JEANNE PERDRIEL-VAISSIÈRE
PORTRAIT ET AUTOGRAPHE
M'^^ Jeanne Perdriel-Vaissièreamisen épigraphe à son livre : Celles qui attendent, cette phrase d'André Gide : « Une existence pathétique, Nathanaël, plutôt que la tranquillité. Je ne souhaite pas d'autre repos que celui du sommeil de la mort. » C'est le tourment de l'attente qui fait la poésie de cette Muse; le bonheur qu'elle espère est d'autant plus beau qu'il la fuit davantage : elle l'imagine et lui donne une réalité perpétuelle en elle-mêuie. L'important, pour elle, comme pour tout être sensible, c'est de s'inventer une existence pathétique. Ce ne sera pas l'atmosphère d'un pays qu'elle étendra, artistiquement, autour d'elle, mais elle évoquera le retour d'un
aïO MUSES D AUJOUKD HUI
être aimé dont la présence créait autour d'elle une atmosphère de bonheur. Depuis, sa vie, comme une horloge dont on oublie de remonter les poids, s'est arrêtée : elle vit désormais dans ce passé toujours présent, si présent que la poétesse en parle comme de la seule réalité immédiate :
Le vent qui court, lissant les lames déferlées, Sur tes lèvres sécha leur haleine salée, Et ton baiser, ce soir, a le goût de la mer ; Il me plaît d'en garder l'âpre saveur intacte, Car l'amour dont il inscrivit l'image exacte, Serait moins pénétrant s'il n'était moins amer. Ta bouche, en le scellant d'une empreinte brûlante, Semble asservir plus fort celle qui le reçut, Celle-là dont le cœur ne t'aura point déçu, Oui garde, obstinément tenace et patiente, L'ardent et douloureux bonheur qu'elle a choisi. Et librement t'a dit : « Je t'aime et me voici. »
Elle rêve à chaque instant que le navire qui ramène son amant a jeté Tancre dans la nuit;
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mais le retour des saisons « a plusieurs fois dressé le décor des adieux » et voici que d'autres images se réveillent : rappelle-toi :
Une abeille rôdait dans la chambre, obstinée, La joie et l'abandon m'avaient fermé les yeux. Le soleil à mon front tissait des fils de cuivre, Mes lèvres attendaient ton souffle pour en vivre, Tu me soulevas vers ta bouche encore un peu, Et, prenant notre amour pour une fleur vivante, L'abeille, interrompant sa course bourdonnante, Lourde du miel des fleurs, tomba sur mes cheveux.
Un autre été est revenu : elle ne veut pas le vivre et ferme ses yeux à la beauté des choses ; sa poésie ne décrit pas sa vision de l'instant, mais rhallucination du passé qui s'interpose entre elle et la nature.
Ce soir, dans la vallée ouverte sur la mer. Près des sources dont se gorgèrent les ciguës, La violente odeur des foins imprègne l'air.
Elle imagine que, portée au large par le vent.
Todeur de Tété réveillera en son ami le souvenir des caresses passées,
Et d'un visage ardent que pâlissait l'amour.
L'ang-oisse de l'attente se fait plus lourde, puis il lui semble avoir épuisé la puissance de souffrir. Cette torpeur Tépouvante :
Réveillez-moi, je veux sentir, je veux souffrir, Car ma douleur étreint plus fort mon souvenir.
Elle sent qu'il lui est nécessaire, pour maintenir toute la chaleur de sa vie, d'entretenir en elle cette flamme douloureuse.
Elle se remet à souffrir :
Vos larmes, c'est encor quelque chose qui vit; Leur brûlure à votre visage Est chaude comme fut le baiser de celui Dont vous poursuit l'ingrate image.
Au seuil de son livre, Jeanne Perdriel-Vaissière nous montrait celles qui attendent, penchées « au balcon de leur longue espérance » :
JEANNE PERDRIEL-VAISSIÈRE SlS
j Avec la main ouverte au-dessus de leurs yeux,
elles ont interrogé toutes les voiles qui passent sur la mer, elles ont vécu, de longues années, dans Tattente du bien-aimé qui n'est jamais revenu; elles sont devenues celles qui n'attendent plus rien :
Celles qui n'attendaient plus rien Etaient plus mortes que les mortes.
Mais, il ne faudrait pas se faire un jugement définitif sur la poésie de M"^^ Perdriel-Vaissière, d'après ces vers pathétiques ; ils n'expriment qu'une étape de sa vie et qu'un des aspects de sa sensibilité.
Voici que la poétesse a trouvé la stabilité de son être, et son prochain recueil nous la montrera, toujours inquiète, mais dans ce prolongement d'elle-même que sont ses enfants. C'est k eux, à « Mes Fils », qu'elle dédiera ses chants factuels, qu'ils lui ont inspirés :
2l4 M«SE8 d'aujourd'hui
L'Aîné! l'expression première de ma vie. Dans la forme et dans le parfum d'une autre chair. Fruit d'avril au verger en fleurs, églantier vert Au seuil de ma jeunesse à peine épanouie 1
Il a grandi, guettant le retour des escadres; Lorsque la nuit d'été bleuissait le rempart, 11 a, sans le savoir, respiré dans leur cadre Le vertige des eaux, des ciels et des départs ;
Ah ! mon petit, déjà si grand ! La terre est vaste. Ses chemins useront les pieds des voyageurs ! Où donc t'emportera, persistant et fantasque, L'héréditaire instinct des oiseaux migrateurs ?
Elle-même n'attend plus qu'une plus parfaite compréhension de la nature, une plus souple adaptation à la vie de tous les jours :
Parlez-moi, bras levés, muscles tendus des chênes. Fourches des chAtaigniers, faneuses de l'azur, Sequins dansants des peupliers, gestes obscurs. Mains qui vont promener la nuit sur les fontaines. Marronniers aux doigts noirs, profilés sur le mur 1
JEANNE PEnDRIFL-VAlSSIERE
Tintez, pluie, aux cailloux, sur les pierres aiguës, Froissez le taffetas des arbrisseaux ployés, Roucoulez aux ruisseaux où gonflent les ciguës, Au bout des rameaux secs, égrenez des colliers, Et rejaillissez, mate, aux feuilles du figuier !
Ouvrez-moi lentement votre alphabet fermé, Que je vous lise, immense écriture du monde !
Et voilà qu'elle se sent comme étrangère à celle
qu'elle fut jadis :
Ceux qui m'ont vue hier me chercheront en vain :
Je tiens le voile clos sur ma face hermétique.
Un parfum différent flotte sur ma tunique,
La trace de nos pas ne les instruira point.
D'où je viens? Oui je suis ? Je ne sais plus... silence.
D'un poème intitulé : la Joie, j'extrais ces quelques vers, qu'elle adresse à ses sœurs, les femmes : « J'ai une robe neuve... »
La voici. Elle est tiède, et profonde, et bien mienne! Son tissu est vivant pour écouter mes veines, La sève les féconde aux réseaux de mes bras, Je sens sur tout moi-même une gloire étalée.
2iG MUSES d'aujourd'hui
Le baiser d'un destin prodigue et fastueux : Que de force, que de douceur y sont mêlées. Et quel frémissement me descend sur les yeux I
Une femme retrouve comme une virginité nouvelle dans une robe nouvelle : l'être nouveau qu'elle est, ainsi parée, n'a pas encore été aimé, et, pour elle, l'aspect du monde est métamorphosé : tout est nouveau, reflété dans une âme neuve comme sa robe.
Uœuvre de M™® Jeanne Perdriel-Vaissière, tout en conservant cette belle inquiétude qui est le ferment même de sa poésie et de toute poésie, s'est teintée de sérénité, et, cette sérénité, cette acceptation joyeuse de la vie, c'est symboliquement la robe nouvelle dont cette Muse s'est vêtue :
Mes sœurs, hors de la gaine où je vivais roidie, Mon cœur n'a pu, d'un coup, battre assez largement, Trop longtemps opprimé, mon geste balbutie,
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II est un écolier, car le bonheur s'apprend.
Mais, peu à peu, mes mains s'attachent à la soie,
Mon corps apprivoisé la goûte et s'y complaît.
Sa richesse m'épouse : il me faut désormais,
Un seul manteau, un seul joyau, un seul abri : ma joie.
PORTRAIT ET A UTOGRAPHE
On est étonné, après tant de spontanéités féminines, si proches encore de la vie directement captée, de trouver, dans l'œuvre d'une femme, une poésie d'un art parfait, aussi savant que l'art de Mallarmé. Sous ce pseudonyme masculin, se cache, en effet, une femme, qui nous a révélé dans deux romans, déjà, ses qualités d'analyste. Laurent Evrard n'a pas cru qu'il lui suffirait, pour être poète, de s'abandonner aux intuitions de sa pensée; elle a voulu, avant d'écrire ses poèmes, posséder son art, son métier, comme les Maîtres, étudier t(^utes les ressources de sa langue, afin, connaissant les secrets des mots, de manier à son gré les images et les idées.
224 MUsas d'aljiîurd'hui
Aussi pourrait-on penser que le poète s'est trouvé un peu élouffé par l'artiste, mais quelle sagesse d'avoir voulu maîtriser les élans de sa sensibilité, pour n'en retenir que le dessin précis. L'émotion que l'on éprouve en lisant, en étudiant ce volume, Fables et chansons^ difficile un peu (ce qui est vraiment beau est toujours un peu caché, mystérieux, et ne se livre pas au premier regard, au premier palper des mains et de l'intellig-ence), — l'émotion ressentie est d'abord presque tout intellectuelle. Mais on admire le poète de ne nous avoir lui-même livré son émotion qu'intellectualisée par l'art. Obscurément nous retrouvons en nous les sensualités secrètes qui composent cet émoi, et on se sent troublé comme devant un beau marbre nu, ou devant l'Hérodiade de Mallarmé.
Ces poèmes sont écrits comme de la musique, avec toutes les ressources de la symphonie : alli-
LAURENT ÉVUAHD 225
léralions savantes, cadences et rythmes, qui permettent au vers d'enfermer non pas seulement l'abstraction de l'image, mais son bruit même :
La rafale a froissé les frondaisons et les tente. Par un çeste qui retrousse leur trop traînantes garnitures Les bras nus ont ployé dans la lenteur des détentes ; En ses poses le bois craque sous les aisselles des ramures.
Ces vers nous évoquent la double vision de la forêt et des danseuses sylvaines. Nous voyons des arbres tordre sous lèvent leur chair de femme, tendre leurs muscles. Nous écoutouvS bruire, sous leurs bras levés, les feuillages de leurs aisselles.
Le plaisir fait crier tout le squelette et les feuilles : Tourner vite sur les aines! Meurtrir l'écorce par les
chocs !
S'allonger, osciller dans le péril et l'orgueil Des beaux muscles, des longs torses, du grantfspectacle
qui disloque I
Il y a dans cette poésie un sens de l'exprès-
sion exacte et de la concision qui est d'un art interdit à la plupart des poètes. Quel artiste a jamais su féminiser ainsi la forêt, faire d'une rafale automnale un soulèvement de gorg-es haletantes, un déhanchement de désirs, un appel de bras levés ? Pas un vers de ce poème qui ne rappelle à ceux qui ont aimé et regardé les bois un des gestes familiers des arbres :
Soudain, droit, arrogant, comme arcbouté sur des hanches, Un corps raide se soulève dans ses verdures libertines, Et brandit des bras noirs avec emphase hors des manches ! Et s'élance sur les pointes épouvantables des racines 1
Et voici une des notations musicales du vent: i
L'intolérant orgue roi, jaloux du bruit, s'enfle, refoule : ' Ses fugues vivaccs se poursuivent et s'enchevêtrent, roulent, se foulent.
Pour réciter ces vers, il ne faut pas tenter d'éluder tout à fait les muettes ; elles ont leur valeur musicale et résonnante :
Et longtemps elle écoute, en haletant sur l'échiné Tout l'orchestre de la danse qui la provoque dans ses omhres.
Il serait trop facile de dire que ces vers de quatorze, de quinze ou de seize pieds ne sont en somme que deux vers de mètres connus, soudés. Cette tentative d'allonger de quelques syllabes la mesure des vers, afin de lui donner l'amplitude d'une phrase musicale, n'aura pas été tout à fait vaine, puisqu'elle nous aura prouvé que la rime, au bout de cette longue mesure, répond encore à sa sœur lointaine. Ecoutons ces cloches :
Deux cloches choquantes, tempêtent, tracassent, se pressent sans cesse
Et sonnent, monotones, les craintes, les plaintes, les haines prochaines,
La horde des laides, des grandes, des lourdes, démentes tristesses 1
Mais cette poésie n'essaie pas seulement de
capter, dans son souple réseau, les harmonies de la nature : elle les marie aux angoisses d'une sensibilité. Orgues de la nuit, cloches du cœur qui battent aux artères le rythme des souvenirs et des peines : on entend le branle monotone d'une cloche mystérieuse qui sonne dans notre cœur, et au loin dans la forêt.
Un symbole toujours s'appuie au tronc des arbres, et contre le marbre des strophes. Mais il est difficile de faire comprendre l'harmonie de ces poèmes en n'en montrant que des fragments.
Que les bois ont l'air dur, inexorable, immobile.
Dans ces heures invincibles de force inerte, ciiaude et
grise :
Sans lueur qui zigzague ou rien qui passe et s'irise, Ils se tiennent formidables par le prestige survenu.
Le feuillage en suspens, inextricable et menu, S'éternise dans l'angoisse de ces silences d'attitude. Un repos si nombreux a les douleurs d'une étude Surpreuante dans les touffes, les fouillis sombres et les jets I
LAURENT EVRARD 'Aag
Jadis « les forêts cherchaient leur place et bougeaient »,
On voyait travailler les ressorts secs et l'acier
De ces feuilles métalliques qui se déplissent et se plissent...
Mais ces « fugaces véhémences, dont la nature se complique », devaient suggérer à Thomme « ancien et mystique » « des contraintes uniformes et des attentes sans désir » :
Qu'ils sont forts et pareils, exorbitants et farouches, Les troncs d'arbres, les troncs d'hommes avec des feuilles ou des mains !
On sentie prodige « d'une occulte loi humaine survenue ». Symbole des contraintes nécessaires, qui font que les hommes se surmontent et que les arbres, élagués de leurs branches basses, s'élancent d'un jet plus svelte, vers la lumière :
Qui ne sent qu'à son heure un idéal convenu * Donne aux frustes silhouettes des accents justes et du style! Que les troncs aujourd'hui sont douloureux ! qu'ils s'effilent ! Quelle angoisse dans la force des apparences immobiles !
â3o MUSES d'aujourd'hui
C'est Tart humain qui donne une valeur à la nature en la stylisant, en lui imposant le rythme même de son cœur.
Dans ce poème : Roues de Moulin^ le poète a cherché à rendre musicalement le bruit obstiné de Feau se jetant sur les roues ; les mots ont la souplesse et les courbes mêmes d'une cascade :
Et la roue en tournant sent le cours et le poids d'un mys-
tère T'err/fique, comme un rêve volubile, lunatique, qui sur p/ace La soulève, et l'oblige au tapage ^^r/tant, aux sursauts et fracas Cahotants des volants, dont les brefs ronflements se suc-
cèdent, Cédant vite, tour à tour, tant la chute torrentielle les obsède I
L'eau ruis«e//e Ce'/cbrant sa puissance Sensuelle dans un ïlux LriKueux d'émcraudes A wdacieuscs, de rubis Bizeautés] elle agra/e
LAURENT EVRAUD
i4/fairée ou répand
En traînées les agiles
Illusoires colliers d'ambres qui vacillent.
Ici la rime est remplacée par la répétition en écho, au commencement du vers suivant, de la dernière syllabe du vers précédent. Ce rebondissement de la dernière note simule bien la seconde d'arrêt, d'hésitation presque, de l'eau qui coule, et le tournoiement un peu saccadé de la roue qui reçoit ce halètement de la cascade. Ces rimes, heurtantes — écrit Laurent Evrard, au seuil de son volumCj ne sont pas une innovation. Qu'on me permette une altération typographique, explique-t-elle, et les voici, ou peu s'en faut, dans « la Chasse du Burgrave » :
Daigne protéger notre chasse.
Châsse de Monseigneur Godefroi, Roil etc..
On voit l'altération typographique que Laurent
MU3BS D AUJOURD HUl
Evrard impose au texte de Victor Hugo. Chez Victor Hugo, les rimes gardent leur plénitude traditionnelle : c'est un mot qui répond, en écho, à un mot. Chez Fauteur de Fables et chansons c'est, plus musicalement, le rebondissement d'une sonorité ; on trouverait de tels jeux de rimes chez les poètes du xv« siècle.
Mais voici la Légende de Saint Marc, qui compose à elle seule presque la moitié de ce recueil. C'est un poème d'une grande beauté, et d'une grande habileté, où l'auteur a enfermé tout le mystère symbolique d'une légende, la sérénité antique et l'inquiétude chrétienne. Chaque strophe, chaque mot de ce poème est comme la pierre ou la colonne nécessaire d'un édifice, et j'hésite à donner une trompeuse analyse de cette œuvre. J'en citerai quelques fragments, qui donneront le désir de connaître l'ensemble, et de savoir par quelle incantation, Marc, le magi-
cieiî, « l'étonnant scribe de la Bible, » dompta, subjugua les marbres antiques pour en composer sa basilique. Il entre à Bysance dans l'hippodrome au grand tour :
Vingt-deux rangs de statues y présidaient le parcours. Près des bornes, un quadrige, fier des lointaines origines, Dédaigneux par le cuivre et Tor épais ajouté.
Ces chevaux, en voyant l'index se tendre et pointer. Caracolent ! Ils se cabrent ! Ils broient le socle ! Déracinent Leurs sabots ! Ils ont peur des fouets futurs sur leurs reins !
« Marc pour eux entreprend de fabriquer un grand char, » fait de toutes les colonnes et de tous les troncs de marbre qui l'environnent. Puis, il précipite l'attelage dans la mer, l'attelage dont « tous les muscles se dépêchent ». Il sait que Jésus, dont il envie #
Le pied fort et léger qui va serein sur les eaux, a marché sur la mer. Il veut, lui, mener son
char de marbre sur Tocéan; mais le doute de sa puissance le pénètre. Le char s'arrête à jamais, et il dédie au « seul Mage Inimitable etParfait » son arche, les bons étalons et le lion amical.
II dételle en pleine eau le char branlant elle cale,
Met en pièces les roues riches et si prodigieuses en colonnes
Etayant l'édifice avec les fûts qui scintillent.
Sur l'un d'eux, orgueilleux du bel élan et du saut. Toujours noble, plein d'arcanes, inexpugnable, démoniaque.
Le Lion de Saint-Marc est désormais à l'afiut.
Or quand Marc eut mis l'ordre et l'harmonie dans les fûts, Il fit place sur le porche de la récente Basilique Au quadrige immobile en plein travail et fumant, Arrêté dans l'ampleur d'un immortel mouvement.
Et saint Marc, l'étonnant scribe de la Bible, se courbe devant Jésus, le Mag-e Inimitable. Mais il songe que son grand char surnagerait comme une île,
Tous les marbres, tous les bronzes, grâce aux effluves qui
fascinent, Se baignant, s'animant, seraient à moi dans la mer,
s'il avait vu jadis « le Pied fort et léger marcher sans peur sur les eaux ».
Dans un autre poème encore : Jardin d'Italie, Laurent Evrard a mis toute la concision artistique de son talent. En même temps que les mots savamment accordés y jouent leur harmonie nécessaire, leur sens précis ajoute à cette musique révocation même de ce jardin, recréé par l'art du poète.
Le jardin san-Vital est somptueux et maudit :
Les verdures y moisissent avec des miasmes d'épouvante,
Il y monte un secret et des parfums érudits
Pleins de choses mémorables et de menaces émouvantes.
Sous la treille en tonnelle où dort le fruit, deux ^Romains Violentent leurs Sabines parmi les feuilles de citrouilles. Le plus noble arrondit un bras pompeux et sans main. Sur eux tombe par bavures un jour de ruines et de rouilles.
Ah ! ce bras du Romain, quel étonnant modelé !
Tout son torse se boursoufle comme un bandage sur ses
ouates !
Son échine au hasard creuse un sillon potelé Et la hanche s'exagère pour que la cuisse se déboîte.
Ces statues sur le sol sans piédestal ni gradin
Ont des taches dramatiques, des blancheurs brusques et
funestes, Et jouent là, sous la treille, un cauchemar de jardin, Fantastiques de misère par le prestige qui leur reste.
Car la vie est trop proche et les atteint dans leurs nus. Dans leurs grâces maladroites et leur noblesse si baroque, Et le lierre en grimpant sur le héros malvenu Fait plus lourdes et bizarres les élégances de l'époque.
Car le lierre et la courge et chaque été qui s'étale.
Les tomates, l'aubergine, le chat qui passe dans son rêve.
Les fouillis frémissants de l'entrelacs végétal.
Les minutes qui palpitent avec la sève chaude et brève.
Pulsations, éclosions, fils animés, frôlements. Tout les fixe par contraste, ces statues frustes et faciles. Dans la pose impossible et l'éternel groupement, Sous les spectres du treillage qui se transforment et vacillent.
LAURENT ÉVKAKD 287
On se rendra compte par ces quelques citations de la qualité du talent de Laurent Evrard. Alors que les autres poètes, hommes et femmes, se penchent avec tristesse sur les amertumes de leur cœur, elle nous donne une leçon de maîtrise sur nous-mêmes, et nous excite, par son œuvre, à nous projeter en dehors de nos tourments intimes, pour créer, avec les reflets de la vie, un peu de beauté stylisée.
La plupart des œuvres des Muses dont j'ai essayé de noter le bruissement au-dessus de la vie symbolisent bien TefFort d'une ruche s'abattant sur un champ de parfums. Il y a, dans cette poésie féminine, une frénésie de vibration, un désir de se jeter dans tous les calices et de se poudrer de pollens, qui est beau à regarder, dans le soleil. Vivre, de toute la puissance de son ressort physique, sans autre curiosité que le mécanisme de ses propres sensations, vierge
MUSES D AUJOL'RD UUI
de toute culture intellectuelle, telle me paraît être l'ambition de la femme poète. Si, selon BufFon, le génie, pour l'homme, est une longue patience, une longue recherche de soi-même, le génie de la femme poète est une spontanéité, l'expression de la vibration immédiate de sa sensibilité, la réaction subite de ses sens effleurés par les émotions de la vie. Mais ce travail d'abeilles, butineuses de sensations fraîches, n'aura pas été inutile : un poète de génie viendra qui fera du miel avec cette cire parfumée de l'odeur de la femme.
LES NIETZSCHEENNES
LES NIETZSCHEENNES
L'opinion publique, représentée par le journalisme, a elle aussi son bovarysme. Lorsqu'elle se saisit d'un philosophe ou d'un écrivain, elle le recrée, seloti son sentiment, le taille à sa mesure, élague les branches trop riches, ou en ajoute d'artificielles ; il devient ce qu'elle veut, et toujours autre chose que ce qu'il est. Les écrivains les plus aimés du public le furent par ce qu'ils avaient de plus mauvais en eux, par ce qu'ils détestaient le plus en eux.
Nietzsche est détesté pour ce qu'il n est pas. M. Ledrain, dans F Eclair^ et M. Gaston Deschamps, dans /e Temps ^oni poussé le cri d'alarme
2/f2 MUSES D*AUJOURd'uUI
contre rimmoralisme qui envahit notre littérature, cette dangereuse doctrine, prêchée par Nietzsche, et introduite dans le roman par Mraes d'Houville et de Noailles, que M. Ledrain qualifie : les Nietzschéennes,
Voici un résumé très concis de la doctrine de Nietzsche ; il enseigne « que l'homme se développe et fait de grandes choses, en n6 se laissant pas mettre en lisière par la vertu, mais en suivant, dans le cours de la vie, ses passions et son égoïsme (i) ».
Ainsi n'a jamais parlé Zarathoustra, et voilà pourtant pourquoi M""* de Noailles est nietzschéenne.
L'immoralisme, d'après M. Ledrain (pourquoi avoir inventé un mot nouveau), c'est tout simplement l'immoralité, la lubricité, l'adultère, les
(i) E. Ledrain. Eclair, jeudi, i6 avril 1908.
LES NIETZSCHÉENNES 243
cabinets particuliers^ tout ce qui n'est pas la vertu.
Il faut, pour qu'un romancier évite ce qualificatif infamant d'immoraliste, qu'il sachemontrer les inconvénients et les laideurs du vice. On ne lui permettra que quelques piquantes hardiesses, enveloppées de poésie, c'est-à-dire de crépuscules et de chants d'oiseaux.
La seule excuse de M. Ledrain serait de n'avoir pas lu VainteuT de Zarathoustra et de ne s'en être rapporté qu'à l'opinion des autres. S'il avait seulement feuilleté les Pages choisies, il aurait vu que l'immoralisme était quelque chose de plus Complexe que l'immoralité. Il aurait vu aussi que Nietzsche n'est pas un anarchiste, mais un conservateur, comme lui, sceptique de toute idée de progrès. Ne commandé-t-il pas de respecter les hiérarchies établies, de vaincre ses instincts et ses passions pour s'adapter aux mœurs et aux
a44 MUSES d'aujourd'hui
usages de son époque, sans se révolter? Son œuvre est très chaste, en ce qu'elle restitue à l'amour son innocence :
(( Est-ce que je vous conseille de tuer vos sens? Je vous conseille l'innocence des sens.
« Je vous enseigne le surhumain. U homme est quelque chose qui doit être surmonté, Qu'avezvous fait pour le surmonter ?
«Tous les êtres jusqu'à présent ont créé quelque chose au-dessus d'eux et vous voulez être le reflux de ce grand flux et plutôt retourner à la bête que surmonter l'homme,
«... Il est difficile de vivre dans les villes : ceux qui y sont en rut y sont trop nombreux.
« Ne vaut-il pas mieux tomber dans les mains d'un meurtrier que dans les rêves d'une femme ardente?
« Et regardez donc ces hommes : leur œil en témoigne, ils ne connaissent rien de meilleur
LES NIETZSCHÉENNKS 2^5
sur la terre que de coucher avec une femme.
Ils ont de la boue au fond de l'âme, et malheur à eux, si leur boue a de Tesprit.
« Ainsi parlait Zarathoustra. Mais quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau le peuple et se tut. Ils se tiennent là, dit-il à son cœur, les voilà qui rient, ils ne comprennent point, je ne suis pas la bouche qu'il faut à ces oreilles. »
Et maintenant, une opinion s'est cristallisée, pour longtemps : Nietzsche est immoral, une sorte de Grébillon fils qui aurait mis le Sopha en Evangiles; autre chose aussi : un Rousseau athée.
Nietzsche n'est pas sentimental, il ne pleure pas sur des Paradis perdus, mais il n'est gas pessimiste, non plus, il sait que l'homme est une lente conquête de l'homme et que la morale est, elle aussi, une acquisition, une attitude pour pour-
a46 MUSES d'aujourd'hui
suivre etTindice d'une volonté. Son immoralisme consiste à vouloir redresser cette morale faussée et restituer à la vie son importance en soi au lieu de la plier à une vérité abstraite, Dieu ou Raison. La vie est son propre but à elle-même. Mais rhomme, relégué en ses terrestres contingences, saura, des déchets de ses rêves mystiques et ancestraux, se bâtir une nouvelle cathédrale, encore divine : le surhumain. Et même, après avoir (avec quel déchirement, car Nietzsche était ataviquement religieux et protestant) détruit toute métaphysique, il ouvre encore une fenêtre incertaine sur Tinfini, un infini plus dér sespérant que celui des prophètes et des Christs: le retour éternel des choses. Une éternité géométriquement humaine, basée sur ce paradoxe invérifiable: une ligne droite prolongée à l'infini est une circonférence.
La vie est son propre but à elle-même : c'est
LES NIETZSCHÉENNES il^'J
une raison sérieuse pour ne pas la g"dcher, une invite à cultiver son être, comme une plante unique, qu'aucune Providence ne protège, et qui n'aura d'autre valeur que celle que nous lui imposerons. La beauté morale est une vertu tout artificielle et presque contre nature: on ne se doute pas de toutes les essences littéraires et philosophiques dont il fallut imbiber cette fragile églantine pour en créer cette rose pourpre et embaumée.
Ces deux romans, V Inconstante et la Nouvelle Espérance^ ont une qualité comm.une et nouvelle, une sincérité un peu révélatrice de la psychologie féminine. C'est peut-être un mensonge plus compliqué, car une femme sincère ne se conçoit guère : la sincérité n'est ^as une attitude sexuelle, et tout acte, même transposé en littérature, est sexuel.
J'aime la sérénité àe V Inconstante .On y meurt
d'amour, mais comme on sent bien que celte petite mort dans un coin n'entrave en rien la vie qui coule sans daigner s'arrêter.
Sabine, l'héroïne de M"»*' de Noailles, est plus tourmentée : elle est comme la synthèse de la femme du xix* siècle disparu, quelque chose, peut-être, comme « le Bouvard et Pécuchet » de la sentimentalité. Avec quel soin cultivé elle revivifie, pour un suprême épanouissement, les littératures desséchées, les ranimant de la sincère et douloureuse rosée de son sentiment. Sabine est une agglutination de sentiments, un enchevêtrement de littératures, et elle a dû bien souffrir, avant de succomber étouffée par les émotions réveillées d'Emile, de René, deRolla, de Werther, etc. Réservoir insensé de tout le tumulte d'un siècle, elle meurt, pour avoir voulu consciencieusement se bâtir une vie, un nid,
LES NIETZSCHÉENNES 2^9
avec des plumes de poète et des brindilles de littérature.
La tristesse d'OIympio, cette forêt romantique, est son domaine, son refuge aristocratique : elle essaye d'y mener son mari, M. de Fontenay, qui a le mauvais goilt de k n'avoir pas l'éducation et la culture de la tristesse ». « Elle l'obligeait à rester avec elle, au bord de la fenêtre, le soir, sous la lune, et, la tête collée à son épaule dans la pose de l'alanguissement et du soupir, elle essayait qu'il fût^ comme elle, empli d'une mélancolie indécise.
(( Quand tout est beau comme maintenant, je voudrais pleurer, et vous ?» — Lui pas.
« Je viens à vous, lui dit-elle encore, du fond de mon enfance. Pourquoi n'es-tu «jamais triste?
(( Si tu m'aimais, tu serais triste, comme moi je suis triste depuis que je t'aime, parce qu'on
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veut, on veut quelque chose, on ne sait pas ce qu'on veut. »
La campagne, qu'elle sait décrire d'une façon spontanée et personnelle, lui fait songer aux Charmettes et à M^^ de Warens; les meubles de sa chambre sont « lourds et ornés comme on en voit sur la scène dans les comédies de Molière» . Les porcelaines villageoises de « son déjeuner » du matin évoquent à son âme érudite les repas que le pauvre Rousseau pouvait faire avec Thérèse. C'est l'abnégation de sa personnalité : des réalités qu'elle cueille, elle orne les autels dp ses héros de roman, ou, plutôt, leur restitue ce qu'elle leur doit, car, sans Rousseau, sans Goethe, sans Musset, se douterait-elle que l'air est parfumé de tristesse, qu'il y a de l'amour tragique dans les êtres et dans les choses?
De cet idéalisme impersonnel, butiné au cours de sa vie, elle a composé une vivante cire, et
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c'est dé cette cire cfif éflé ébauchera les itiaquettes fragiles de ses Amants littéraires.
Elle Tattend, le miracle d'amour inévitable, le grand reriiousde Tâme, et l'Inconnu qui viendra lui dire, très triste : « Qui êtes-vous et qui suiitfje, cela* tf est rien; mais à cause du soirlilas, à cause de la volonté dés choses du prînterftps, de mon désir et de votre corps ^ui rêvé, veriez avec moi. »
Peut-être ce Gérôme Herel sera-t-il celui-là, représentatif de « Tessentiel » de la vie, c'est-àdire : « l'instinct, la force et la vie, et tout ce qui crie, s'élance et tombe... »
Elle accroche sa tristesse amoureuse au profil de ce jeune musicien « qui chante dans le soir, souriant vers Elle, des romances attendries où les sons mêlés aux vers inventent des paysages et des bonheurs » ; qui chante « comme les enfants jettent des cris, d'une manière qui semble
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Texalter et Tëpuiser... violence dont il semblait qu'il allait mourir. »
« Elle trouvait qu'il devait ressembler à Adolphe de Benjamin Constant, à Werther, à Manon. »
Et, tandis qu'elle se torture d'un amour que le jeune musicien ne semble guère partager, la lecture d'un livre nouveau éloigne un instant sa pensée de lui, et voilà qu'elle rêve un Docteur Faust (( jeune et mystérieux au crépuscule sur la petite place de sa ville » .
Et cette nouvelle suggestion d'une lecture, cette hantise s'imposera à son pauvre cœur, ouvert à tous les vents ; elle essayera de le créer, son Faust, et le premier savant qu'elle rencontrera... Ce devait être Philippe Forbier.
Un instant encore chez Gérôme « elle vécut tout ce qu'elle avait lu des démarches amoureuses des femmes, elle revoyaiten pensée l'escalier
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qui est dans Sapho, et celui par où M™^ Bovary, à Rouen, se rend chez le jeune clerc ».
Et voilà que, dans la bibliothèque du jeune homme, elle aperçoit un volume des vers secrets de Baudelaire, elle songe sans doute à des divans profonds comme des tombeaux — mais espérance vaine, Gérôme lui échappe; elle attendait qu'il lui dise : « Sabine, si vous m'aimez, venez, partons, quittez tout et venez. »
Et elle lui répondrait :
« Vous savez bien que je suis prête » ou encore cette phrase terrible et magnifique : « Vous me faites plus peur que la mort. » — Et voilà qu'il lui demande son concours auprès de M^^' de Fontenay, qu'il désire épouser.
Sa douloureuse déception se rejette iipr Pierre Valence, un autreami, mais lui non plus ne comprend pas sa tristesse, ne pénètre pas dans « le magnifique inconnu ». Elle lui reproche « de ne
pas mourir à cause d'elle, inviolable, de respirer Tair de sa vie et de sa maison sans qu'il en fût bouleversé à l'image de Werther ou de Dominique ».
Et on devine déjà que cette prédilection pour Werther lui jouera un mauvais tour.
Faust apparaît. « Sur sa table : des livres, des feuillets, des petites fiches de papier, dans une pièce encombrée et toute brûlante. — Je voudrais toujours vivre là. »
« Vous, Monsieur, dit-elle à P. Forbier, vous avez une vie admirable, vous travaillez, vous savez tout : moi aussi je voudrais tout savoir. »
Sabine insensée et irrassasiable ; et qui ne s'aperçoit pas que son âme déborde d'émotions factices et que le seul remède serait de fermer tous les livres et d'oublier. Mais, au contraire, elle rêve une vie «lourde et ennoblie de livres » comme la table d'étude chez Philippe Forbier.
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Il devient son amant : elle le câline de jolies phrases et de tristesses ciselées.
Mais ce Faust est marié, et il ne sacrifie pas sa famille à un amour romanesque. Et Sabine, à rimage de Werther, après avoir écrit son testament sentimental, d'une belle et sereine et stoïque tenue littéraire, se réfugie dans la nouvelle espérance de la mort — ce qui est une espérance toute négative.
Et je trouve que ce roman passionné — comme on n'en fera plus — ferme une époque, ensépulcre Tamour romantique.
Cette brève analyse suffît à faire comprendre combien peu Nietzsche a touché cette âme.
Voici encore d'autres indices plus caractéristiques. Sabine est « passionnée de justice et de pitié humaines. C'était sa seule certitude que la pitié avait toujours raison ». Nietzsche n'eùt-il
pas dit : « Mcfîez-yous de la pitié, car la pitié a toujours tort. »
Elle est socialiste aussi — par pitié sans doute — elle chante la romance des ouvriers peints de plâtre; elle les imagine « ressemblant tous aux mineurs de Constantin Meunier, nus avec cette culotte de toile que la sueur leur colle aux hanches ». Sa pitié et son socialisme, comme son amour, sont artistiques et littéraires. Et voilà qu'elle esthétise la foule hurlante : elle parle du « pain » avec une émotion bien écrite. C'est du Hugo. Et les jolies choses qu'elle dit de la justice et de la fraternité : on dirait du Michelet.
Devons-nous lui reprocher, à cette malheureuse Sabine, de n'avoir pas su dissocier son intelligence de sa sensibilité ; c'est justement son métier de femme de féconder l'art, en faisant de la vie. C'est encore un rôle sexuel.
Ni M. Ledrain, ni M. Deschamps n'ont com-
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pris qu'épigrapher un roman comme la Nouvelle Espérance de pensées de Nietzsche, c'était, de la part de Tauteur, une spirituelle ironie, et peutêtre un délicieux mensonge féminin. Peut-être même ces petites épitaphes furent-elles, à ces journalistes, une indication suffisante pour appuj^er un jugement, qui n'eut pas le temps de se vérifier.
M. Gaston Deschamps est plus cruel encore. La haine qu'il a jurée à « l'inévitable Nietzsche » est inexplicable. Ce n'est qu'une prévention. Au nom des familles « indo-européennes », au nom de la « morale aryenne », il se dresse contre un envahissement d'idées qu'il croit germaniques, et qui sont toutes françaises. Larochefoucauld, Chamfort, Rivarol, qui sont en France comme s'ils n'avaient jamais existé, et qui nous revien-
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nent revivifiés par une sensibilité étrang-ère, sont chassés de France, au nom de Kant. C'est très curieux. L'esprit français, quoi qu'on en ait dit, est imperméable à certaines idées allemandes; c'est une question de race, d'espèce : et ce que nous aimons dans les littératures du Nord, c'est toujours notre propre littérature. Notre organisme, instinctivement, élimine ce qui lui serait indigeste ou mortel.
Voici ce que dit M. G. Deschamps de Gillette Vernoy, l'Inconstante de M"'® d'Houville :
« Elle ignore les clauses du contrat social par où l'humanité civilisée a essayé d'établir une différence entre les sentiments qui unissent l'homme à la femme, et les instincts qui font roucouler sous bois les tourterelles en l'honneur de divers tourtereaux. Sa biographie... semble se réduire à l'histoire de ses sensations. »
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Et voilà ce qu'est Tinstinct, ce mobile grossier des actes les plus bas. L'instinct, c'est un reliquat de Tantliropoïde que nous ne fûmes jamais* Mais comment discuter sérieusement; les écrivains et les critiques honnêtes ne se placent pour juger une œuvre qu'au point de vue de la famille. Peut-on laisser traîner ce livre sur la table du salon? Non. Donc il est mauvais, à tous les points de vue. La vie officielle est une machination très compliquée, un musée où les actes sont catalogués, « bien » et « mal » côté de la vertu et du Paradis, côté du vice et de TEnfer. La vie est une naïve image d'Epinal.
Les instincts de Tlnconstante me paraissent des cristallisations d'états de sensibilité très civilisés. Il faudrait s'expliquer, redire que l'instinct est de l'intelligence cristallisée, mais, pour certains, l'instinct et l'intelligence demeureront à tout jamais deux planètes qui gardent leurs distances :
l'instinct, imperfectionnable; rintelligence, don gratuit d'une divinité.
Il a suffi de ce mot « instincts » prononcé par l'Inconstante, pour réveiller, par une très rudimentaire association d'idées, les théories de Rousseau sur le bienfait du retour à la nature. Nietzsche devient un disciple de Rousseau, et l'Inconstante est nietzschéenne. C'est très simple.
« Abîme vertigineux de nihilisme ! » s'cfFraie le critique du Temps : « les moralistes anciens et modernes, Aristote, Platon, Marc-Aurèle, Spinoza, Puffendort, Nicole, E. Kant, Royer-Collard, Alex. Dumas fils, Emile Augier, sont, à ses yeux, comme s'ils n'avaient pas existé. » Ce qui, au moins pour les deux derniers, est preuve de bon goût.
«Les i5 ou 20 siècles, continue-t-il, que la race aryenne ou indo-européenne consacra pénible-
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ment à la construction d'une éthique internationale, ne pèsent point sur les petites épaules nacrées de l'Inconstante, w
M. Deschamps ne se doute pas à quel point l'éthique internationale, ce volapûk de la morale que nous subissons, est peu aryenne, mais toute allemande, et kantienne et dogmatiquement protestante ; Gillette a raison de secouer celte morale de ses petites épaules païennes.
Ce qui a pu faire croire au nietzschéisme de ce roman, c'est qu'il remonte, par-dessus le romantisme, à la vraie tradition du roman français, à l'esprit de ces xvii^et xviii^ siècles, si chers au philosophe allemand. L'Inconstante comme la la marquise de Merteuil, des Liaisons dangereuses, aime l'amour pour l'amour, el^e voudrait pouvoir abstraire l'amant, cultiver les caresses et les sentiments, comme des fleurs toujours pareilles, et pourtant chaque matin renouvelées,
liges fragiles qui s'ouvrent et fleurissent un instant dans l'eau fraîche, et meurent au soir, anonymes. Mais le romantisme a laissé, même dans les âmes les plus saines, les plus sereines, son pollen d'amertume et d'infini. Gillette veut remettre l'amour à sa place, en faire un jeu sans plus d'importance que cela, et le jeu devient terrible et mortel. C'est le seul péché — péché involontaire — de Gillette, dans ce roman aristocratique où on ne pèche pas, de s'être trompée, en élisant momentanément ce Michel, mystique et passionné, qui, lui aussi, se réfugie dans la nouvelle espérance de la mort, consolatrice des névroses. Cette mort, pour elle, ne la flatte ni ne l'attriste : déjà son organisme (dont sa petite conscience n'est en somme que l'inscription inconsciente) redemande de la joie, du sommeil, de l'amour, comme tous les jours. Est-elle responsable de ce suicide ? Est-on responsable de
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quoi que ce soit ; pouvait-elle se douter qu'elle aimerait sincèrement (pour combien de jours) ce Valentin qui lui revient? Va-t-elle enfin connaître la pudeur, acquérirun peu de vice? Le vice, n'est-ce pas le plus bel apport du christianisme, ce qui distingue la femme actuelle des Grecques et des Romaines, le vice qui donne à la beauté sa valeur métaphysique?
Mais, passée cette petite attaque de sentiment provoquée par la mort d'un amant, elle redeviendra l'Inconstante qu'elle est par définition. En somme, elle est ce que l'ont faite son hérédité un peu exotique, un milieu intelligent et païen» et ses lectures saines. Elle vit, laissant par négligence ou indolence s'épanouir, à leur gré, toutes les roses de ses instincts, au lieu de les pincer à leur naissance, pour n'en laisser croître qu'une, monstrueuse, unique, surhumaine^ ce qui serait réellement nietzschéen. Les Saints et les Philo-