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Pour reconstituer en elle et autour d'elle Tatmosphère nécessaire à sa vie, Marie Dauguet n'a pas eu à recréer, par sa poésie, une ambiance étrangère : elle est née et elle a vécu dans le milieu de sa race. Mais on peut définir sa poésie, une tentative d'adaptation, d'identification parfaite avec la nature. Elle a cherché à retrouver cet état de divine inconscience qui fait que l'être humain participe à la vie générale. Ce n'est pas le désir de comprendre qui la tourmente, c'est le désir de sentir, de percevoir les mystérieux rapports qui existent entre l'homme et tes choses.
Pour arriver à cet état de sympathie universelle, à cette sorte de nirvana panthéiste, il faut
d'abord avoir pris conscience de soi-même, s'être dissocié du monde extérieur, s'en être isolé comme une particule chimique. Alors le poète s'aperçoit, au bout de cette analyse, de cette introspection, qu'il n'existe que par les sensations qui TafFectent, par les influences qui l'envahissent ; il s'abandonne à elles, et, puisqu'il s'agit d'une femme, se laisse pénétrer par tous les bruits, par tous les heurts de la vie. Ceci est curieux : à cette heure, où nous tendons de plus en plus à l'analyse, nous plaçant en spectateur isolé des contingences, voici un poète, une femme, qui tente une synthèse de la vie, essaie de plonger sa petite vie individuelle dans toutes les vies. Elle percevra mieux le bruit de son cœur, mêlé à l'orchestration de toutes les autres palpitations de la nature.
Dès les premiers vers de son premier livre : A travers le Voile, la poétesse exprime ce désir
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de s'engloutir dans la nature, qui l'attire comme un amant :
L'odeur de volupté des marais s'accentue,
Qui parle aux sens tout bas avec des mots profonds.
La résine suinte à l'écorce des mélèzes, De la tendresse fond sous l'aubier trop étroit, Et le Désir puissant surgit, dont rien n'apaise L'ardeur et qui nous prend et lentement nous baise Aux lèvres, comme un amant qui serait roi.
Ce n'est pas ici l'amour de la nature, comme l'a conçu J.-J. Rousseau, et depuis, sous une forme nouvelle, Francis Jammes. L'amour de la nature est ici une transposition de l'amour sensuel, qui demeure à l'étape du désir. Le poète s'aime dans les choses comme un amant s'aime dans sa maîtresse : « Je suis toi-même », dit-il. Marie Dauguet écrit :
Je suis le vent qui roule et je m'entends bruire
Parmi le vol agile et bleu des libellules ;
Aux visages des eaux, j'ai vu mes yeux reluire,
Et mon sang a teinté les roses campanules. Pendant que de la sève en moi se coagule. Je parle avec l'écho et vogue à l'unisson Des traînantes rumeurs que le bois dissimule, Et je m'épanouis aux primes floraisons.
' Il y a, dans ces vers, le besoin de ressusciter,
par le rythme des mots, rémolion ressentie
devant les paysages :
Je m'assoierai près du silence Au pied vermoulu d'un érable, Pour entendre chanter la stance Muette de l'insaisissable Et pourvu que mon cœur s'émeuve Qu'importe si, fuyante trace, Le verbe obscur où je m'abreuve Se dissout sans nom dans l'espace.
Voici deux strophes qui nous évoquent le soir, entrant en nous, se faisant nous :
Le jour tombe, le jour trébuche, Comme un vieux mendiant à besace, Par les sentiers noirs pleins d'embûches. Le jour tout éclopé se casse.
MARIK DAUGUET ^'9
Le jour s'effrite vermoulu Fourbu d'être clair et debout.
Il se fait cendre, on ne sait plus S'il est lui-même ou s'il est nous...
Mais, ce désir, cette volonté de s'éparpiller dans rinconscience des choses, est encore plus nettement exprimé dans ces vers qui disent aussi une sorte de vertige de l'anéantissement :
Mon songe est de'ne plus ni penser ni sentir. Mais, sur l'inconscient au grand cœur magnanime, De tournoyer ainsi qu'aux branches d'un abîme Avec la volonté de m'y anéantir.
Après une journée de silence dans les champs, je reviendrai, dit-elle :
Je reviendrai, n'ayant plus rien dans la poitrine De mon cœur anxieux et brûlant d'autrefois, Pierre avec le caillou, feuillage au bord du bois, Eteule où le troupeau bêlant rôde et piétine. *
Aucun poète, peut-être, ne s'est approché aussi près de la nature que M"^« Marie Dau-
go MUSES D AUJOUUD HUI
guet : elle a le don de nous rendre sensibles, palpables, des impressions odorales qui nous semblaient insaisissables. Pourtant oui, ces vers réveillent en moi les odeurs des soirs d'été.
La corde déroulée au puits vert de bardanne, Un cliquetis léger, le seau qu'on détachait, Puis rien, absolument qu'un parfum qui s'émane De l'onde remuée où la nuit sommeillait.
Rien, la saveur au loin d'une rose qui dresse Sa blancheur de lait pur quelque part sous les cieux Et qui touche le cœur comme une main caresse, Comme un triste baiser se posant sur les yeux.
Voici encore la Grange, baignée de cette atmosphère de silence faite de mille petits bruits qui dorment. Dans cette grange à « l'aire de velours », sont amassées les odeurs séchées des prés, la fraîcheur des aubes, les tiédeurs parfumées de l'été. Cette grange est comme un temple, un refuge.
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Calme, de la nuit pend au long des noirs chevrons, Plane et traîne sa paix, de cendres imprégnée, A travers le vitrail des toiles d'araignées Dont un rai de soleil fait trembler les fleurons.
La pensée, dans cette solitude, échappe au temps, et cette impression, inexplicable plus nettement, est ici notée avec le rythme qui lui donne une réalité :
Et l'instant qu'on respire est déjà du passé
Qui coule en frissons doux comme l'eau sous la roue.
Dehors, c'est l'orchestration des parfums, dont « la lourdeur nous halluciné », et cette odeur du soir mouillant lesgrappes des glycines De son imperceptible averse.
Mais voici une évocation plus subtile encore :
Et des taillis tout dégouttants d'humilité Montaient aux lèvres une odeur de nudHé...
Voici la lune « avec ses cheveux froids ». Marie Dauguet ne décrit pas, elle tente de se
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situer au milieu des choses qui l'entourent, d'harmoniser les divers accords de ses sensations visuelles, odorales ou tactiles. Les sons et les parfums se répondent. C'est par la précision de l'image, souvent et nécessairement transposée, qu'elle veut recréer le monde extérieur, tel qu'elle l'a senti. Parfois, elle trouve le vers, la strophe, qui est comme une minute captée, dont elle a emprisonné, éternisé, la sonorité et le parfum sous une cloche de cristal.
C'est ce besoin vital de s'identifier avec la nature, de répondre sans étonnement, et comme en état d'hypnose, à ses invites, qui Ta faite poète etlui a donné l'intuition de l'eurythmie verbale. La poésie, comme la peinture, a pour but de fixer des impressions fugitives, arrêtées, figées dans leur mouvement. Le jeu des mots comme le jeu des couleurs est infini, et de même que le peintre peut mettre du sentiment dans ses couleurs.
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le poète peut, par la combinaison des mots, peindre toutes ses sensations de son être, et les rendre palpables, visibles, sensibles. On a expliqué la technique de la poésie symboliste en disant que les poètes de cette école avaient voulu, non plus décrire, mais suggérer. Il faudrait ajouter que cette suggestion est la poésie même, et qu'il n'y eut jamais de poésie sans elle. Un vers est, avant tout, la traduction spontanée d'une sensation ; c'est comme un cri où l'inflexion de la voix exprime la nuance et le degré de l'émotion. C'est cette musicalité du vers qui recrée en nous cet état de sensibilité qui fut celui du poète à la seconde de l'inspiration. C'est ce qui fait que la poésie ne peut pas être traduite ; cela n'est possible que pour les vers trop raisonnables et qui^n'ont pas cette réverbération lumineuse des pierres précieuses, spécialement taillées. Dans une traduc-
94 MUSRS D aujourd'hui
tion, une vraie poésie réintègre son état de pierre brute, sans couleur et sans reflet. Il est peut-être moins nécessaire pour un poète de posséder une langue très riche de mots qu'un sens inné, instinctif, de cette suggestion, dont j'ai parlé. Cependant, s'il y a de vrais poètes presque tout à fait ignorants, il n'y en a pas de grands sans une connaissance profonde de leur langue.
M"°® Marie Dauguet excelle à évoquer les images odorales, les plus subtiles, les plus intraduisibles de toutes les images. Dans une des plus belles pièces de Par F Amour, je cueille ces vers :
Trempé d*aube, dehors, le fumier resplendit,
Et lance vers le ciel des parfums attiédis.
Cernant une écurie ouverte au toit de mousse. Qu'emplit un vibremeni nuageux d'ombre rousse, Du purin, noir brocard, s'étale lamé d'or.
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Où fouillent du groin activement les porcs. Et dans la paille humide et qu'ils ont labourée Le soleil largement vautre sa chair pourprée.
Il faudrait encore citer la série de poèmes intitulée Parfums, où le poète a noté toutes les odeurs, tous les accords d'odeurs des champs. La notation est musicalement très exacte. Derrière ces parfums, c'est le désir qui « s'embusque » ; le poète leur donne aussi une signification métaphysique :
Perçant l'opacité morne où nos sens résident, Vous êtes, défiant le plus subtil orchestre, De l'immense inconnu le langage fluide, La voix de l'au-delà dans sa forme terrestre.
Ce qui signifie, sans doute, l'au-delà du désir perceptible. Mais Marie Dauguet est trop païenne pour se tromper et transporter ses sensations dans un infini invérifiable.
L'un de ses poèmes sur les parfums est dédié
à J.-K. Hujsmans. Et l'on songe que Marie Dauguet doit, en effet, beaucoup à desEsseintes. Sans lui, aurait-elle su noter
L'accord des buis amers et des œillets musqués ?
Marie Dauguet a appliqué la formule des synesthésies, indiquée par Huysmans : elle Ta appliquée avec volonté, et avec toute l'adresse d'une femme. Par son métier poétique, Marie Dauguet appartient à l'école symboliste, et ses maîtres sont Baudelaire et Verlaine. Plus lointainement Ronsard et la Pléiade, auxquels elle a emprunté certains néologismes, jeunes encore parce que décidément inacceptés dans notre langue. Qu'on ne voie pas là un reproche; un vrai poète ne saurait noyer sa personnalité dans l'admiration d'un maître. J'ai cependant entendu un poète avouer cette craintive faiblesse : (( Je n'ose trop lire Francis Jammes,
MARIE DAUGUKT 97
disait-il, de peur d'être tenté de l'imiter. » 0 petit poète, si Jammes traduit si parfaitement ta propre sensibilité, lis-le, aime-le, et tais-toi. Admirer, aimer les grands poètes ; mais il faut que cette admiration^ cet amour ne soit qu'un aliment de notre propre personnalité. C'est puéril de leur emprunter la forme de leur langage. C'est lorsqu'elle parle la langue simple et presque rurale qui lui est familière que Marie Dauguet atteint sa plus parfaite beauté. Je voudrais citer en entier ce petit poème de Par V amour : r Amour mouillé, dont voici les dernières strophes... Adieu, dit le poète à l'Amour,
Adieu, mais crois que je jouis
Du mal que tu m'as fait ; ma plaie
Comme un rosier s'épanouit ;
Au vain bonheur que je dédaigne, Je la préfère ; sous mes pleurs S'efifeuille le rosier qui saigne.
Et que m'importe si j'en meurs !
98 MUSE» d'aujourd'hui
Ce bonheur de souffrir, c'est le bonheur des saints et des poètes. Cette plaie divine qui s'épanouit comme une rose, c'est la poésie. Quelle joie orgueilleuse de comprendre qu'on est bien seul enfermé avec sa souffrance :
Mon cœur est lourd comme un caillou, Le vent souffle on ne sait d'où Piquant comme un buisson de houx,
La philosophie qui se dégage de cette poésie, c'est l'amour de la vie. Ces derniers vers de Par U Amour la résument :
Aimons tout de la vie, adorons jusqu'aux larmes
L'amour mystérieux ; Obéissons au rite où le désir s'acharne
Comme au geste d'un dieu .
Ne soyons pas celui qui recule et se cache,
Et, d'avance vaincu, Craint d'aimer, de souffrir, de créer : c'est un lâche.
Il n'aura point vécu I
Les Pastorales, le dernier recueil de Marie
MAHIB DAUGUET 9g
Dauguet, nous donne la formule définitive de cette philosophie, de cet amour de la vie. Enfin! voici un livre de vers qu'une femme seule pouvait écrire, un livre dont la sensuaUté est vriàiment féminine. La poétesse ne s'élance pas A^ers la nature, elle s'ouvre à elle, avec le désir d'être violentée par son mystère. Ce que Marie Dauguet n'avait qu'insinué dans ses premiers volumes, elle le clame ici avec une sorte de poétique impudeur. La chasteté, la mysticité sont toujours une transposition de sensations physiques : lorsque la chair est calme, le cerveau brûle, l'intelligence flamboie. La chasteté est de la lubricité sans échappatoire; la luxure est l'échappement de la sensualité ; la chair devient pure et sans désir. La poésie peut être l'expansion de la sensualité, en vérité elle peut être de la sensualité, plus belle d'être refrénée, de flamber intérieurement.
C'est la sensibilité de Thomme qui vivifie la nature; les poètes romantiques l'avaient attristée de mélancolie : il semblait que les bois ne pouvaient être que le refuge des douleurs d'amour. Marie Dauguet, dans ses Pastorales, a renversé cette valeur sentimentale et a voulu redonner à la nature son véritable aspect : la voici devant elle, comme un jeune dieu plein de vie et de santé. La poétesse trouvera pour la décrire toutes les images qui évoquent ramour,Ia tendresse et la passion humaines. Le soir, pour elle, sera tiède et doux comme des bras d'amant. Le soir la saisit comme une étreinte : alors, c'est sa propre sensation qu'elle transporte dans le paysage, c'est une femme amoureuse qui défaille :
Tout s'émeut. On entend l'horizon haleter,
La terre sensuelle et lourde palpiter,
Que l'émoi des pollens féconds enthousiasme.
MARIE DAUGUET lOI
Ma lèrre est appuyée à la lèvre des dieux^
Tant s'épanche, invincible, envahissant les cieux,
Une odeur de baisers, d'étreinte» et de spasmes.
Cette Muse ne contemple pas la nature, du haut de la colline : elle veut la toucher, et elle entre dans un champ de blé aux vagues hautes comme dans une mer, pour s'y baigner, nue.
0 grands blés pleins de vie où je suis enfouie, Perdue en vos soupirs, vos spasmes, votre joie.
Alors c'est le désir de se perdre dans cette nature ou plutôt de s'abandonner à son rythme :
Ce plaisir formidable m'absorbe De respirer d'accord avec les blés déments. De rester là debout au bord du firmament Avec mon âme ouverte, avec ma chair qui s'offre .
Marie Dauguet a repeuplé les bois de faunes et de nymphes :
J'inventerai des sons d'une telle tendresse
Que les daphnés vers moi tendront leurs souples bras;
Que le vent conscient soudain me comprendra.
L'orage, qui mêle la terre et le ciel et devient un immense spasme d'amour :
Mais la terre et le ciel, comme un couple qui s'aime Et qu'une étreinte aiguë âprement martyrise, Soudain sont parcourus par un grand frisson blême : A force de chaleur, la lumière se brise.
Et partout la remplace un hâve tremblement ;
Tout se pâme et jouit :
La terre dont frémit le grand cœur véhément, Le soleil secoué par un spasme inoui.
Comme elle dédaigne les logis étroits « qu'on dresse et qu'on décore » I C'est « le soleil, les parfums et le vent » qu'elle habite :
Ma maison? C'est du ciel. Mon amant? C'est l'amour.
Et elle veut oublier « le labyrinthe où s'égarent les pas poursuivant l'amour humain ». Et c'est dans cette transposition panthéiste de l'amour qu'elle trouve un vaste bonheur qui la subjugue. Pas de déceptions, puisque son amant est le
MARIE DAUGUET
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propre reflet de sa propre passion. Parfois, la prière qu'elle adresse au soleil se fait mystique et semble se souvenir, s'inspirer de réminiscences religieuses. Ces vers sont beaux ;
L'espace attend, les vents prosternés sont pieux ; La terre te désire d'une amour éperdue Formidable soleil
Les premiers vers rappellent un cantique à Jésus; la poétesse, dans son ardeur de néophyte païen, ne peut oublier les premières mysticités, les premières amours pieuses de son enfance. Un parfum d'encens surnage encore dans le temple.
Une sorte d'inquiétude divine persiste :
L'au-delà transparaît sous le réel usé ; J'ai dépassé mes sens . . . enfin divinisé Et m'enfonce en la nuit ouvrant son vaste abîme.
0 nuit, libère-nous. . . Hors du cachot charnel,
Que, par toi, nous flottions comme un parfum d'autel,
0 solennelle nuit. , . 0 nuit sérénissime.
I04 MUSES d'aujourd'hui
C'est qu'à travers les feuillag-es noirs Timage de la Mort est apparue :
Puisque je dois mourir, tout me navre et me nuit. . .
Pour un instant, la poétesse se dissocie de la nature et prend conscience de sa petite vie individuelle; qu'elle rentre vite dans le fourré de rinconscience et redevienne un des gestes, un des cris spontanés de la nature :
Errer dans la nature ainsi qu'une abeille ivre...
Et ne distinguer plus de mon cœur éphémère Et soupirant, le cœur paisible de la terre,
qu'elle s'enfonce dans le silence des choses « comme le moissonneur en la mer des moissons » : le silence est la voix de son crœur : il lui parlera d'amour.
Beau Silence, bouquet attaché sur ma gorge, Colombe respirant contre mon cou, pâmée...
MARIE DAUGUBT lOD
referme sur moi tes tendres bras ouverts ;
Que je presse tes mains en mes brûlantes paumes; Tes deux mains de fraîcheur, au fond des soirs déserts...
Pourtant, je ne sais s'il ne perce pas comme un regret dans ce dédain de Tamour humain, un regret de souffrances anciennes dans le paisible bonheur de Tinstant :
Le désir torturant devient une caresse
Alors qu'on le perçoit, voguant parmi les choses ;
Leur divine beauté jamais ne nous délaisse ;
Si tu veux des baisers, mais baise donc les roses !
la chair froide et parfumée des roses. Mais l'art est un divin mensonge, une auto-suggestion qui nous permet de nous concevoir autres que nous ne sommes ; par lui, nous dépassons notre instinctive sincérité, nous nous agrandissons de tous les rêves lentement formés par l'ima^nation de nos ancêtres. L'art est l'expression de l'évolution de la race; évolution (c'est-à-dire adap-
io6 MUSES D'aujourd'hui
talion de Torg^anisme aux sensations extérieures, pour percevoir toujours le mênie degré d'émotion). Marie Dauguet, et c'est ce que sa poésie nous apporte de plus nouveau, nous fait entrevoir la possibilité d'une volupté nouvelle : la volupté des odeurs, goûtée savamment, écoutée, ressentie comme une musique :
Parfums, De laissez pas, ainsi que la musique, Notre chair et notre âme immensément déçues ; Elle doit exister cette joie frénétique Que vous nous désignez, si vaguement perçue;
Jetez-la sur nos cœurs soulevés, sanglotants. Dans cette heure électrique et par l'éclair hantée ; Et fallût-il mourir après l'avoir goûtée, Je ne me défends pas. . . je suis là. . . et j'attends.
L'homme orgueilleusement ramène tout à lui. Mais le parfum des fleurs ne jaillit pas pour lui des corolles et des calices : il n'est qu'un appât pour les insectes, colporteurs des pollens. Nous trouvons cependant dans ces parfums une exci-
MARIE DAUGUET IO7
talion à la volupté : c'est que les fleurs sont vraiment des bouches voluptueuses, qui attendent des baisers. Pour que nos sensations odorales puissent s'ordonner, se classer, il faudrait qu'elles s'intellectualisassent, se fissent en nous « désintéressées » comme nos sensations auditives, que l'art a faites musicales.
En cultivant nos sensations odorales, nous percevrions un peu plus parfaitement encore le monde extérieur ; ce sera un art nouveau, nécessaire à l'évolution, c'est-à-dire au maintien de l'espèce. C'est l'intuition d'un poète qui l'a deviné.
PORTRAIT ET AUTOGRAPHE
rx
Je ne sais de Renée Vivien (Pauline Tarn) que ce qu'elle a révélé d'elle-même dans ses livres . On Ta dite d'origine étrangère, « pétrie de races différentes, née de climats aussi divers que le Sud et le Nord ». M. Charles Maurras,qui nous donne ces renseignements, ajoute : « La moitié de ses Brumes est traduite du norvégien. Elle cite Swinburne, mais ne paraît pas moins familière avec le latin de Catulle et le grec de Sapho, qu'elle traduit et paraphrase à tout instant. » Sa poésie, où elle a mêlé l'intuition des poètes du nord, leur inquiétude, à la volupté et à la sérénité orientale, me semble comme une tentative d'équilibrer ces diverses tendances et hérédités qui luttaient en elle.
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Il y a, en effet, dans ses vers, un goût de l'analyse subtile qui se marie à une sorte de fatalisme. Elle a écrit elle-même à propos de Sapho : « Les Lesbiens avaient Tattrait bizarre et un peu pervers des races mêlées. La chevelure de Psappha, où Tombre avait effeuillé ses violettes, était imprégnée du parfum tenace de l'Orient, tandis que ses yeux, bleus comme les flots, reflétaient le sourire limpide de THellas, Ses poèmes sont asiatiques par la violence de la passion, et grecs par la ciselure rare et le charme sobre de la strophe. »
Cette double qualité, la violence de la passion et la sobriété du style, se retrouve dans l'œuvre de Renée Vivien. Nouvelle Sapho, elle a chanté les mêmes amours que Taède de Lesbos, mais elle a comme christianisé l'émotion de Sapho, en substituant à la sérénité de la poétesse grecque une sorte de perversité romantique. Ces idées
RENÉE VIVIEN Il5
de vice et de péché associées à ces gestes si simples et naturels leur donnent une valeur nouvelle :
L*art délicat du vice occupe tes loisirs.
Et les gardénias fragiles des hivers
Se meurent dans tes mains aux caresses impures.
Sous les flots de satin savamment entr'ouverts. Ton sein s*épanouit en de blanches luxures.
... Fleurit, enveloppé d'haleines de luxures, Lis profane, ton corps pâle et voluptueux.
La poésie elle-même se fait vice pour être sentie voluptueusement :
Ta bouche délicate aux fines ciselures Excelle à moduler l'artifice des vers.
La prêtresse n'oublie jamais que ces amours saphiques qu'elle chante sont une religion secrète, ignorée ou méprisée du vulgaire. Elle
ii6 MUSES d'aujourd'hui
trouve une sensualité intellectuelle dans cet aristocratisme de la sensation et du sentiment. Ces amours sont aussi sentimentales que les autres, d'une horlogerie sentimentale plus délicate et plus compliquée que les autres.
Et j'espérais qu'enfin jaillirait le soupir
De nos cœurs confondus, de nos Ames mêlées...
Mais toujours ce parfum de péché et de tristesse qui se mêle à Todeur des chairs blanches, comme si, au delà de ces caresses, qu'elle qualifie d' « impures », elle cherchait, en effet, Tamour infini, absolu, Famour pur qui ne se manifeste pas par la frénésie des étreintes :
Je baiserai tes mains et tes divins pieds nus Et nos cœurs pleureront de s'être méconnus, Pleureront les mots vils et les gestes infâmes.
Il y a, dans ces poèmes, des notations d'une très subtile délicatesse et d'une très délicate per-
RENEE VIVIEN
versité. La poétesse chante comme pour endormir une peine profonde : elle écoute sa propre voix ou celle de son amante :
Parle-moi de ta voix pareille à l'eau courante, Lorsque s'est ralenti le souffle des aveux, ... 0 mon harmonieuse et musicale amante ! ... Car, si tu t'arrêtais, ne fût-ce qu'un moment J'entendrais... j'entendrais au profond du silence Quelque chose d'affreux qui pleure horriblement.
C'est que, décidément, ces tendresses, ces caresses, pourtant douces comme des cous de cygnes, ne lui semblent être que l'ombre des joies qu'elle rêve : alors, tout se fait amertume, et c'est dans cette amère perversité que la Muse trouvera son bonheur. Voici un petit poème : Victoire, qui caractérise bien cette inspiration baudelairienne, quoique sur un mode mineur, et féminisée.
ii8 MUSES d'aujourd'hui
Donne-moi tes baisers amers comme des larmes.
Le soir, quand les oiseaux s'attardent dans leurs vols.
Nos longs accouplements sans amour ont les charmes
Des rapines, l'attrait farouche des viols.
Tes yeux ont reflété la splendeur de l'orage...
Exhale ton mépris jusqu'en ta pâmoison.
0 très chère ! — Ouvre-moi tes lèvres avec rage :
J'en boirai lentement le fiel et le poison.
J'ai l'émoi du pilleur devant un butin rare
Pendant la nuit de fièvre où ton regard pâlit...
L'âme des conquérants, éclatante et barbare.
Chante dans mon triomphe au sortir de ton lit I
On serait tenté de qualifier cette poésie d'artificielle ; mais on devine que c'est avec sincérité que la poétesse s'est suggestionnée cette perversité, qui donne une valeur à ses sensations. Elle en arrive à une acuité de lamentation qui est belle :
Et le sanglot aigu pareil A la détresse.
Pourquoi cette détresse ? que cherche donc cette femme, au-delà de l'accord parfait des
RENÉE VIVIEN I IQ
étreintes et des spasmes ? On dirait qu'elle ne peut pas trouver ce repos spontanément absolu de sa sensibilité détendue, ou du moins que le rythme de ses vers seul le lui peut donner. Le rythme de ces vers est, en effet, harmonieux comme une caresse graduée vers TétoufFement final de la joie : il recrée l'état inquiet du désir, et cette « pureté dernière » des yeux, avant que l'extase les ait envahis et troublés. Mais, souvent, le style de Renée Vivien se fait abstrait et ne veut retenir que le dessin des étreintes. Lapoétesse, avec méthode, décortique sa sensation à froid, et, ainsi dessinés, ces amours atteig-nentune pureté et une chasteté mystiques. Vraiment, ce sont là jeux de petites filles très pures et même très pieuses : elles croient à l'amour et s'entrebaisent avec une respectueuse adoration. Pourtant cette adoration s'agenouille et se fait plus sensuelle; c'est la communion :
MUSES D AUJOURD HUl
Sous ta robe, qui glisse en un frôlement d'aile, Je devine ton corps, — les lys ardents des seins,
L'or blême de l'aisselle, Les flancs doux et fleuris, les jambes d'Immortelle, Le velouté du ventre et la rondeur des reins. ... Voici la nuit d'amour depuis longtemps promise... Dans l'ombre je te vois divinement pâlir.
Cette poésie est beaucoup plus mystique que sensuelle; parfois aussi, dans ces chants, on ne distingue pas la spécialité de l'inspiration : il y a là des poèmes qu'un amant pourrait réciter à son amante; il nous faut, pour restituer à cette poésie la perversité qu'elle exig'e, imaginativement mêler une double chevelure, écraser les pommes jumelles des seins, joindre les bouches aux lèvres et les lèvres aux bouches, évoquer l'accord odoral des chairs brunes et blondes des femmes : la mer et la forêt ; les algues, le muguet, la rose el la framboise.
Si, en lisant les poèmes de Renée Vivien, on
RBNEE VIVIBN
ne peut s'empêcher de songer à Baudelaire, par cette perversité voulue et par cette sérénité et cette perfection, voulues aussi, de la forme, quelques subtilités sentimentales plus actuelles nous rappellent Verlaine, le Verlaine qui chanta les Amies, La poétesse s'écrie sur le mode verlainien :
Et comment jamais retrouver L'identique extase farouche I
Et puis voici quelques strophes d'une chanson, qui exprime cette timidité craintive devant l'amour que Verlaine a dite, tant de fois :
J'ai peur de ce frisson nacré
De tes frêles seins, je ne touche
Qu'en tremblant à ton corps sacré,
J'ai peur du charme de ta bouche,
... Mais, quand, si blanche entre mes bras,
A mon cri d'amour qui se pâme 0
Tu souris et ne réponds pas.
Tes yeux fermés me glacent l'àme...
J'ai peur...
De t'avoir peut-être fait mal D'une caresse involontaire.
Ces deux derniers vers sont aussi beaux qu'un fragment d'ode de Sapho (i). Renée Vivien, qui a traduit Sapho, a longtemps rêvé devant ces strophes mutilées, et a tenté de les reconstituer, mais, quoique conformes à l'inspiration saphique, ces vers nous semblent, trop souvent, la paraphrase plus que le logique prolongement de la pensée de la Muse grecque : Renée Vivien interprète en seize vers cette inscription :
Tatç '/.iXxiç uuLjAiv [to] voViUa Ta)p.ov Envers vous, belles, ma pensée n'est point changeante.
Là où Sapho n'a fait que suggérer une comparaison, Renée Vivien la révèle et la développe,
(i) Digne de Sapho, ce distique :
Dans les jardins où se parfume le silence L'instant fuit avec les pieds blancs d'Atalante.
ôtant ainsi à cette poésie son charme de mystère :
Telle une douce pomme rougit à Textrémité de la branche, à l'extrémité lointaine : les cueilleurs de fruits l'ont oubliée ou, plutôt, ils ne l'ont pas oubliée, mais ils n'ont pu l'atteindre.
Au bout de quelques strophes, Renée Vivien nous impose cette interprétation, que la poétesse grecque nous laissait plus savamment deviner :
La savante ardeur de rautomne recèle Dans ta nudité les ombres et les ors.
Tu gardes, ô vierge inaccessible et belle. Le fruit de ton corps.
Mais, cette restriction faite, les poèmes de Sapho furent, pour Renée Vivien, un stimulant de son imagination ; et davantage encore : dans la digne sérénité de la poétesse grecque, îa muse française a trouvé le beau courage de chanter à
haute voix les joies, les bonheurs et les tristesses d'amours secrètes. Elle a imposé org-ueilleusement le culte de Sapho :
Certaines d'entre nous ont conservé les rites De ce brûlant Lesbos doré comme un autel. . .
On trouvera, dans le recueil qui s'intitule : A r heure des Mains jointes, la description, ou plutôt l'insinuation de quelques-uns de ces rites sacrés :
Nous savons effleurer d'un baiser de velours. Et nous savons étreindre avec des fougues blêmes ; Nos caresses sont nos mélodieux poèmes. . . Notre amour est plus grand que toutes les amours.
Nos lunaires baisers ont de pâles douceurs, Nos doigts ne froissent point le duvet d'une joue, Et nous pouvons, quand la ceinture se dénoue, Etre tout à la fois des amants et des sœurs.
Nos jours sans impudeur, sans crainte ni remords, Se déroulent, ainsi que de larges accords. Et nous aimons, comme on aimait à Mytilène.
La poétesse nous fait ses aveux : on l'avait condamnée aux laideurs masculines ; étant femme elle n'avait pas droit à la beauté.
On m'avait interdit tes cheveux, tes prunelles Parce que tes cheveux sont longs et pleins d'odeurs Et parce que tes yeux ont d'étranges ardeurs Et se troublent ainsi que des ondes rebelles,
dit-elle à son amie; mais elle osa concevoir « qu'une vierge amoureuse est plus belle qu'un homme » ; et, depuis, loin des hommes, elle cacha son bonheur, « contre les regards durs et les bruits du dehors ».
Les rideaux sont tirés sur l'odorant silence.
Où l'heure au cours égal coule avec nonchalance.
Mon existence est comme un voyag« accompli... Tes cheveux sont plus beaux qu'une forêt d'automne. .. Ta robe verte a des frissons d'herbes sauvages, Mon amie, et tes yeux sont pleins de paysages.
Qui viendrait nous troubler, nous qui sommes si loin Des hommes ? deux enfants oubliés dans un coin ?
Cet amour du silence et du secret se retrouve dans presque tous les poèmes de Renée Vivien. Elle dit à une amie :
Je t'aime d'être lente et de marcher sans bruit Et de parler très bas et de haïr le bruit,
Et je t'aime surtout d'être pâle et mourante, Et de ^ëmir avec des sanglots de mourante, Dans le cruel plaisir qui s'acharne et tourmente !
Quelques-unes des pièces de ce recueil nous disent ce que cette femme a souffert dans sa dignité de femme. Je voudrais citer en entier le Pilori^ dont la plainte ressemble à une lamentation biblique :
Pendant longtemps, je fus clouée au pilori. Et des femmes, voyant mes souffrances, ont ri.
P uis, des hommes ont pris dans leurs mains de la boue Qui vint éclabousser mes tempes et ma joue.
Des pleurs montaient en moi, houleux comme des flots, Mais mon orgueil m'a fait refouler mes sanglots.
Nulle n'a dit : « Elle est peut-être moins infâme
Qu'on ne le croit, elle est peut-être une pauvre âme . »
J'ai senti la colère ardente m'envahir.
Silencieusement, j'appris à les haïr.
Leurs insultes cinglaient, comme des fouets d'ortie. . . Lorsqu'ils m'ont détachée enfin, je suis partie.
Je suis partie au gré du vent, et depuis lors Mon visage est pareil à la face des morts.
Je n'ai fait qu'effleurer i'œuvre de Renée Vivien, qui se compose d'une douzaine de volumes, mais pourtant j'ai cité assez de ses vers pour qu'on apprenne à en aimer le parfum sobre et la ligne pure. Osons admirer chez elle ce que nous admirons chez Sapho, et comprenons que c'est une très belle sincérité qui s'exprime dans ces vers :
Pour l'Aphrodite, j'ai dédaigné l'Erôs, Car je n'ai de joie et d'angoisse qu'en elle .
MUSKg D AUJOURD HUI
Je ne change point, ô Vierges de Lesbos, Je suis éternelle.
L'amour, quelle que soit la nuance de ses caresses, est toujours sacré.
Les derniers recueils de Renée Vivien: Flambeaux éteints et Sillages, ne furent pas mis dans le commerce ; la poétesse, dédaigneuse de la gloire, ne voulait plus chanter que pour ses amies. Déjà dans Flambeaux éteints, on trouve ce vers :
L'horreur de n*être plus ce qu*on fut me déchire...
qui répond à cette plainte qu'elle soupira naguère :
Puisque telle est la loi lamentable et stupide, Tu te flétriras un jour, ah ! mon lys ! ... Tes pas oublieront le rythme de l'onde. Ta chair sans désirs, tes membres perclus Ne frémiront plus dans l'ardeur profonde. L'amour désenchanté ne te connaîtra plus.
En un poème symbolique, qu'elle intitule
Torches éteintes, elle compare sa vie à un festin
voluptueux :
Voici la place où ton corps chaud s'est détendu, Le coussin frais où s'est roulée ta chaude tête,
Tes oniçles ont meurtri ma chair, parmi les soies. Et j'en porte la trace orgueilleuse. Tes fards S'envolent en poussière, et, sur les lits épars. Tes voiles oubliés sont témoins de nos joies.
Mais voici l'aube, les lys se sont fanés et les torches sont éteintes. L'aube, ici, c'est l'apparition de la mort, qui hante déjà l'esprit de la poétesse. Amoureuse de sa chair, de sa ligne et de sa grâce. Renée Vivien ne voulait pas survivre à sa beauté. Elle ne vit déjà presque plus dans le présent ; elle se souvient, et pensant aux amies qui embaumèrent sa vie, elle (^ante :
Je suis reconnaissante et charmée en songeant A vos longs corps pareils à des cierges d'argent.
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Par vous, jadis, ô mes maîtresses ! je connus La majesté des seins magnifiquement nus...
Vous avez su tourner vers vous tous mes désirs Et vous avez rempli mes mains de souvenirs.
Je vous ai dit, à vous qui m'avez couronnée : Qu'importe les demains ?... Cette nuit m'est donnée...
Eternelle douceur de la douceur qui fuit ! Nul vent n'emportera l'odeur de cette nuit... »
Je veux noter encore la tristesse sereine, résignée de ces Paroles soupirées :
Pareille à la douleur des adieux, dans le soir, L'angoisse qui nous vient de la volupté lasse
Et je te sens déçue et je me sens lointaine... Nous demeurons avec les yeux de l'exilé, Suivant, tandis qu'un fil d'or frêle nous enchaîne, Du même regard las notre rêve envolé... Autre déjà, tu me souris, déjà lointaine...
Mais c'est peut-être dans son dernier volume, Sillages, que Renée Vivien a enfermé ses plus
RENÉB VIVIEN là]
beaux vers. Cette poésie contient Taveu d'un grand amour, d'une grande souffrance et d'une grande désillusion. Abordons avec la Muse saphique dans Tile des Sirènes, nous nous apercevrons qu'elles ne chantent pas pour attirer le désir des hommes, mais pour se charmer entre elles. Elles entrelacent leurs bras et leurs rires, elles mêlent leurs lèvres et leurs aveux, et font la nique au génie de l'espèce. Pourtant, ces amours féminines ont, dans leurs effusions charnelles et sentimentales, la même gravité que les autres, et plus de grâce; ce sont les mêmes serments d'éternité, les mêmes joies, les mêm es regrets, les mêmes larmes, les mêmes douleurs. En réalité, dans ce couple d'une même féminité apparente, il peut y avoir une réelle antinomie sexuelle. Il n'y a pas de perversion de l'instinct génital, mais les êtres sont attirés vers ce qui les complémente, et toutes les amours
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sont normales qui assurent à deux êtres Tétat de joie physique nécessaire au bon fonctionnement de leur organisme.
Si, de même que pour Tœuvre de Sapho, il ne nous restait de Toeuvre de Renée Vivien que ces quelques frag-ments que je citerai, on pourrait affirmer que la femme qui a aimé la vie et l'amour avec une mélancolie si discrètement passionnée fut une sensibilité merveilleuse et un artiste d'une rare perfection :
0 toi que je verrai dans les yeux de la mort !
Je ne puis oublier que je suis seule ici,
Que je suis triste et que je n'aime qu'une morte.
Je désire et je cherche et surtout je regrette...
Sans hâte et sans effroi, je rentre dans la nuit. Avec tout ce qui glisse, avec tout ce qui fuit.
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Et mon destin, ce fut ce dur amour vainqueur. Voici pourquoi mon cœur est lourd dans ma poitrine Que Ton m'enterre avec tout le poids de mon cœur.
Le foyer s'est éteint, la lampe s'est éteinte Dans la chambre sans fleurs où je t'ouvre les bras, Toi qui ne viendras pas !
Le désespoir qui est exprimé dans ces vers s'accentuera encore dans les derniers poèmes, qu'elle adressait à mesure qu'elle les composait, à son éditeur et son ami M. Sansot. Ces suprêmes aveux composent trois volumes, dont la poétesse a elle-même fixé les titres : Dans un coin de violettes, le Vent des vaisseaux, Haillons,
A ces recueils de poésie s'ajoutent encore deux volumes de prose : Illusions Vénitiennes et autres illusions, Vagabondages.
Voici quelques pièces, extraites de Haillons,
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son dernier volume. A chaque vers, on apercevra rimagede la mort que la poétesse devinait toute proche d'elle. D'abord, semble-t-il, elle veut se résigner à vivre, mais ce chant lui-même se termine par un appel à la mort :