Muses d'aujourd'hui
Les gens sains considèrent la poésie comme un jeu de luxe, presque inutile, et en dehors de lavie. C'est qu'en effet la poésie leur serait une inutile extériorisation, et ils trouvent en eux-mêmes l'atmosphère vitale nécessaire. Mais, pour ceux qui cherchent cette plénitude de vie, la poésie est une des manifestations les plus nécessaires au maintien et à l'évolution de l'espèce. Si, physiologiquement, l'homme est immuable, et seulement capable des mêmes sensations, il a besoin, pour maintenir en lui le même degré d'éiAotion, que ses impressions soient renouvelées. Evolution signifie changement. L'évolution n'est donc qu'extérieure à l'homme. N'ayons pas l'orgueil
l4 MUSES d'aujourd'hui
de croire que notre sensibilité poétique puisse augmenter d'intensité : il y a seulement, dans révolution apparente de notre sensibilité, adaptation de notre organisme pour percevoir toujours le même degré d'émotion. Notre organisme ne perçoit plus les sensations trop souvent répétées ; de là la nécessité d'aggraver l'expression poétique ou musicale; de là, en musique, les accords de neuvième, en poésie, les dièzes verlainiens^ en peinture, l'impressionnisme. La sensibilité n'évolue pas, mais seulement les formes qu'elle suscite. On peut formuler cette loi, puisque l'évolution organique ne saurait s'exercer que sur des périodes incalculables. La poésie s'adapte donc aux exigences de notre organisme qui a besoin d'émotions nouvelles pour être troublé. C'est ce qui explique que les grands poètes et les vrais musiciens exagèrent toujours l'expression de leur formule nou-
ESSAr DE PHYSIOLOGIE POETIQUE l5
velle. C'est ce qui explique qu'ils ne sont compris que de leur génération, parce que le cerveau des vieilles g^ens, cloisonné, se refuse à toute nouveauté. Mais, plutôt que la nouveauté d'expression, c'est le changement d'expression qui est capable de réveiller les sensibilités, puisque une musique très ancienne, une poésie d'autrefois peuvent recréer en nous un état d'émotion vivant. Ce qui est oublié redevient neuf, et il y a peut-être, dans la vie des peuples, un rythme de résurrections successives d'émotions anciennes^ que nous rajeunissons. Admirons l'immutabilité de notre sensibilité, et que ce point de vue nous fasse juger d'une manière nouvelle nos poètes des siècles disparus, et les lecteurs qui furent émus par leur poésie.
C'est le mouvement qui constitue la vraie poésie, et non le vers mesuré. Il n'y a donc pas une barrière infranchissable entre la prose et la
l6 MU8ES d'aujourd'hui
poésie; et même à certaines époques denotrelittérature, c'est dans la prose de quelques grands écrivains que le rythme poétique se réfugie : J.- J. -Rousseau, Chateaubriand, tandis que la versification des poètes ne contient aucune émotionnée cadence: Jean-Baptiste Rousseau,etc.: « Prosaïque est un mot nouveau qu'autrefois je trouvais ridicule, écrit Stendhal dans son livre : De r Amour y en 1828, car rien de plus froid que nos poésies ; s'il y a quelque chaleur en France depuis cinquante ans, c'est assurément dans la prose. »
Mais ce que j'essaie d'expliquer presque scientifiquement, les poètes l'accomphssent avec une merveilleuse inconscience. Inconscience nécessaire. Les poètes eties musiciens, loin d'être des êtres très intelligents (c'est-à-dire qui contrôlent leurs gestes), sont comme les représentants attardés d'une primitive humanité, où le Ianç;"age