‹ Musee Pie-Clementin (volume 5)Chapitre 1 sur 55 · Musee Pie-Clementin · texte numérisé non relu

Musee Pie-Clementin

J\f ous n'avons que très-peu cV objets sur lesquels nous devions donner des éclaircissemens à nos lecteurs, en commençant ce volume. Le plan de Vouvrage 9 et la classification des monumens > sont précisément les mêmes que ceux que nous avons déjà indiqués dans la préface du premier tome. Cependant les morceaux nouvellement acquis, pendant la publication de ce volume , par les ordres du Souverain Pontife régnant y pour accroître les précieuses richesses de son Musée , offrant de nouveaux sujets ^ qui eussent dû , suivant l'ordre que nous avons établi , avoir leur place dans la première partie, nous les avons ajoutés dans Vappendice > a la classe des Divinités , coin* me nous les avons indiqués dans la préface même.

Les lecteurs n'apercevront aucune différence dans le style, ni dans la manière dont ces sujets sont traités , quoique le rédacteur soit changé.

Le nom de Jean-Baptiste Visconti 7 mon

pere y que la mort nous enlève > sera toujours cher aux amans des beaux-arts , par le zèle y par l'habileté , et par le généreux désintéressement avec lequel il a secondé la munificence de deux Pontifes dans la vaste entreprise qu'ils avaient formée ? en projetlant cette riche collection que nous publions aujourd'hui. Accablé par des maladies et par ses travaux , plus que par Vage > quand on commença V édition des monumens du Vatican, il n'était plus en état de s'occuper de la rédaction de leur explication , et ne pouvait y contribuer qu'en y attachant son nom. J avoue qu ayant employé seul tous mes soins dans ce travail > je le poursuivrai sans apporter aucun changement dans sa méthode ; ainsi sous ce rapport Vouvrage ne paraîtra pas sortir de plusieurs mains. Je crains seulement que le public ne puisse y trouver la seule différence par laquelle j'eusse desijé quii distinguât ce volume du précédent ; c'est-àdire, qu'il ne s'aperçoive pas que les sujets y seront traités plus savamment. Quelques efforts que jaye fait pour arriver à ce but , je ne puis me flatter que mes progrès dans l'érudition i par une étude , trop interrompue malgré moi pendant ces

deux dernières années, soient suffîsans pour rendre ce second volume supérieur au premier.

Je me suis permis d'introduire quelquefois dans les notes de courtes digressions, dans l'intention de mieux interpréter les monumens , ou d'expliquer le sens de quelque expression d'un ancien auteur > ou enfin de relever quelque équivoque d' écrivains modernes. L'utilité de ces discussions étant incontestable , je me flatte que mes lecteurs ne porteront pas la rigueur au point d'exiger qu'elles ayent toujours une connexion absolue avec mes sujets.

Tai dit que l'utilité de pareilles remarques ne peut être contredite ; sans minquieter de l'opinion de quelques-uns qui voudraient diminuer l'importance des études auxquelles se livrent les antiquaires. L 'érudition archéologique ne s acquérant que par la connaissance des langues mortes, qui offrent des difficultés presque insurmontables pour la plus grande partie des savans modernes > ceux-ci prennent à -tache delà décrier , comme fait le renard > dans la fable d'Esope , en dédaignant les raisins qu'il ne peut atteindre.

Je ne passerai pas le temps à réfuter ici

ex professo leurs argumens frivoles ; je ferai sei dément remarquer que Von peut raisonablement appliquer aux connaissances des antiquités } comparées avec les fastes des nations, la réflexion que Plutarque a placée à la tête de ses Vies ; savoir : que Ton apprendrait bien mieux à connaître les grands hommes > siati lieu de les étudier dans les histoires générales , on les étudiait dans leurs moindres actions,, parles apophtegmes, et par les anecdotes de leur vie privée, qui font découvrir leur caractère plus que le récit des batailles , ou le tableau des grands traités de paix.

La science des antiquités nous fait connaître en détail y avec toutes leurs particularités, les moeurs , les passions , les usages , les rits , les opinions y les arts , les religions , les mémoires , les traditions , et les sciences des peuples anciens ; la valeur, l emploi } les qualités de beaucoup de productions naturelles y et les régions oh elles se trouvent. Par ce moyen elle nous achemine à une connaissance plus exacte et plus vaste de ï histoire de Vhomme y du monde , de la société , que tout ce que nous enseignerait V histoire civile ; ce qui la fait appeler le précepteur universel 7 dont le me-

rite ne peut être contesté , d'autant plus qu'elle est de toutes nos connaissances la plus facile et la plus prompte à acquérir.

Cette étude des antiquités est en outre trèsintimement liée avec une savante intelligence des auteurs classiques grecs et latins ? que Von doit considérer comme autant de flambeaux qui répandent perpétuellement la lumière dans la véritable roule des sciences et des lettres de tous les siècles : jusqu'à ce qu ìi sorte de l'espace immense du temps qui s'avance y et de la révolution des choses y un autre peuple assez heureusement formé par le destin , pour devenir à son tour le guide et l'honneur du genre humain, comme le fut le peuple Grec. Alors les mort urne ns de ce peuple pourront faire oublier ce que nous admirons dans les anciens : un tel événement ne peut , sous aucun rapport , être prévu en élévant sa pensée dans l'étendue qu'offre l'avenir > autant que ï esprit humain peut se flatter de pénétrer par des conjectures et des probabilités.

La corruption qui s'est introduite dans les lettres accuse déjà notre siècle de sa négligence pour la lecture des classiques. Les sciences qui fleurissent actuellement ne peuvent même, à cet égard, rassurer nos des-

cendans contre les atteintes de la barbarie y puisqu'elles sont encore exposées à se soumettre à de frivoles subtilités , et à s'éloigner par-la des objets essentiels qui devraient les diriger (i). Pour régler convenablement leur marche , il n'est rien de plus utile que la lecture des anciens auteurs. C'est par une conséquence sensible de la plus parfaite direction dans V étude des choses savantes que nous avons pu recueillir des fruits inappréciables , et en grand nombre y d'une masse de connaissances beaucoup moindre. Nous sommes plus avancés dans la physique , et nous sommes moins robustes et moins sains que les anciens ; nous avons fait des progrès en morale ? et c'est aux anciens que nous devons les chef-d 'œuvres de législation ; nous avons découvert un monde nouveau, et ils possédaient plus d'or, peut-être^ plus de commodités, et même des plaisirs qui nous sont inconnus ; la sphère de nos sciences s'est aggrandiey et nous leur sommes restés inférieurs dans les lettres et dans les arts.

Mais laissons de coté ces discussions qui

(i) Andrés: Dell'origine, de' progressi e dello stato attuale d'ogni letteratura, tornei, chap, i6?p. 4<)2»

seront super/lues pour de véritables hommes de lettres et , peut-être, vaines pour les tartuffes en littérature. Je dois prévenir mes lecteurs \ que ce volume contient le reste des statues qui appartiennent a la classe des Divinités payennes , et qu'elles ont été distribuées dans cet ordre. On commence par les Divinités des enfers , qui suivent celles du ciel , de la mer et de la terre , déjà publiées dans le premier volume.

Viennent ensuite les Divinités qui fuient) selon les payens eux-mêmes , transportées au ciel par V apothéose , la religion ayant appelé quelques mortels au rang des Dieux , à cause de leurs actions merveilleuses > ou de leurs Utiles invention , comme Esculape , Hercule, etc. Après sont rangées les Divinités créés , pour ainsi dire , par le génie des langues, qui en employant quelques noms abstraits , lesquels servaient à désigner les qualités des hommes, des choses , des accidens , comme la Pudeur, V Eternité y la Victoire etc. , ont fourni aux poètes Vidée de les personnifier et àia superstition, celle de les diviniser. Après celles-ci sont les Déités étrangères (Peregrini Dii) appelées ainsi par les anciens, parce quelles ne s'introduisirent que tard dans la supersti-

ÏO

tion grecque et latine, et qu'elles sont comme indépendantes de la mythologie grecque. Tels sont les Dieux venus de VEgypte et de TOrient. Notre Musée est plus riche de monumens d Egypte qu'on ne pourrait se 1 imaginer par le peu de statues égyptiennes rapportées dans ce volume. La raison est que Ton na pas pu les graver toutes , parce quelles n étaient pas encore restaurées, et nous les donnerons dans les appendices, dont V un , qui contient treize statues de différentes divinités y est ajouté à la série des Dieux étrangers y comme nous V avons déjà indiqué.

JSous avons disposé à la suite des sujets qui appartiennent a ï histoire hé roique ^ ceux qui sont liés avec Vhistoire ancienne ; c'est-à-dire 3 avec Vhistoire grecque et celle des barbares ; et finalement 9 ceux , en plus grmid nombre , qui ont des rapports avec Vhistoire romaine.

Il en sera exposé encore dans le troisième tome plusieurs de la même espèce y avec les statues qui appartiennent aux coutumes des anciens y et avec les appendices pour toutes les classes qui sont insérées dans le présent volume*

Avant cependant de publier le compiè-

ment des slalues , le quatrième servira de Parergon qui contiendra une grande par~ tie des h as-reliefs du Musée. Il nie parait que le public désire jouir de cette édition avec quelque impatience , parce que ces sujets sont plus étendus , plus érudiis que ne peuvent l'être la plupart des statues. Cette transposition ri apportera aucun désordre dans V ouvrage y d autant plus qu'elle cv été prévenue par un exemple estimable dans la belle édition des antiquités d'Hercidanum , où les bronzes sont mêlés aux peintures avec une piquante variété.

M. Louis Mirri, éditeur de notre Musée Pie-Clémentin, n épargne ni soins, ni dépenses , pour bien mériter des amateurs de V antiquité et des arts du dessin. Il a cherché à rendre les gravures de ce volume bien supérieures par leur exactitude , par leur fini, et par le goût, à celles du premier tome : et s' étant aperçu que quelquesunes des premières gravures, qui ont vu le jour y ne donnaient pas une idée assez juste de la beauté des originaux , il a chargé M. L. Cunego , qui passe à bon droit pour un des meilleurs graveurs de l'Italie, de refaire quelques planches , lesquelles seront distribuées gratis aux souscripteurs r

et à tous ceux qui ont déjà acheté le premier volume. Il espère pouvoir par-là offrir aux amateurs une édition digne des monumens admirables qu'elle renferme, et donner en même temps une preuve de sa reconnaissance envers un public éclairé qui s'est empressé de lui enlever le grand nombre d'exemplaires qu'il avait fait de cet ouvrage,

Il me reste à présent à parler de la perspective qui précède cette préface , représentant la magnifique porte de la Rotonde du Musée Pie. C'est ainsi que l'éditeur remplit rengagement quii a pris de donner, avec les monumens de l'art qui se conservent dans le Musée , les plans , les coupes > et les principaux points de vue de ce grand édifice , que sa noble architecture rend digne de rassembler les chef s-d' œuvres des arts anciens.

Celte grande porte de la Salle , en forme de croix grecque 9 qui est la première sur Vescalier qui conduit de la bibliothèque du Vatican au Musée (i) , donne entrée , cornme nous V avons dit> à la Rotonde. Les pieds-

(i) V. le plan qui précède la préface du premier tome.

droits sont faits dun très-beau granit rouge, et appartinrent à un ancien édifice, élevé dans le champ de Mars , près de la région moderne appelée Parione. Les topographes romains ont cru que cet édifice pouvait être les thermes de Néron. Ces pieds-droits transportés dans le magasin de la Basilique du Vatican, n'avaient point encore été employés nulle part jusqu'à ce qu'on eut trouvé à les placer à un monument utile, et peut-être aussi majestueux que Vêtait Védifice ancien. Ce superbe granit rouge 9 dont ils sont formés , est très-remarquable par d'assez grandes taches de basalte que Von y voit répandues , et qui ont excité la curiosité et ïattention de plusieurs biographes. Leur proportion et leur forme sont attiques.

La grande corniche dorique à dentelure., dont la frise et V architrave couronnent tout le tour de cette Salle , saille aussi sur cette belle porte y mais elle est d'une matière plus précieuse. La frise est de granit rouge, et on y lit en lettres majuscles dorées

MVSEVM P1VM:

le reste est de beau marbre blanc de Limi , sculpté avec beaucoup d'élégance et de finesse.

Des deux cotés de la porte ] il y a dans la corniche deux ressauts , lesquels sont ornés , sur la frise y de trygliphes de métal doré. Ils soutiennent deux grands vases également de granit rouge. Au milieu s élève un timpan demi- circulaire , dans lequel est placé un beau fragment de basrelief, représentant un de ces combats de bêtes féroces qui formaient les spectacles sanglans dont Rome s'amusait. Dans le volume qui renfermera les bas-reliefs on fixera Tattention sur ce qui mérite d'être remarqué dans ce morceau de sculpture.

Les deux ressauts placés aux cotés de la porte , posent sur deux beaux supports, au lieu de colonnes doriques. Ces sup± ports sont formés d'un tronçon de colonne, de granit rouge > avec sa base sculptée tré s -légèrement , établie sur une plinthe et un socle. Cette colonne tronquée est enrichie à sa partie supérieure par une espèce de cimaise de métal doré. Dessus sont élèves deux colosses , aussi de granit rouge oriental^ qui représentent deux Agatademons y ou deux bons Génies égyptiens, que ï empereur Adrien avait, peut-être, fait placer à Ventrée du Canope dans sa fameuse Villa de Tivoli. On peut en voir la

description dans ce volume , plan. XVtIL Je ferai remarquer que les Égyptiens en inventant ces espèces de Cariatides , leur conservèrent un usage qui leur était propre ; celui y au rapport de Pomponius Mela (i), que 9 contre la coutume des autres peuples y les hommes devaient soutenir les fardeaux sur leur tête y et les femmes sur les épaules, he vase que soutiennent ces deux figures a été depuis orné de feuillages en métal doré, pour lui donner plus de grâce. Sur le vase est posée une sommité de colonne avec son gorge? in , terminée par le chapiteau dorique sculpté avec autant d'habileté que tout lèi reste y et elles soutiennent la saillie que fait en cet endroit la grande corniche.

Je ne fatiguerai pas plus long-temps le lecteur > et me bornerai à le prévenir dune erreur échappée dans le premier volume, page 2 4 y note (i), où T abréviation TRI- CH1L d'une inscription ancienne doit s'entendre absolument par Trichila , au lieu de Tricliniumy comme je Tai annoncé sans trop de réflexion.

(i) Pomponio Mela , De situ orbis , U%\ 1 7 chap. g7 Nymphodor. apud Schol. Sophocl Oedip. Colon, v. 35o.

Ve PLANCHE.

Aux divinités du ciel, des mers et de la terre , dont nous avons parlé dans le premier volume ^ nous ferons succeder celles des en« fers ; c'est-à-dire , le Jupiter du Styx , le Jupiter Souterrain (i) , le Jupiter Dis , plus connu sous le nom de Pluton , ou le dieu riche , ce que signifie le nom Dis, qui se rapporte à la parole latine Dite.

La majesté terrible de sa physionomie farouche

* Haut cinq palmes trois onces 5 aycc la plinthe six palmes.

(1) Pluton est appelé Jupiter Souterrain par Homère,, IL I, v. 4^7- Et dans Hesichius, v. Zfiç, 7j€VÇ xaraovloç , Jupiter Souterrain.

Musée Pie-Clém. Vol. IL 3

le fait reconnaître pour le dieu des ombres ; mais ce qui achevé de le caractériser, c'est le Cerbère Ianitor Orci qui se repose à ses pieds. Je ne parle pas de ce sceptre, ou fourche à deux pointes, qu'il tient de la main gauche, parce que c'est une invention du moderne restaurateur , dont on ne voit pas d'exemple sur aucun des monumens qui représentent Pluton. Un attribut qui lui convient davantage , est ce modium , ou boisseau , placé sur sa tête , qui est l'emblème de la richesse et de l'abondance. Il appartient en effet au dieu qui prit son nom de l'opulence , dont il était regardé comme le dispensateur -, ce qui le fit confondre souvent avec Plutus (ïl/iovroç) dieu de la richesse , divinité allégorique , et qui fut inventée par les philosophes et les poètes , sans être adorée chez aucun peuple. Les mines fécondes en minéraux précieux que la terre ren-t ferme dans son sein , ont donné lieu à en attribuer l'empire au dieu des royaumes souterrains, ou des enfers , ce qui est la même chose (i). C'est, peut-être, par le même motif que Plu-

(i) In sede Manium opes quaerimus , nos ad inferos agunt. Pline 7 liv. XXXII ; Platon dans le Cratile, et Cice'ron; De nat. Deor. , liv. Il, ch. 26, ajoutent d'autres raisons au sujet des noms de ce dieu. Voici les paroles du dernier 1. c. : Terrena autem vis omnis ? atque natura Diti patri dicala est : qui dives et apud Grcecos ÏIÀOVTQV, quia et recidant omnia in tetris ? et oriantar a terris.

ton a été regardé comme le dieu des morts j parce que ce fut un usage très-ancien que d'ensevelir les corps dans des cavernes , ou dans toutes les excavations souterraines \ sans doute pour dérober aux yeux ces témoignages de notre fragilité , qui choquent nos sens , et attristent l'âme.

Le Cerbère qui est à ses pieds , offre la figure d'un chien à trois têtes , tel qu'on le voit sur tous les monumens, actuellement sous nous yeux ; quoique les poëtes anciens , et les mythologues , l'ayent représenté sous des formes assez variées (i). Les déscriptions les plus élégantes qui nous soient parvenues , ne manquent pas de parler des serpens qui environnent son triple col.

Ce qui surtout doit exciter l'intérêt d'un connaisseur habile, en voyant ce simulacre de Pluton , c'est d'y remarquer la ressemblance parfaite qu'il a avec les images de Sérapis. On peut lui confronter celle que donne Fabretti (2), celle de Cuper (5) , très-ressemblante à notre figure , et que l'on voit sculptée en bas-relief sur un autel consacré à Sérapis. L'histoire ancienne et la mythologie nous instruisent sur

(1) V. Spanheim? De praest^ et usu numism., dissert, VI; oii il décrit les différentes figures que les mythologues ont donné à Cerbère.

(2) Inscript. , ch. "VI ; n. 20.

(3) Dans Harpocrate*

cette ressemblance. La théologie payenne nous apprend que chez les Egyptiens , le dieu des morts se nommait Sérapis (i); et nous lisons dans l'histoire , qu'il eut à Memphis un temple très-ancien , un autre à Racotis , dans l'endroit où fut bâtie la ville d'Alexandrie ; et que ce fut précisément à cette époque que Sérapis fut connu. Elle nous apprend aussi que le culte de ce dieu se répandit davantage , lorsque le premier des Ptolomées , à cause d'un songe qu'il avait fait , ordonna le transport à Alexandrie d'un vieux simulacre de Jupiter Dis , ou des Enfers , qui était en très-grande vénération , depuis fort-long-temps , à Sinope, ville distinguée du Pont. Ce simulacre arrivé en Egypte, et que Cerbère, ainsi que le serpent, firent reconnaître pour Pluton , prit le nom de Sérapis ou Sarapis , divinité indigène et analogue au Pluton grec , avec lequel les Egyptiens se plurent à le confondre (2). C'était ce à quoi aspirait l'esprit national des Grecs ,

(1) 'Julian. imp.y orat. IV.

(2) On verra toute cette narration dans Tacite , Hist., liv. IV y ch. 23; Plutarque, dans le livre De Iside et Osiride 7 remarque à ce sujet, que cette divinité changea de nom en arrivant en Egypte: Qv <yàp eneîSev om&ç ôvo^ia^ofievoç yikev, akTC slç 9 KXe%&piïpeiav Tto^io^eiç TÒ &ap' AïyvTtrioiç ovo/xa rov TI/Ivtqvoç ènriiaaro , ^apaftliïoç. « Car elle ne vint pas de là ( de Sinope ) » avec ce nom; mais ayant e'te' transférée à Alexandrie* » elle y reçut le nom de Sarapis que les Egyptiens don- » nent à Pluton. »

et ce qui en même temps convenait à la situation des Égyptiens. Les premiers jouissaient en voyant leur théologie s'introduire dans le culte de toutes les nations , et les seconds ne demandaient pas mieux que d'adopter les opi-> nions religieuses de la nation dominante , sans toutefois abbandonner leurs rits , et en conservant, au moins, les noms déjà consacrés par leurs théogonies.

De ce moment , tous les peuples suivirent l'exemple que leur donnait Alexandrie , et le Pluton , ou Jupiter Dis de Sinopis , fut adoré par les Payens sous le nom de Sérapis. Telle fut l'origine de la renommées dont vint à jouir une divinité de l'Egypte, (jui était restée presque inconnue jusqu'au règne d'Alexandre le Grand, et qui fut représentée avec une figure, avec des attributs , et des ornemens qui ne furent jamais en usage dans la religion des Egyptiens. Car la barbe , le calathus , l'habit tout-à-fait grec , sont des caractères qui ne devaient pas laisser le moindre doute parmi les modernes , que ces images eussent eu leur origine dans le royaume de Pont (i). Denis le géographe, qui était d'Alexandrie, reconnaît

(i) Cependant Jablonsky dans son Pantheon Aegypthim, liv. II, ch. 5, § 5$ et liv. IV, ch. 3, § il et i5; veut en douter, et il y a e'te' engage' par les étymologies. Il faut observer ici que celles du nom de Sérapis que les écrivains grecs ont répétés sont également incertaines.

en effet ce dieu pour le grand Jupiter de Sinope (i) } et Ton en trouve fréquemment l'effigie sur les monnoies de cette ville , qui devint une colonie romaine (2). Je remarque encore que le boisseau , modium , se voit sur la tête de presque toutes les divinités asiatiques, comme le Jupiter Labradée de Milasium, la Junon de Samos , la Némesis de Smyrtie , les Dianes de Perga et d'Ephèse. Soit que l'on veuille adopter l'opinion de Buonarroti , en prenant cet attribut pour un souvenir des colonnes qui étaient adorées dans les temps les plus reculés , à la place des simulacres humains, ou soit qu'on préfère de l'interpréter, avec les anciens , pour un symbole de l'abondance , dont ces dieux étaient regardés comme les dispensateurs , ce symbole , qui convient parfaitement à Jupiter Pluton , à Jupiter Dis, ou à Jupiter le riche de Sinopis , quelque soit l'interprétation que l'on veuille lui donner, ce symbole , dis-je , fera reconnaître un de ces ornemens appelée par Juvénal (5) ;

Asianorum <vetera ornamenta Deorum.

En effet parmi tous les pompeux ornement

(r) Dionis Perieges. y v. 255,

» Le temple du grand Jupiter de Sinopes. »

(2) V. Vaillant, Numi coloniar. in Hadriano, t. I; p. 161

(5) Sat. III ; vers. 218*

dont on voit surchargées les têtes des figures égyptiennes , il n'y a rien qui ressemble au modium que l'on trouve aux anciennes divinités asiatiques (i). Ce qui rend invraisemblable l'opinion de quelques pères (2) de l'église , qui ayant supposé que le modium de Sérapis était une invention égyptienne , ont cru reconnaître dans des figures de ce dieu le patriarche Joseph y en appliquant ce symbole à l'abondance qu'il avait procurée à l'Egypte.

Quoique le travail de notre statue du Pluton , qui indique une époque ou le culte de Sérapis avait réuni sur un même et seul objet les idée du polythéisme (5) , annonce la déca-

(1) En observant cette origine des images de Sérapis, on voit se dissiper les incertitudes du comte de Caylus sur ce calathus , à propos duquel il a dit que l'éclaircissement est plus à désirer qu'on ne le doit espérer» Recueil,) t. III , pl. XV, n. ï.

(1) Ruffin , Hist. eccl., liv. ÏI.

(5) Toutes les statues de Plulon qui existent sont d'un ciseau médiocre, et laissent toutes une équivoque avec Sérapis. On trouve cependant son image sur plusieurs bas-reliefs qui représentent l'enlèvement de Pros^rpine. La seule tête de Pluton sans modium, et qui n'ait pas une physionomie qui conviene à Sérapis, se trouve placée parmi le grand nombre de raretés qui ont été dé" terrées, et dont jouit S. E. le prince Chigi dans le Laurentin. Le travail de cette tête est admirable elle a dans ses traits une expression si terrible , et un tel désordre dans sa chevelure, qu'on y reconnaît sur-lechamp un Pluton. Elle devait être ajustée sur le torse?

dence des arts (i); cette figure est cependant estimable par son intégrité , et parce qu'elle représente , sans doute , l'image du Pluton de Sinope qui fut transportée à Alexandrie (2). En voyant sur les monnoiés de tant de villes grecques-asiatiques la même figure assise avec Cerbère à ses pieds (5) , en la retrouvant répétée , non-seulement sur des bas-reliefs, mais aussi des statues , comme celle du temple de Pozzuolo , qui est à présent à Portici , et une autre , dans la ville Borghese , à laquelle on a ajusté une tête sans barbe , qui ne fut pas la

qu'on suppose devoir être vêtu, ce qui, comme nous l'observerons par la suite, e'tait une des particularite's remarquées aux images de ce dieu.

(3) Le savant comte De-Luca possède à Rome une petite lame très-curieuse , sur laquelle on lit cette legende : EÎC 0EOC CEPAniC : Mus Deus Serapis. Caylus, Recueil, t. IV, pl. 57, n. 5, parie d'une autre lame qui est analogue à la precedente. Je ne m'étendrai pas longuement sur ce sujet, parce qu'il ne présente rien d'obscur aux philologues, et parce que je devrai y revenir à propos de deux superbes bustes de Pluton Serapis qui ornent le Musée Pie-Clémentin.

(2) Nous devons observer par amour de la vérité, que quelque probable que soit cette opinion, le Serapis des médailles de ; Sinopis est cependant en pied. V. la description de Belley, sur l'ère de Sinope: Mémoires de VAcad, des Inscriptions, tome XXII in-4.0, depuis 1752 à 1754. La belle petite statue de Sérapis en bronze qui est dans la galerie du grand duc de Florence, est aussi en pied et dans la même attitude.

(5) Vaillant , N umismata Graeca Irnpp, passim.

sienne , on peut coujecturer que l'original fut rendu célèbre par la vénération des peuples.

Nous apercevons cependant dans Fair du visage, je ne sais quelle expression farouche, quelque chose d'effrayant , que Winckelmann regarde comme un caractère propre à Pluton (i), auquel les Grecs ont souvent donné l'epithète (TTvyepôç (2), stygeros , qui signifie odieux. C'est à l'amour qui attache l'homme à la vie que l'on peut attribuer l'origine de ce sentiment d'aversion que l'on eut dès-lors pour le dieu de la mort. De là les Grecs le considérèrent quelquefois comme une divinité nuisible , malfaisante , et le confondirent même avec l'Arimâne des Perses (5) , que ces anciens partisans des deux Génies , regardaient comme le principe du mal.

L'inscription que l'on conserve dans le Mu-

(1) Winckelmann, Storia delle arti del disegno , h V, ch. 1, § 28.

(2) Homère, //. v. 268.

(3) 1 Apeifiav^ç ô 9Aid^ç tfapà VLêpaaiç. « Arimâne » est Platon chez les Perses. » Hésich. v. ^ApeifiaT^Ç. Diogene Laërce parlant des deux principes, dit: rô (lèv ovojJbOj eïvai Tjsvç nui 'O/>opX0*<^ç, rô de Aâffç naï 'ApsifidvLOÇ. « Que l'un est ( bon ) celui qu'on appelle » Jupiter, ou Oromasde, Vautre ( c'est-a-dire le méchant ) » s'appelle Pluton , ou bien Arimâne. » Plutarque aussi , lorsqu'il raconte que la reine Amestris sacrifia a Pluton des victimes humaines , a voulu designer sous le nom de Pluton A&jjç le mauvais principe, ou l'origine du mal, c'est-à-dire Arimâne*

sée Pie-Clémentin , et qui est consacrée à cette divinité malfaisante , est fort-curieuse et nous croyons faire plaisir à nos lecteurs $n la leur mettant sous les yeux (i).

Revenons h l'examen de notre figure. Il est à remarquer que les mains sont une restauration moderne : la droite devait teuir une patère , ou s'avancer sur le Cerbère , et la gauche soutenait une lance , ou uu sceptre , tel qu'où

(i) D • ARIMANIO

AGRESTIVS • Y • C DEFENSOR MA.GISTER • ET PATER - PATRVM VOTI -CD

c'est-à-dire : Deo Arimanio A gres tins vir clarissimus de* fensor , ma gis ter et pater patrum voti compos dicavit. Les titres de de'fenseur , de maître, ou de père des Augustales , sont des charges municipales \ la première avait beaucoup de raprochement avec le rang de tribun du peuple de la république romaine , le titre de maître convenait à beaucoup de soins supérieurs dans les choses sacerdotales ou civiles. Enfin le nom de père des pères est particulier a des cérémonies Mitriaques. Ce nom provient, comme celui d'Arimâne, des superstitions persannes. Cette inscription doit être regardée comme très-rare , et il doit paraître fort-extraordinaire, que le nom de cette divinité odieuse chez les Perses, et qui est synonime & immonde y tellement qu'on ne l'écrivait chez eux que comme un signe de réprobation, tracé en caractères différens , ait été dans l'occident invoqué par des voeux et honoré avec des autels. Voyés le très-savant livre- de Thomas Hyde ; De religione Persarum.

le voit ordinairement à Sérapis dans les monumens. Ce sceptre convient très-Lien à Pluton , non-seulement comme roi de l'Erèbe , mais aussi comme chef des peuples (i). Les anciens ont souvent donné à ce sceptre une autre signification, et l'ont regardé comme un nilomètre , ou mesure de l'élévation des eaux du Nil , laquelle se déposait , selon la coutume , dans le temple de Sérapis (2). Il nous reste à observer à présent quelques plantes , sculptées autour du calathus , et que le dessinateur n'a pas exprimées , parce qu'elles ne sont pas assez bien distinctes dans le marbre. Quoiqu'elles ne soient qu'indiquées en quelque sorte , nous y reconnaissons cependant des arbres qui portent le gland , dont les rapports avec Pluton ne sont pas bien connus- Néanmoins , en voyant constamment la figure de ces plantes répétées et sur le calathus d'un petit Pluton que possède le célèbre sculpteur Bartolomeo Cavaceppi , et sur celui qui orne la fin du chap. 1 , liv. VI de la Storia delle arti , mes idées se sont portées vers le chêne vert , plante funéraire

(1) Un des noms de Pluton fut celui de ' KyeoÛiMÇ ou 'AyeoiXaoç , qui signifie chef, ou qui rassemble les peuples j par la même raison le Dante a dit :

Tulli convengon qui êt ogni paese.

Y. Callimaque , Hymn. in lamcr. Palladis , v. i3o -, et Spanhemius.

(2) Suidas, Xdpamç. Ruffin, Hist. eccl} t IL

et qui produit des glands. Cet arbre était rangé, comme le ciprès, parmi ceux destinés à orner les tombeaux; il était de mauvais augure (i); d'où Ton peut croire qu'il fut consacré à Pluton , le dieu de Y empire des morts , qui passait pour une divinité malfaisante et funeste. Les anciens regardaient la yeuse comme un arbre triste et funèbre , non pas tant à cause de la couleur sombre de ses feuilles , que parce qu'il ne se parait jamais de fleurs , et qu'il paraissait ainsi peu sensible aux délices de la belle saison de l'année (2).

(1) Les églogues de Virgile, dans lesquelles on voit deux fois le chêne vert présente' comme de mauvais augure :

Sinistra cava praedixit ab ìlice cornix.

Ecl. I et IX ; et les vers du 1. XI de Y Eneide , v. 849

et suiv. , on y décrit un tombeau :

.... Fait ingens monte sub alto Régis Der cenni terreno ex aggere bustum Antiqui Laurentis 9 opàcaque ilice tectum ,

cela qui prouve suffisamment ce que nous venons d'é-

tablir.

(2) Ces expressions sont de Pline , XVI , 25 : Non enim omnes ( arbores ) Jlorent , et sunt TRISTES quaedam y quaeque non sentiant gaudia annorum 7 nam neque ILEX etc. ullo jlore exhilaratur. Par cette citation et par la précédente , on peut conclure que Fyuse était une plante lugubre chez les anciens , quoiqu'on lise le contraire dans Macrobe , Satur. II, 16, peut-être est ce une erreur. Quand on dit que le chêne vert ne produit pas de fleurs 7 il faut entendre par-la qu'elles ne sont pas d'une couleur distincte du feuillage.

Le bas-relief très-rare qui dans notre gravure orne le piédestal de notre Pluton ( plane. I a ) , est conservé dans notre Musée. 11 fut trouvé sous-terre à Ostie , où Winckelmann l'avait vu. Il représente l'Amour et Psiché près du trône de Pluton et de Proserpine , fable si agréablement raccontée par L. Apulée. Le Pluton est très-ressemblant à notre statue , par son attitude , son habit , et dans ses attributs , excepté le calathus qu'il n'a pas sur la tête , quoique Winckelmann ait cru l'y avoir aperçu , peut* être parce qu'il ne se rappelait pas assez cette figure (i). L'habit, comme dans la statue , montre très* peu le nud , et fait allusion aux ténèbres , qui conviennent au dieu du Tartare, et qui, à cause de cela, a été représenté voilé dans une peinture ancienne (2) ; et c'est de l'obscurité que vint son nom d' Aîdfiç , Aides , dont le sens propre signifie obscur , invisible.

Observations de V auteur ^ insérées dans le tome VII de V édition de Rome,

J'ai suivi à la page 20 l'opinion commune que le Jupiter de Sinopis prit le nom de Sérapis lorsqu'il fut transporté en Egypte. Un fait rapporté par Diogène Laërce , semble cou-

Ci) Winckelmann, Storia delle arti, liv. V, ch. 1. (2) Sur le tombeau des Nasons, où est la fable, cTAlceste; pl. XXVI.

trarier cette opinion. Diogene ayant entendu dire qu'Alexandre , le conquérant de l'orient i se faisait adorer sous le nom de Bac chus: et <vous , repondit-il , faites de moi un Sérapis ; faisant ainsi allusion à Sinopis sa patrie , où Ton adorait Sérapis. Si le fait est vrai , Sérapis était jadis le nom de cette divinité du Pont. Jablonscky a pris le parti de le nier ( Panth. Aegypt. , 1. II , ch. 5 , § 5 ) ; mais comme il n'a pu opposer à ce que rapporte Diogene Laërce que de très-faibles conjectures > fondées sur des étymologies très-incertaines > il est plus sur de convenir que le nom Sérapis était donné par les habitans de Sinopis à leurs principales divinités , et avouer que l'origine de ce nom est encore inconnue.

A la page 29, note (2), j'ai encore suivi l'opinion commune des antiquaires qui croyentr qu'Hercule est représenté rendant à Admète son épouse Alceste ramenée des enfers , sur la peinture citée du tombeau des Nasons (pl. 10): mais depuis , dans mon ouvrage sur les Inscriptions Triopées , p. 102 et io5, j'ai mieux expliqué cette peinture , qui représente , selon mon avis, les noces d'Alcmène et de Rhadamante , célébrées dans les champs Elisées , en présence d'Alcide.

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