PLANCHE XL
La Victoire *.
Cette divinité allégorique (1) , protectrice de l'empire romain pendant onze siècles , fut une de celles de toutes les divinités du paganisme qui obtint un culte de plus longue durée ; car
* Haut, cinq palmes ; dix onces 5 avec la plinthe six palmes , deux onces.
(1) Elle est cependant dans la Théogonie d'Hésiode, qui lui donne pour mère le Styx, nom qui signifie odium „ haine; et pour sœurs elle 0 la Force, la Violence ël l'Emulation.
les sacrifices publics qu'on lui offrait ne furent suspendus que vers la fin du quatrième siècle de notre ère, malgré tous les efforts que fit le sénat indigné pour les conserver , suivant ce que nous apprend l'histoire et les écrits de Symmaque. Cependant ses simulacres d'une certaine grandeur sont rares (i). Peut-être parce que la plupart étaient en bronze , et que le besoin ou l'avarice les fit détruire , ou parce que cette déesse ayant perdu les attributs et les symboles qu'elle devait avoir dans les mains et sur les épaules , on peut avoir employé ses figures à d'autres applications (2) , ou bien parce que la persécution des empereurs chrétiens animée par la résistance du sénat romain , les porta à détruire tous les monumens de cette idolatrie. Parmi le petit nombre de statues en marbre de la Victoire qui nous reste , si celle-ci est d'une petite dimension, elle est au surplus très-estimable par l'invention , et par l'élégance
(1) On trouve souvent dans les musées de petites figures antiques en bronze de la Victoire 7 qui se plaçaient sur les enseignes. Elles sont la plupart dans l'attitude de voler y et leurs pieds semblent ne poser sur aucun plan :
Nudo suspensa pede ; Prudence, liv. II, contre Symmachus.
(à) Je crois de cette espèce la figure de la villa Albani j que le savant abbé Raffei a appelée une Junon qui descend a Leninos. Osservazioni sopra alcuni monumenti della villa Albani , p. 17. L'auteur lui-même a cependant fait remarquer qu'elle ressemble a une Victoire.
de la manière dont elle est traitée. Son pied appuyé sur la proue d'un vaisseau , comme on la voit sur des médailles, indique une Victoire navale. Elle n'est pas cependant privée de son trophée ordinaire , quoique quelques personnes pourraient le croire plutôt affecté à la Victoire terrestre , comme ayant été absolument inventé pour désigner le lieu d'où l'ennemi prit la fuite. Peut-être la Victoire pour laquelle notre monument avait été dressé fut-elle remportée et sur terre et sur mer ; ou peut-être aussi le trophée n'indique-t-il pas un de ceux qui se dressaient sur le champ de bataille , mais un de ceux dont on ornait les temples, les portiques , les arcs , les forum et les palais. Ce signe est tellement l'attribut particulier de la Victoire , qu'un auteur grec ne l'a définie qu'en parlant du trophée même obtenu Ntdti n rpoTcaiv^ia. La Victoire est la possession du trophée (i). L'auteur de notre marbre a donc fort-justement pris le parti de la faire se reposer sur le trophée, pour indiquer l'assurance qui naît après avoir mis en fuite et désarmé l'ennemi. A cette expression d'assurance on pourrait appliquer la situation du bras gauche placé sur sa tête , si une petite statue semblable, trouvée postérieurement (2), et
(1) Moschopulus.
(2) Elle appartenait à M.r Thomas Jenkins ; gentil homme anglais ; grand connaisseur.
plus entière dans cette partie , ne nous apprenait pas que sa véritable attitude était celle de se couvrir la tête , comme une espèce de jeu du casque suspendu au sommet du trophée.
Notre Victoire n'est pas telle que la dépeinte Prudentius (i) ;
Tumidas fluitante sinu investita papillas ;
car elle est presque nue , telle que nous la présentent quelquefois les anciennes monnoies. On la voit de même sur les bas-réliefs , sur les pierres gravées, oii la Victoire est représentée sacrifiant un taureau , ou près de l'antre de Mythras , ou bien lorsqu'elle indique les victimes des triomphes. Les ailes sont reployées, et ne la font pas soupçonner inconstante. La couronne moderne , qu'elle tient dans sa main droite , a été imitée des anciens monumens.
Cette petite statue était , peut-être, destinée à faire l'ornement de quelque architecture avec d'autres semblables. En quelle circonstance ? La chose est difficile à conjecturer. Depuis la Victoire d'Actium, l'histoire ne nous parle pas d'autre combat naval pendant les temps qui vi» rent fleurir les arts à Rome. On voit cependant sur des médailles de Vespasien et de Titus la Victoire avec la proue. Qui sait si ce n'était pas une imitation simple de tant d'ima-
(i) Prudent., I. Il ; contre Sjrmmachus
ges qui, dans les temps glorieux de l'empire d'Auguste, représentaient la Victoire d'Actium*