PIERROT E^ AFRIQUE
MIMODRAME Orné de changements à vue, combats de sabre à quatre, moulinets, sauts de carpe et autres divertissements africains.
L'Afrique est transportée aux Funambules, la colonie française occupe un littoral de huit pieds carrés ( vieille mesure). La Casauba est peinte à la détrempe , le désert est d'un effet surprenant; il règne de la première à la seconde coulisse de droite.
Abd-el-Kader commande une armée de marchands de pommes de terre frites et de négociants en sucre d'orge.
Les Français sont figurés par une noble génération de marchands d'allumettes chimiques allemandes.
Les femmes du sérail exhalent une odeur asiatique de hareng et de picton à 8.
Donc, — nous sommes en Algérie , à Constantine ou ailleurs. — La ville est aux champs , les Français qui l'assiègent se battent comme des Turcs. Deux Maures — vivants, — qui ont seuls échappé au carnage, viennent raconter les malheurs de leur patrie.
De ces deux guerriers, l'un n'est rien moins qu'Abd-el- Kader... il vient en boitant, car il est blessé au bras droit... La blessure est grave , la princesse *** déchire un morceau de son vêtement pour en couvrir la plaie du sultan. — Combien la décence n'eilt-elle pas eu à souffrir si Abd-el-Kader fût arrivé criblé de blessures ! !
L'orchestre des Funambules exécute un de ces jolis petits airs sans nom qu'on n'entend que là, — ou bien au Théâtre-Français.
Abd-el-Kader, ainsi que la pantomime expressive vous le fait
comprendre, est passionnément amoureux de la princesse ***, mais affreusement jaloux d'un aimable voyou arabe que vous apercevez dans le fond. Une rixe est inévitable, lorsqu'un prisonnier frrrançais vient faire diversion à la scène.
Le prisonnier , c'est Pierrot-Debureau , qui s'est trop avancé sur les derrières de l'armée.
Tout enfariné qu'il est. Pierrot n'est pas blanc ; les Arabes se proposent de pratiquer à son endroit une fastidieuse décapitation.
Par bonheur , les quatre marchands d'allumettes , qui représentent l'armée française, se font jour au travers des titis arabes et Pierrot retrouve sa liberté.
Les Algériens abandonnent la princesse *** , que Pierrot présente à son capitaine comme une femme fort aimable et très peu sauvage.
Engourdi par un regard oriental et voluptueux, le galant militaire est entièrement subjugué.
La belle, qui a laissé ses z'-hardes dans la Casauba, demande un sauf-conduit que le capitaine s'empresse de lui accorder.
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L'ofEcier écrit ce sauf-conduit de sa propre main ; Debureau, indiscret et léger comme un véritable pierrot, le lit de ses propres yeux, ce qui donne lieu à la scène mimique ici représentée.
Cependant l'armée française , continuant sa moisson de lauriers, se dirige vers le palais du dey d'Alger, qui vit encore (les auteurs des Funambules sont peu forts sur l'histoire ou peu scrupuleux).
Le malheureux dey s'enfuit, seul, à pied, comme un simple marchand de dattes, laissant ses trésors, ses femmes et ses
esclaves à la merci du vainqueur; mais il tombe dans les mains de Pierrot.
Ici les amateurs de genre applaudissent un admirable combat de savate qui se termine par une véritable roulée.
Pierrot mime parfaitement la scène que tout le monde connaît.
Ch.\uvin , criant à son camarade Ganivet. — Arrive donc ! arrive donc ! je tiens le dey d'Alger, je l'ai fait prisonnier!
Ganivet. — Bon ! amène-le. . .
Chauvin. — Je ne peux pas, il ne veut pas me lâcher.... Arrive donc !
Bientôt les Arabes accourent à l'aide de leur sultan , Pierrot tire son coupe-chou et se prépare à une lutte à mort.
L'arme se brise dans sa vaillante main ; accablé par le nombre, mais toujours frrrançais, le fusilier se saisit d'un manche à balai oublié sans doute par le concierge du palais, et tient tête à quatre Bédouins altérés de son sang;.
Héros de Pixérécourt, oirbns errantes sur le boulevard du crime, et vous, Tautin, Térigny, Gougibus (1), vous tressaillez au bruit de ces combats à quatre , de ces combats à moulinet qui firent trente ans votre gloire!
(1) Anciens acleiiis des vieux inùlodiames.
MUSEE ET MAGASIN COMIQUES
Pierrot écrase ses adversaiies, ou plutôt les assomme, et rejoint le corps d;irn)ée.
Étourdie par le bruit du canon et par la fusillade, épouvantée par les cris des mourants, la belle sultane s'enfuit à rebroussepoil ; c'est-à-dire que, malgré les tendres sentiments que son cœur éprouve pour le charmant officier d'infanterie, dans son trouble elle se jette au milieu des féroces Bédouins.
Abd-el-Kader s'en saisit, et va l'emporter dans sa tanière, lorsqu'un jeune Arabe, rallié aux intérêts de la France, tire bravement en l'air et brûle la cervelle au tyran africain.
Pierrot, qui n'en a pas fini avec la gloire et la victoire, continue à se distinguer et devient — comme Henri IV — le point de mire, — le but d'un nouveau Ravaillac, d'un fanatique mahométan. au poignard duquel il échappe à force de grimaces
Le fort est assiégé, Debureau monte à l'assaut et entre le premier dans la place.
11 est nommé dey d'Alger et de Navarre, porté en triomphe, fêté, adulé, et revêtu des insignes de ses hautes fonctions.
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Las d'une lutte qui pouvait fort mal finir. Pierrot prend un parti définitif, il embroche son assassin.
Pierrot accepte ces honneurs avec le sentiment de son mérite, et néanmoins avec une bonhomie qui lui concilie tous les cœurs.
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Ahd-el-Kader est probablement enterré, probablement l'exdey se retire dans le désert ou prend le parti de venir embaumer de pastilles du sérail les carrefours parisiens; probablement encore l'officier épouse la sultane favorite. — L'auteur laisse toutes ces coniectures s'établir dans la tête du spectateur. — Pierrot, Pierrot seul occupe la scène, — et vraiment c'est justice, car Pierrot est on ne peut plus divertissant.
Le voici installé dans les fonctions de sultan , qui consistent , comme chacun sait, à fumer le chibouke, à contempler les houris de son harem et à s'égayer de leurs danses légères.
De charmants pages africains , choisis par la direction du théâtre dans la riche population du faubourg Saint-Antoine , apportent au monarque et sa pipe culottée et de magnifiques coussins pour reposer ses augustes membres.
Puis vient un repas splendide auquel Pierrot fait tant d'hon neur que son abdomen prend immédiatement des proportions colossales.
Cette faculté du couscoussou de développer ainsi les régions intestinales, peut-être aussi l'ennui qui accable les grands de la terre, et certainement l'amour de la gloire, qui ne meurt jamais dans un cœur vrrrrraiment /^'aracé , dégoiitent Pierrot du rang suprême : il a. gouverné sans peii7\ il abdique sans crainte.
Mais toujours désireux d'assurer le bonheur de ses sujets , il les réunit et leur fait connaître les charmes du cancan , cette danse de caractère, qui va se répandre du Môle algérien aux extrémités du désert, et former le lien de deux peuples si bien faits pour s'estimer , est par lui exécutée avec tout le chic , avec tous les gestes qui ont immortalisé le nom de M. Alexandre Chicard de Paris.
Analyser une pièce des Funambules, c'est une absurdité aussi grande que la pièce elle-même, nous en convenons; mais pour donner une idée de Debureau, de ce grimacier spirituel, de ce Pierrot bien supérieur à sa position acrobatique; en un mot, pour servir de cadre aux poses et gestes de ce véritable acteur jeté par le sort sur les plus méchants tréteaux de Paris, il fallait bien suivre autant que possible le fil de la parade dans laquelle nous l'avons fait fii);urer.
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