et en place de saumon à l'huile on vous sert de la gibelote de lapin.
Par exemple, des biftecks, il y en a toujours! — Cela tient peut-être à ce que les dîneurs, même les plus crocodiles, ne parviennent jamais à les entamer.
MUSEE PBZI.XFON.
iri
Mais on a le droit d'envelopper proprement ce bifteck dans une feuille de papier et de l'emporter en province pour s'en faire confectionner un paire de bretelles en caoutchouc.
En sortant du reslaurant , — nous nous servons de ce mot parce que la langue fraiiçaise , dans sa pauvreté , ne nous en fournit pas d'autre. — le vo3'ageur vase placer à la queue de rOpcra, et pendai't une heure il éprouve le divertissement d'être bousculé par deux ou trois cents autres futurs spectateurs ; mais avec de la constance il finit par arriver jusqu'au bureau pour s'entendre dire par le buraliste : — Monsieur, il n'y a plus de billets.
Xotre homme revient donc à son hôtel sans avoir pu entendre Duprez , — et chose plus terrible, deux jours après il parvient à entrer à l'Opéra pour entendre Marié.
La visite des monuments publics prend toutes les premières journées du provincial à Paris : — il se lève à six heures du matin pour courir de la colonne de la Bastille à la colonne de la place Vendôme, et de la fontaine des Innocents à la fontaine ]\lolière. — Ce n'est pas que ça l'amuse infiniment, attendu qu'il
n'est ni architecte ni fontainier ; mais il est à Paris pour voir, et il voit.
Quant au Jardin-des-Plantes , c'est différent; il y a là des émotions pour tout le monde, — depuis celui qui aime la camon)ille jusqu'à celui qui aime les singes.
Quelquefois l'éléphant vous fait bien une cravate de sa trompe, mais c'est encore une émotion et une impression de voyage.
Il va sans dire que le voyageur qui est à Paris pour son agrément se rend religie'usement à l'hôtel des Invalides pour voir les cendres de l'Empereur et la grande marmite. — Par malheur, les cendres sont invisibles, et l'invalide qui s'est offert pour l'introduire dans la cuisine lui annonce que la fameuse marmite est à rétamage depuis quinze ans, tellement il y a d'ouvrage . mais il lui montre une des trois cents casseroles qui la rempla-
MUSÉE ET MAGASIN COMIQUES
cent, — et le voyageur, qui est à Paris pour son agrément, donne trente sous pour voir une casserole!
Le lendemain , autre déception dans le même (juartier : — voulant emporter une idée grandiose de la représentation nationale et de l'éloquence parlementaire, notre voya^^eiir va faire queue à la porte de laChambre des députés : et après deux heures
il profite du passage d'un omnibus pour monter dans cette voiture qui le conduit aux Gohelins.
Heureusement qu'en arrivant auprf^s du Jardin-des-Plantcs il reconnaît son erreur : il s'empresse de descendre de voiture et se trouve culbuté au beau milieu de la rue. — C'est ce que les conducteurs d'omnibus appellent descendre les voya-
d'attente, il entre enfin dans la salle, et, le cœur tout palpitant d'émotion, il prête l'oreille aux accents éloquents de l'orateur qui monte à la tribune. — C'est M. Durand (de Romorantin) qui demande que le chemin de fer du centre passe par Romorantin.
Légèrement mystifié , notre homme sort de la Chambre des députés; et , voulant se rendre à la Madeleine, il a l'imprudence de demander son chemin à un jeune Parisien en blouse et en bonnet grec, qui s'empresse de lui donner des indications qui , après deux heures de marche, l'amènent devant l'éléphant de la place de la Bastille.
Notre homme en est quitte pour revenir chez lui en se promenant tout le long du boulevard , et il profite de l'occasion pour s'acheter une chaîne de sûreté qui lui sera fort utile quand il aura r-mplacé la montre que les compères du marchand viennent de lui enlever pendant qu'il faisait son emplette.
Grâce à Dieu! le visage n'a pas porté. Le voyageur profite de son retour par le quai des Orfèvres pour entrer chez un dagiierréohjpeiir afin d'offrir son médaillon à la dame de ses pensées. — Mais malheureusement l'artiste en protochlorure met notre homme face à face avec le soleil ; et comme il
Vexé d'avoir fait une longue course inutile et d'avoir été volé, notre homme veut se donner l'agrément de retourner chez lui en omnibus ; et comme il demeure aux environs du Palais-Royal ,
est difficile de mirer ses yeux dans les yeux de cet astre sans faire une légère grimace, le médaillon obtenu ne présente qu'une ombre chinoise qui semble reproduire un monsieur fort laid qui a la colique.
MUSÉE PBII.XPOIV.
Voulant visiter tous les monuments de Paris , l'imprudent voyageur s'aventure un soir dans la salie de l'Odéon, et, par un fait bien facile à prévoir, pendant qu'il dort sur une l)anquette, une foule de rats ont l'audace de s'attaquer à lui, attendu qu'il n'y a pas un chat dans la salle.
Pour continuer à bien s'amuser à Paris , notre homme songe enfin à faire les trois cent soixante-sept commissions dont il a été chargé par ses amis et par les amis de ses amis. — Pendant trois jours il ne sort de la graine de moutarde que pour courir chez le marchand de maillechorf , sans oublier de prendre en passant cinq flacons de racahout des Arabes, Deux clysoirs artésiens,
Une boîte de graine de \' orgueil de la Clmie,
Six pots de la véritable graisse d'ours de Delignou, Quelques faux-cols de crinoline ( durée 5 ans ), Le traité des maladies Ae peaux, par M. Giraudeau de Saint- Gervais, orné du portrait de l'auteur et d'une ode sur la teigne, par feu Barthélémy,
Un paquet de crayons de Johnston, un de Robert son et un de Blagueston pour en faire la dilTérence.
Une boîte de pilules purgatives, recommandées par le célèbre docteur Tartempion.
lintin , après onze jours de séjour à Paris , notre homme s'aperçoit qu'il ne lui reste de ses trois cents francs que tout juste
ce qu'il lui faut pour payer sa place à la diligence; et, blasé sur tous les plaisirs de la capitale , il retourne joyeusement dans sa ville natale, — pour peu qu'il n'ait pas eu l'idée de joindre à tous ses agréments l'agrément bien plus grand encore d'aller se promener sur un chemin de fer.
Rentré dans son gîte , on le voit souvent , par une réaction assez commune , vanter la grande ville, ne plus tarir sur les merveilles de la capitale , sur les plaisirs qu'il a bus à longs traits; sur ses succès dans la haute société , ses bons mots, ses fines reparties, ses aventures galantes, etc. , etc. Ou bien, il devient franchement l'ennemi de Paris, qu'il juge tout entier par ce qu'il en a vu et auquel il préfère de beaucoup les charmes de sa localité.
MUSSE ET MAGASIN COMIQUES