‹ Muses d'aujourd'huiChapitre 2 sur 14 · ESSAI DE PHYSIOLOGIE POETIQUE I · texte numérisé non relu

ESSAI DE PHYSIOLOGIE POETIQUE I

n^était pas dissocié de la musique. Je lis ces vers de Sagesse:

Les chères mains qui furent miennes, Toutes petites, toutes belles, Après ces méprises mortelles Et toutes ces choses païennes,

Mains en son*^e, mains sur mon àme, Sais-je, moi, ce que vous daignâtes, Parmi ces rumeurs scélérates, Dire à cette âme qui se pâme ?

Leur sens littéral est un peu troublant, mais la musique des mots crée en moi une atmosphère de sentiment ému; et on comprend que les vrais poètes sont, en effet, comme la perpétuation à travers les siècles de ce premier langage de l'humanité, qui n'exprimait que de» états de sensibilité. Alors, la poésie, c'est bien « de la musique avant toute chose » et la signification précise des mots n'a plus qu'une impor-

MUSES D AUJOUUU IIUI

tance secondaire. Même, par le jeu magique de son art, le poète peut donner aux mots qu'il manie un sens inattendu. La poésie mallarméenne en est une preuve mag'nifique.

En poésie, les rimes sont comme les deux pôles d*une sensation ; il s'agit d'enfermer entre deux rimes une sensation : trouver le mot musical qui l'évoque, et le motif qui le prolonge sur le clavier de nos nerfs. Nous restituer la sensation même, la vibration nerveuse, c'est ce que doit faire la poésie. Mais la poésie absolue telle que je la conçois ici est rare : pour un Verlaine, que de Leconte de Lisle et de Heredia qui contrediraient cette théorie, puisque leur poésie n'est que de l'art. Ne pourrait-on pas trouver aussi dans le leit«-motif de Wagner comme un essai de langage musical rationnel ? Mais sans doute les deux langues ne se rejoindront jamais.

« Le dictionnaire de la musique n'est pas faitj

ESSAI DE PUYSIOLOGIE POETIQUE tg

noie encore Stendhal, n'est pas même commencé; ce n*est que par hasard que Ton trouve les phrases qui disent \je suis en colère, ou Je vous aime, et leurs nuances. Le maestro ne trouve ces phrases que lorsqu'elles lui sont dictées par la jirésence de sa passion dans son cœur, ou par son souvenir. Les gens qui passent le feu de la jeunesse à étudier au lieu de sentir ne peuvent donc pas être artistes, rien de plus simple que ce mécanisme. »

On peut constater que toute vraie poésie est sensuelle et même sexuelle : expression d'un état de désir physique, transposé, elle éveille en nous les images qui Tout fait naître. C'est que le poète est le maître du langage, et que le langage est avant tout l'expression de l'instinct sexuel : « Le centre des idées génitales, écrit le D'' Voivenel (i), est fonctionnellement rattaché au cen-

(i) D' Paul Voivenel, littéraiare et Folk, i vol. in-S*. Toulouse, Gimet-Tisseau> igoS.

tre du langage. Les poètes sont de grands amoureux. » Le langage est la plus active fonction de rhomme, la plus importante : c'est son arme d'attaque et de défense ; aussi « la zone du langage sera la plus importante des zones du cortex ». Le langage a ses « centres de mémoires d'images spéciales » . Ces centres sont reliés aux centres moteurs des muscles du larynx et des muscles de la main « auxquels ils donnent des ordres ». L'écriture est donc un langage direct, les gestes de la main, un langage également. « Le langage, dit encore le D' Voivenel, tient une place énorme dans la lutte pour la conquête de la femme. C'est la plus terrible des armes sexuelles, et quoi d'étonnant à ce que ceux qui la possèdent à un degré extrême soient, d'autre part, des excités génitaux? » Chez les poètes, le langage est l'expression directe de leur sensibilité ; ils ne raisonnent pas, ils parlent, ils font la roue,

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