‹ Musées de la HollandeChapitre 49 sur 72 · WILLEM VAN MIERIS · texte numérisé non relu

WILLEM VAN MIERIS

rouge de ton, comme il arrivait trop souvent à Bega. Signé : C. bega, 1663. Le musée de Francfort-sur- Mein a aussi deux tableaux datés de cette même année qui précède celle de la mort du peintre.

Jan Miense Molenaer, qui paraît être également un sectateur des Ostade, n’est pas cité dans le catalogue du Louvre. On ne le trouve point non plus aux musées d'Amsterdam et de La Haye; mais, au musée de Rotterdam, il a trois tableaux. Ici, au musée van der Hoop : un Benedicite, assez fin, peu important. Un de ses tableaux est gravé dans la Sfa/fford Gallery, aujourd’hui Bridgewater Gallery.

Hendrik Martensz. Zorg se rattache encore à la pléiade dont Adriaan van Ostade et Adriaan Brouwer sont les initiateurs. Son Marché aux poissons, avec vingt-huit figures, est une peinture très-ferme, trèssimple, un peu froide seulement pour ce coloriste chaleureux. Signé : M. Sorq. f.

Le catalogue porte au nom de Agama, sans autre désignation, deux Intérieurs, un peu sombres, mais qui paraissent assez forts et rappellent, de loin, plusieurs maîtres, les van Ostade, Jan Steen, Pieter de Hooch. Je ne sais qui est cet Agama, et, comme ses tableaux sont accrochés à une rangée supérieure, impossible d'examiner s'ils offrent quelque monogramme ou quelque date.

VWizzem van Mieris. — M. van der Hoop, à qui ne déplaisait point la mignonne peinture moderne,

avait naturellement recueilli des Mieris et des van der Werff. Frans van Mieris le vieux, à la bonne heure! c’est un maître délicieux dans ses ouvrages choisis, et comparable à Metsu. Ce n’est pas sa faute si les faux connaisseurs le rendent souvent responsable des maigres pastiches de son fils dénaturé. Nous n'avons rien de lui, malheureusement, sauf, peutêtre, un petit panneau, placé tout en haut, que le catalogue lui attribue : « Une dame avec une cage d'oiseau. » Mais, de Willem, quatre tableaux, sur bois : deux pendants, une Boutique d'épicier et un Chimiste ; un paysage arcadien, sujet mythologique; et «une dame assise, ayant une pomme dans la main, et un seigneur à côté d'elle. » Le tout, cru, froid, mince et bête au possible.

Arie de Vois a souvent imité Frans van Mieris. Un petit tableau de lui, sur panneau ovale : Paysan, fumant sa pipe, est assez grassement peint.

ADRIAAN VAN DER WERFF, — Quatre chefs-d’œuvre de l'illustre chevalier! On aurait bien dû les vendre avec les quatre Willem Mieris, pour aider à payer les frais de succession. Cela vaut beaucoup d'argent encore aujourd’hui. Les amateurs de mauvais goût n'ont jamais manqué et ne manqueront jamais aux peintres de mauvais style.

Van der Werff est peut-être le peintre qui s’est le mieux soutenu dans les ventes depuis un siècie et demi, comme le montrent les catalogues de Gerard

JAN STEEN. 107 Hoet et de Terwesten et toute la série des catalogues jusqu'à nous. Seulement, il est: arrivé que les vrais grands artistes, dont les œuvres se vendaient quelques dizaines de florins au milieu du dix-huitième siècle, ont monté prodigieusement. Tel tableau de Rembrandt, de Cuijp, de Hobbema, payé alors 20, 30, 50 florins, vaut maintenant 20, 30, 50,000 fr. , et davantage. Le chevalier van der Werff n’a pas eu, du moins, cette progression. Sa cote, exorbitante autrefois, est toujours restée la même : autour de 6,000 fr. La valeur des produits industriels ne saurait avoir les fluctuations chanceuses des créations du génie: Nous sommes en pleine mythologie : l'Enfance d'Hereule et Y Enfance de Bacchus, deux petits pendants sur bois. Que celte peinture de porcelaine va bien aux deux fils de Jupiter! Puis, un paysage avec des faunes et des nymphes, sorte de bacchanale, où le chevalier s’est permis des libertés fabuleuses, pour l'ébattement des princes et des riches bourgeois, ses admirateurs. Le quatrième tableau est intitulé : «une Mère avec deux enfants. » J’ai eu le bonheur de réussir à ne jamais le voir et je ne sais pas ce que c’est.

Jan Sreex. — De tous les peintres hollandais, je crois bien que c’est Jan Steen qui, en France et même dans le reste de l’Europe, est le moins apprécié selon son mérite. Je ne parle pas de quelques demi-inconnus, tels que Theodor de Keïjser, Nicolaas Maes, les Koninck, van der Meer de Delft, etc.

Jan Sleen est bien connu de nom, et même par un certain nombre de ses tableaux répandus partout. Mais il ne viendra jamais à l’idée des artistes et amateurs de le citer en première ligne, sur le même rang qu'Ostade ou Metsu, entre autres.

C’est pourquoi j’insisterai sur le caractère du génie de Jan Steen, toutes les fois que nous rencontrerons de ses chefs-d’œuvre.

La comédie est apparemment un genre littéraire et artistique égai à la tragédie et aux autres formes de l'imagination humaine. Molière vaut Racine sans doute, et Rabelais pourrait bien être plus grand que Bossuet. Il ne semble pas cependant qu'en peinture on rende la même justice au génie comique. C’est peut-être que ce genre n'a pas trouvé, dans les diverses écoles picturales, des expressions aussi complètes que dans les littératures.

Quels sont les peintres de comédie dans les écoles italiennes? il n’y en a point. La peinture y eut toujours des tendances tragiques, épiques, élégiaques, ou bien historiques, et surtout mythologiques et allégoriques. Le Jugement dernier, de Michel-Ange, est une épopée religieuse, l’École d'Athènes, de Raphaël, une épopée philosophique, l’Apothéose de Charles-Quint, du Titien, une épopée historico-fantastique. Les Madones sont des allégories, les Madeleines des élégies. Au-dessous de ces grands genres, c’est à peine si l’on rencontre même

DA parfois l’églogue ou la pastorale, toujours transpo-

sées d’ailleurs dans des régions antiques et fabuleuses, aveç des satyres velus et des Amours ailés.

En Espagne aussi, la peinture est surtout tragique et mystique, — ou splendidement naturaliste. Mais la peinture espagnole n’a point eu de Cervantes.

La France, si spirituelle et si caustique dans les lettres, n’a jamais eu non plus, dans les arts, son Rabelais, son Molière, son Voltaire, son Le Sage, son Diderot, son Balzac. Où sont Panurge, Sganarelle, Pangloss, Gil Blas, le Neveu de Rameau, Vautrin, en peinture? Je vois bien en France quelques graveurs comiques, Callot, Abraham Bosse; un peintre de ballets et de fêtes galantes, Watteau. Mais la comédie humaine n’y à jamais eu de peintres. Pourquoi donc, aux temps de Rabelais, de Molière et de Voltaire, le génie français ne se développait-il pas dans les arts de Ja même façon que dans les lettres?

L'Allemagne est tragique et fantastique. Albrecht Dürer, avec sa Mélancolie et son Coursier de la Mort, la représente tout entière. Point de comédie dans ses arts.

L’Angleterre à eu Hogarth, comme l'Espagne aussi eut Goya, comme la France a Daumier, trois satiristes des mœurs locales et passagères; mais ce n’est point la comédie éternelle de l'humanité, à la façon de Molière.

Dans les Flandres, il y a quelques peintres de comédie, le vieux Brvegel, Teniers. Mai le splendide

génie de Rubens, influencé par l'Italie, maintient l’école sur les hauteurs allégoriques, ou dans les sujets de religion et d'histoire. Rubens est te peintre des dieux et des héros. La Destinée de la reine Marie de Médicis, n'est-ce pas une épopée ?

Chose singulière, que ce bon peuple hollandais, si simple etsi grave en apparence, soit le seul qui ait eu une véritable école de peintres de comédie. Lucas de Leyde avait déjà cet instinct. Et, quand l'esprit hollandais se trouva complétement émancipé par la liberté religieuse et politique, tout à coup il éclate en une immense moquerie, impitoyable pour les préjugés et les pruderies fausses. Je ne connais personne qui ressemble autant à Panurge que Brouwer, autant à Sganarelle que Jan Steen.

Pendant que Rembrandt, avec un naturel profond et sublime, exprime le côté sérieux de la vie, la science, le travail, le patriotisme, le dévouement, quelquefois même les passions, à la manière de Shakespeare, — d’'honnêtes et placides artistes, comme Adriaan van Ostade, ou de gais ribauds, comme Brouwer et Jan Steen, s’abandonnent à la raillerie et prennent l'existence par son côté burlesque. Est-ce qu'ils ne seraient pas dans le giron de l’art, aussi bien que Raphaël, Carrache et Poussin ?

Sans doute, à de certaines époques, quand la société a la conscience de sa destinée et en accomplit d’ensembie les commandements, 11 n’y a point à rire. Les fortes actions et les hautes pensées peuvent se

refléter dans l’art et la littérature et lui imposer un ton héroïque. La comédie est, si l’on veut, un genre qui n'appartient qu'aux temps de transition. Avec ses airs enjoués, le génie comique n’est qu'un assassin. Il vient tuer, sans qu’on y prenne garde, des mœurs qui doivent périr. Molière est un aussi cruel destructeur que Richelieu, et Pangloss n'est pas étranger à la Révolution française. Puisque « tout est mal dans le plus mauvais des mondes, » pourquoi n’essayerait-on pas de le changer? 89 chercha simplement la conclusion des prémisses que Voltaire avait posées en badinant.

Il n’y avait point à faire en Hollande, au dix-septième siècle, de l’art mystique ni de l’art épique. La plupart des artistes tournerent donc à la peinture familière. Et, parmi eux, celui qui a mis le plus d'humanité foncière, dans un certain genre, inférieur sans doute au genre héroïque, c’est, après Rembrandt, c’est Jan Steen. On peut même dire que, dans aucune autre école, aucun artiste n’a peint plus intimement et avec plus d'expression les caractères et les épisodes qui en résultent.

Le musée van der Hoop possède plusieurs chefsd'œuvre de Jan Steen, excellents à la fois comme esprit et comme peinture : une scène de médecin et une scène d’orgie, entre autres.

De toute la Faculté de médecins créée par Jan Steen, ce docteur-ci est le plus admirable‘. Nous

1 Il ya aussi, dans la collection du baron Steengracht à

n'avons point affaire à un charlatan de carrefour, mais à un homme réfléchi qui inspire confiance. Il nous dira tout de suite la maladie de cette jeune femme languissamment assise dans un fauteuil à dossier rouge, la tête affaissée sur un oreiller posé exprès au coin de sa table à tapis d'Orient, le bras gauche abandonné le long des plis de son jupon en soie jaune, bouffant sous les basques d’un caraco de velours lilas, bordé d’hermine. Qu’a-t-elle donc cette bonne grosse commère, si gentille avec sa petite fanchon blanche? Elle sourit, mais ses yeux humides sont fatigués, ses narines roses sont gonflées, elle respire avec peine, son sein bondit et son petit pied trépite dans sa pantoufle bleue. Ah! que le brave docteur tâte vite le pouls de ce beau bras nu qu’elle avance nonchalamment !

Le docteur, à courte barbe grise, est debout, de profil; il porte une toque noire et un costume noir, sauf le petit manteau violet. Son attitude est solennelle et sa physionomie pensive :

— Hum! vous êtes bien agitée. (A part.) Voilà une malade qui n’est pas tant dégoûtante, et je tiens qu'un homme bien sain s’en accommoderait assez.

— Ah! docteur, je me sens mourir ! etc.

On aurait toujours envie de dialoguer les tableaux de Jan Steen , tant ses personnages sont expressifs et bien en situation. Mettons que la consultation finit

La Haye, quelques médecins de Jan Steen, d’une rare qualité.

par cetle sentence, que l'artiste a quelquefois écrite sur ses peintures analogues :

Hier baat geen medicijn, Want het is minne pyn.

(Ici aucune médecine ne sert de rien, Car c’est tourment d'amour.)

L'intérieur où se passe cette scène est la chambre à coucher, un peu en désordre; sur le plancher, en avant, un bougeoir et une chaufferette; près d’un lit à baldaquin , qu'on voit au fond à gauche, un chandelier et — un vase en étain, — qui devrait être caché derrière les rideaux verts de la couchette. Est-ce que notre docteur noir se livrerait aussi à l’alchimie aquatique? Le reste du fond est tout uni, d’un ton gris très-simple. Au Jambris est accrochée une guitare, et, sur la droite, une horloge.

Ce petit tableau ‘, qui n’a pas 2 pieds de hauteur sur 1 pied et demi de large, est de la grande peinture, par larges plans, et d’une exécution si ample et si serrée en même temps, d’un dessin si savant, d’une mimique si juste, d’une couleur si profonde, qu'il rappelle les figures de grandeur naturelle par les maîtres vénitiens ! Le docteur ferait aisément sa partie dans une composition de Titien ou de Giorgione; car ici, Jan Steen, qui n'est pas toujours distingué,

1 C'est, je crois, le n° 420 de Smith : la Malade d'amour.

11 porte le n° 49 dans le catalogue de M. van Westrhcene, de La Haye.

touche au vrai style. — Il n’y a pas de maître plus complexe et plus varié que Jan Steen.

Le voici dans une de ses peintures les plus effrontées et les plus originales, que nous intitulerons l'Orgre. Le catalogue du musée van der Hoop donne un titre neutre : « Intérieur avec figures, » et Smith, qui à aussi sa décence anglaise, appelle ça : /e Toast (n° 196). Toast, soit, à Vénus impudique et à Silène. Que le sujet principal soit scabreux, assurément. Mais, dans le fond du tableau, le vertueux Jan Steen a introduit la morale en opposition au dévergondage du premier plan. Et, après tout, Jan Steen n’est qu’un homme ayant le courage d’abattre «le mur de la vie privée. » Qui pourrait voir à travers les murs verrait souvent de hauts et respectés personnages sacrifiant aux mêmes divinités que les libertins de Jan Steen. Pourquoi défendrait-on encore de jouer Tartufe, ou de peindre un débauché?

Le personnage principal est une grande belle fille, presque endormie, couchée de son long sur un banc, en travers du tableau, avec une tournure qu’accepterait la statuaire antique pour un bas-relief de bacchanale. Sa jambe droite allongée a perdu sa mule, tombée sur le parquet. Sa robe noire mi-retroussée laisse voir un jupon violet et des bas rouges; le corsage est dégrafé et le sein à l'aise. Sa main droite abandonnée tient une pipe. Sa tête est renversée sur le héros de l’orgie, un vieillard presque chauve, assis au bout du banc, la poitrine débraillée, les bas sur

les talons et les jambes nues. De la main gauche, il soulève un pot en métal, posé sur une barrique. De la main droite il exhausse un verre plein, et il rit dans son ivresse. S'il porte un foas{, ce n’est pas à Vénus Victrix, car la grande fille est vaincue par Bacchus.

Cette gentille courtisane a sans doute posé souvent pour Jan Steen; on la retrouve dans plusieurs de ses tableaux, notamment dans la Jeune malade au lit, de la galerie Steengracht, à La Haye.

Je veux bien que le sujet soit un peu leste. Mais, à propos, le grand philosophe Poussin, le maître consacré par la morale académique, qu'a-t-il donc peint d'affection ? Des bacchanales, où des êtres mihommes, mi-bêtes, tout nus et velus sur leurs jambes de bouc, où des femmes toutes nues, le sein en l’air, le ventre en avant, la chevelure éparse sur l’échine, comme une crinière, où des enfants, mêlés à l’entrainement orgiaque, bondissent et hurlent tous ensemble, se roulent parmi des panthères, et célèbrent avec fureur, dans une promiscuité délirante, l'amour sensuel et le jus divin.

C’est là un thème favori de toute la Renaissance latine, à l'imitation de l'Antiquité grecque et romaine. Léonard, Raphaël, Titien, Carrache et les autres, tout enfaisant des Madones, des Saintes Familles et des Martyrs, ont continué le culte d’Aphrodite. Danaé, Léda, Omphale, Europe — et Ganymède aussi ! voilà

EL: Mots Les sn De PU RE Per |

qui est orthodoxe! Serait-ce la complète nudité des personnages qui sauve la vertu de ces nobles artistes? Pour glorifier Vénus, faut-il lui ôter ses voiles? Jan Steen aurait-il eu tort de laisser un bas rouge à sa courtisane et de ne pas lui enlever son cotillon? Oui, c’est cela sans doute qui accuse l’immoralité.

Sérieusement, puisque tout est permis à l'idéal et à l’allégorie, laissons tranquilles, sur le point moral, ces braves Hollandais qui ne se soucient guère des hiéroglyphes de la mythologie païenne ou catholique, et qui peignent tout simplement la vie humaine.

Jan Steen cependant, plus sévère que Poussin, qui exhibe ses orgies sans évoquer dans le ciel quelque divinité courroucée et vengeresse, Jan Steen à pris soin de venger la vertu blessée par le désordre. Tandis que sa Vénus et son Silène festoient sans vergogne et en pleine lumière, la punition est dans l'ombre, au fond du tableau. Des musiciens, — l’un tenant une basse, l’autre un violon, — qui ont amusé le couple affolé, s’en vont, en grimaçant, par une porte ouverte vers le milieu, et une femme de la bande dérobe un manteau pendu à des planches. Contre ces planches, au-dessus de la tête du vieux débauché, est fixée une pancarte sur laquelle on distingue un hibou, des lunettes, une chandelle et deux lignes de petits caractères microscopiques, renfermant un bel apophthegme, digne du sage roi Salomon :

Wat baeter karts of bril, Als den vijl niet sien wil?

(A quoi servent chandelle et lunettes, Puisque le hibou ne veut pas voir ?)

Sur le devant aussi, parmi les débris de l'orgie semés à terre, — des pipes cassées, un fourneau renversé, un morceau de citron, — pas loin d’un lit qui est défait, un chat, gravement accroupi, contemple en philosophe la fille étalée.

Cette production magistrale, « masterly production, » dit Smith, a couru le monde avant de recevoir dans la collection van der Hoop une hospitalité devenue définitive. Elle avait été importée par M. Chaplin, dans la gaie Angleterre, merry England, qui, toutefois, n’osa pas l’adopter, et en 1833 elle était, suivant Smith, chez M. Noé, à Munich. Le panneau n'a que À pied 9 pouces de haut sur 2 pieds 2 pouces de large, et pourtant les figures, celle de la fille surtout, sont dessinées et modelées comme les grandes figures du Caravage dans ses tableaux de courtisanes buvant et chantant avec des soldats.

Quand il y aura sur le continent une exhibition d'œuvres d'anciens maîtres, comme fut celle de Manchester, si l'on me permettait de choisir à cette intention une douzaine de tableaux de Jan Steen, — le Médecin et l'Orgie du musée van der Hoop en seraient, — je crois bien que les vrais artistes qui iraient voir cela arriveraient au même sentiment que

moi sur Jan Steen et le mettraient au premier rang des originaux de toutes les écoles, après les sept grands dieux de la peinture.

Dans un troisième tableau, « une Société faisant de la musique, » n° 142, c'est le côté jordanesque de Jan Steen qui éclate. Il s’agit du proverbe hollandoflamand, familier à ces deux maitres :

Zoo de ouden zonñgen, Zoo piepen de jongen.

(Quand les vieux chantent, Les jeunes sifflent.)

qui est inscrit en toutes lettres sur la peinture.

On ne saurait faire de bonne musique sans manger et sans boire. Sur la table à tapis turc, recouverte d'une nappe, un jambon, du pain, des bouteilles. Au milieu est assise, de face, la femme de Jan Sicen, tenant son baby et riant avec une vieille à sa droite, qui chante sur un papier de musique. À gauche, assis sur une haute chaire de bois, le vieux père à barbe grise braille, en balançant de la main gauche son hanap plein. Derrière lui paraît à une fenêtre ouverte un jeune garçon qui tient un cornet en cuivre et qui fume. Plus loin, un autre joue de la cornemuse. Vers la droite, un jeune homme, en belle toque rouge et manteau rouge, mi-couché sur un large banc de bois, la jambe allongée sur le banc, joue de la flûte; et, tout à fait au coin droit, devant la cheminée, une jeune femme assise et vue de dos, une

pipe à la main, se retourne en riant. Chanter, rire et boire, c’est la devise de ces familles patriarcales.

Cette toile assez grande, environ 4 pieds de large sur 3 pieds 1/2 de haut, est signée : J. Steen, VS entortillé sur le J, et datée 1668. C’est de la plus vaillante qualité dans cette manière large et libre.

Il paraît que Jan Stcen a peint deux fois cette même composition. Celle-ci vient de la collection Nieuhoff, Amsterdam, 17717, et de la vente Hemskerk, 1770, 555 florins. Smith, n° 162, décrit l’autre, « pleine de caractère et d'expression humoristique, » qui fut vendue 300 guinées chez M. O’Niel, en 1828, et qui était, en 1833, dans la collection de M. Charles Brind.

Autre festin : le Jour des Rois, n° 110, mais en hauteur et de plus petite proportion ; environ 15 pouces de large; sur bois. Presque les mêmes, personnages, mais plus jeunes : toujours Margarita van Goijen, vue de dos, cetle fois, et qui se renverse, la tête de profil en l'air; elle a un caraco de velours bleu, bordé d’hermine, et un jupon rouge. Dix autres figures, dont le vieux père et le peintre lui-même qui fume, à droite. Délicieux de couleur et de vivacité.

Le cinquième tableau de Jan Steen est censé son portrait et celui de sa femme. La femme, assise de profil à droite et vue jusqu'aux genoux, mouchoir blanc noué autour de la tête, caraco bleu sombre, jupe rouge, tablier blanc, boit dans un verre à pied.

L'homme, un peu en arrière à droite, tout vêtu de noir, la regarde et lui parle; il tient de sa main gauche le pot en grès d’où il vient de lui verser à boire. Il paraît avoir au moins quarante ans, et la Jeune femme guère plus de vingt. Différence d'âge qui prouve que les personnages ne sauraient être le couple qu’on suppose, car Jan Steen s’est marié en 1649, tout jeyne, environ vingt-trois ans, et Margarita, qu’il avait d’abord séduite dans l'atelier de maitre van Goijen, devait être assez drue déjà. Et puis, vraiment, quoique cet homme ait bien un peu le nez en biseau comme Sfeen, on n'a jamais vu maitre Jan si sérieux, surtout près d’une femme, füt-ce la sienne, surtout quand il verse à boire.

Dirk Hars. — Ce maître est si rare, que nous ne saurions citer de lui aucun autre tableau que la petite «Femme jouant du clavecin,» au musée van der Hoop. Elle rappelle assez Palamedes, qui doit avoir travaillé dans la même école, et elle a aussi quelque analogie avec Pieter de Hooch, mais l'exécution est plus sèche. Le monogramme de Dirk : un grand H avec un D formé intérieurement sur le premier jambage, ne s’y trouve point.

Dirk était le frère puiné du grand Frans Hals, et, comme lui, originaire de Malines, à ce qu’on dit. Probablement il le suivit à Haarlem, et il v est mort en 4656, dix ans avant Frans. On trouve, je pense, dans ie registre de la gilde de Haarlem, des rensei-

Page 1