‹ Muses d'aujourd'huiChapitre 6 sur 14 · ESSAI DK PHY8I0L0G1S POETIQUE · texte numérisé non relu

ESSAI DK PHY8I0L0G1S POETIQUE

assimilation merveilleuse qui devient chez elles une vraie sincérité. Oui, en vérité, dans le creuset de leur cœur, les émotions littéraires et les émotions réelles se confondent en une même vivante sincérité. J'ai lu presque tous les livres de vers des jeunes femmes poètes, leurs poèmes sont souvent émus, ce sont des minutes de vie transcrites, de la vraie douleur, mais, souvent aussi, malgré le rythme et la rime, ce n*est pas encore de l'art, c'est trop près de la sensation directe, même si cette sensation est provoquée par une réminiscence littéraire. Trop près de la sensation directe ; les femmes poètes, en effet, n'atteignent la cristallisation refroidie de l'art que par hasard, sans le vouloir et sans le chercher. Il arrive cependant qu'une sensation, longtemps gardée en leur cœur, y prenne la forme même de leur être secret, et se cristaUise en un beau vers, immuable. Mais, le plus

souvent, ce que ces poétesses cherchent à exprimer, c'est la vibration immédiate de leur sensibilité, le mouvement même de leur émotion spontanée. On dirait aussi qu'elles tentent d'attirer les désirs épars dans Tair: leur poésie me semble souvent une nudité aguichante. Toute femme poète fait un peu le geste de Phryné qui se dénude devant ses juges, ou plutôt et plus simplement, le geste de Pâmante qui se déshabille pour son amant. Mais c'est une impudeur plus complète, puisque ces femmes porte-lyres nous révèlent ce que l'amant le plus perspicace, le plus curieux ne saurait découvrir : les secrets mouvements de leur horlogerie sentimentale.

Cependant quelques-un es, parmi ces poétesses, doivent être distinguées, parce que leur poésie, rayonnement de leur être, atteint une généralisation qui dépasse leur personnalité. Il y a, parfois, dans lesœuvresde M'"«Me Noailles, Gérard

ESSAI DE PIIYSIOLOGIB POETIOL E 2r)

d'Houville, Marie Daiiguet , Lucie Delarue- Mardrus, Renée Vivien, et quelques autres femmes-poètes, un art véritable, qui recrée artistiquement les sensations enregistrées par elles. Je n'étudierai pas leurs ouvrages avec une minutieuse analyse : je voudrais seulement rechercher pourquoi ces poétesses ont chanté, et, pour ainsi dire, les raisons physiologiques de leur génie.

On trouvera, dans cette étude, une synthèse de la poésie féminine contemporaine, dontje n'ai dédaigné aucune des manifestations. J'ai cherché, dans l'œuvre de quelques poétesses encore peu connues du public, Texpression secrète de la sensibilité féminine actuelle.

S'il fallait d'un mot qualifier cette poésie féminine, on l'appellerait une poésie dionysiaque, ivre d'elle-même. Cette frénésie, ce pêle-mêle de

sensations n'est peut-être que la mise en fusion

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d'éléments nouveaux, qui attendent un grand poète pour être fixés en art. Il faut comprendre que Verlaine, par exemple, loin d'être un novateur, fut au contraire un aboutissement de toute une poésie féminine. M"^® Desbordes-Valmore est une sorte de précurseur de Verlaine. Si le vingtième siècle produit un grand poète, ce poète n'ignorera ni l'ardente nostalgie de M"^® de Noailles, ni le paganisme bucolique de Marie Dauguet, ni Taristocratisme littéraire de M""» de Régnier. On pourrait dire que ce Messie attendu fera un enfant à ces femmes : leur poésie d'ailleurs me symbolise bien cet état d'attente du mâle. Elles sont là, cesMuses, dirai-je, en diluant un vers de Marie Dauguet, avec leur âme ouverte, avec leur chair qui s'offre.

PORTRAIT par forain

ET AUTOGRAPHE

Deux grandes idées, ou plutôt deux grandes sensations, hantent Toeuvre poétique de M™* de Noailles : la peur de la mort et de la nuit, et la recherche du bonheur. On verra qu'elle n'écrivit que pour écarter cette crainte et réaliser ce désir.

La crainte de l'anéantissement final lui fait aimer la vie avec une sorte de frénésie désespérée : elle voudrait laisser au monde une empreinte ineffaçable de son être unique :

Je m'appuierai si bien et si fort à la vie, D'une si rude étreinte et d'un tel serrement Qu'avant que la douceur du jour me soit ra^^e Elle s'échauffera de mon enlacement.

Je laisserai de moi, dans le pli des collines, La chaleur de mes yeux qui les ont vu fleurir,

Et la cigale assise aux braDches de Tépine Fera vibrer le cri strident de mon désir.

La nature qui fut ma joie et mon domaine Respirera dans l'air ma persistante ardeur Et sur l'abattement delà tristesse humaine, Je laisserai la forme unique de mon cœur.

Elle dit encore :

Je me suis appuyée à la beauté du monde

Et j'ai tenu l'odeur des saisons dans mes mains.

Pourtant, elle comprend avec effroi réphéméréité de son être, et qu'un jour ses yeux, qui contemplent les merveilleuses couleurs de la vie, s'empliront de nuit. Mais son œuvre lui donne une illusion d'éternité, mieux, crée, pour elle, réellement cette éternité qu'elle désire. Des êtres viendront après elle qui aimeront sa poésie, l'aimeront elle-même dans l'œuvre qu'elle aura laissée. Ce n'est pas un désir de vanité, mais un besoin réel, physique, de son organisme. Ainsi,

en se sugg^estionnant cette pérennité de sa propre vie dans son œuvre, elle éteint une de ses angoisses : la peur ax.Veuse de la mort. Alors, elle accumulera dans ses volumes, comme une abeille dans les alvéoles de sa ruche, toutes ses sensations, ses soirs et ses matins, et tous les aspects des heures qu^elle aura vécu. Elle déposera secrètement toute son âme, toute sa chair, toute sa vie, dans son œuvre.

J'écris pour que, le jour où je ne serai plus, On sache comme l'air et le plaisir m*ont plu. Et que mon livre porte à la foule future Gomme j'aimais la vie et l'heureuse nature.

Et qu'un jeune homme alors, lisant ce que j'écris, Sentant par moi son cœur ému, troublé, surpris, Ayant tout oublié des compagnes réelles, M'accueille dans son âme et me préfère à elles.

Cet espoir, où se mêle un regret désespéré, la poétesse le dira avec une plus belle précision encore dans ces vers :

Moi, je ne verrai plus, je serai morte, moi. Je ne saurai plus rien de la douceur de vivre... Mais ceux-là qui liront les pages de mon livre, Sachant ce que mon âme et mes yeux ont été. Vers son ombre riante et pleine de clarté. Viendront, le cœur blessé de langueur et d'envie, Car ma cendre sera plus chaude que leur vie...

Il y a, dans cet orgueilleux désir de se vouloir aimée, de se vouloir vivante au-delà de la mort, une nouvelle transposition du besoin d'éternité que les religions ont implanté en nous. Mais, malgré sa volonté de déposer dans son œuvre ses émotions brûlantes, la poétesse se rend compte qu'elle ne nous laisse, hélas ! que Tombre de ses jours. C'est le titre, très significatif, d'un de ses recueils. Voici quelques pincées de cette cendre, encore chaude :

Les yeux, les yeux, ne plus se souvenir des yeux,

Les yeux qu'on a aimés, mauvais comme des pierres !...

Ces yeux profonds avec des flèches au milieu

Ah ! qu'ils ferment en nous leurs cils et leurs paupières.

COMTESSE DE NOAILLES Sq

Uamante ne veut plus se souvenir du passé, dont le poison brûle ses veines. Le passé ! il n'est peut-être pas de douleur comparable à celle-là : survivre à un immense amour, et sentir peu à peu mourir en soi tout ce qui constituait notre joie d'exister. Mais, intenses, ces douleurs sont fugitives, et, pour les âmes bien faites, il y a des renaissances et des recommencements. Quand on a de l'amour en soi, oii trouve toujours un être sur qui le répandre.

Ce qui constitue la tristesse sentimentale, c'est l'obstination à ne vouloir pas oublier, c'est-àdire à vouloir immobiliser sa vie :

Le passé vit en moi ce soir, ce trop chaud soir Où je songe accoudée au-dessus de la ville, Mon cœur las n*ayant plus la force de vouloir. De désirer, d'aller vers les champs plus tranquilles.

Mais mon rêve est empli d*air, d'ombre, de soleil. Ah ! comme le regret et le désir se pâment

Quand, clair, minutieux, déchirant et vermeil,

Le passé vient et fait comme un baiser dans Tâme I

J'ai cueilli encore, dans ce recueil, quelques vers, qui traduisent la plus belle minute de l'amour : la certitude dans l'attente :

Mon cœur est comme un bois où les dieux vont venir.

Je tremble, tout s'efface, il n'y a plus que nous.

II n'y a plus que toi et que moi sur la terre.

En même temps que la poétesse cherche à éteindre son angoisse de la mort, elle cultive le bonheur, étend vers lui ses bras, comme des branches s'élancent vers la lumière. Elle avoue cette naïve allégresse :

De croire que plus loin, d'autres cieux, d'autres mains Donneront de meilleurs et plus sûrs lendemains Et que le bonheur est aux lieux où l'on arrive.

C'est un bonheur toujours déçu, et toujours

renaissant. Où est le bonheur? et le rêve du poète le cherche dans toutes les villes du monde, dans tous les rêves de son imagination, dans riiistoire et dans le passé. Désir de fuite perpétuelle vers un ailleurs, où elle pourra être ellemême, celle en qui des hérédités différentes ont mêlé Tardeur de l'Orient et la mélancolie des âmes occidentales.

0 beauté de toute la terre.

Visage innombrable des jours, Voyez avec quel sombre amour Mon cœur en vous se désaltère 1

Et pourtant il faudra nous en aller d'ici, Quitter les jours luisants, les jardins où nous sommes, Cesser d'être du sang, des yeux, des mains, des hommes Descendre dans la nuit avec un front noirci.

Descendre par l'étroite horizontale porte, •

Où l'on passe étendu, voilé, silencieux ; Ne plus jamais vous voir, ô Lumière des cieux ! Hélas ! je n'étais pas faite pour être morte...

Une âme orientale, faite pour la joie presque inconsciente, des pays de Soleil et qui a bu le poison de notre philosophie occidentale : tel est un des aspects de M'"® de Noailles. Emprisonnée sous notre ciel gris, elle devra, pour s'épanouir, créer autour d'elle une atmosphère orientale, faite de belle lumière et de parfums. Son œuvre, où s'exprime jusqu'au délire l'amour de la vie et du soleil, est cette atmosphère lumineuse, ellemême extériorisée, de l'âme du poète.

Les midis accablants de juillet lui donnent cette impression de repos dans la langueur : (( On n'a pas de regrets, pas de désir, pas d'âge. » La vie est arrêtée, et comme éternisée :

A l'ombre des volets, la chambre s'acclimate ; Le silence est heureux, calme, doux, attiédi, Pareil au lait qui dort dans une fraîche jatte ; La pendule de bois fait un bruit lent, hardi, Semblable à quelque chat qui pousse avec sa patte Les instants, dont l'un chante et l'autre est assourdi.

Mais M"»® de Noailles, en un de ses plus beaux poèmes : Consiantinoplej a eu, elle-même, Tintuition que son exil était le motif et la raison de son chant, et que, si elle n'avait pas été transplantée sous notre ciel, elle n'aurait pas chanté, parce qu'elle n'aurait pas senti l'inquiétude d'une autre lumière.

J'étais faite pour vivre en ces voiles de soie

Et sous ces colliers verts, Quiserreut faiblement, qui couvrent et qui noient

Des bras toujours ouverts.

La douce perfidie et la ruse subtile

Auraient conduit mes jeux Dans les jardins secrets où l'ardeur juvénile

Jette un soupir joyeux.

On n'aurait jamais su ma peine ou mon délire,

Je n'aurais pas chanté, J'aurais tenu sur moi comme une grande lyft

Les soleils de l'été ;

Peut-être que ma longue et profonde tristesse, Qui va priant, criant.

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N'est que ce dur besoin qui m'afflige et m'oppresse De vivre en Orient!...

Le dernier recueil de M"^" de Noailles : les EblouissementSy marque peut-être une plus sûre maîtrise dans l'art des vers. Dans le Cœur innombrable, son premier volume, la poétesse ne développait pas ses motifs, et personnellement j'aime la concision de ces notations, j'aime ces émotions emprisonnées dans un vers comme une fougère sous la glace de l'hiver. Mais la poésie, qui est le jeu suprême du langage, ne doit sans doute pas dédaigner les développements verbaux ; il faut que la parole rebondisse et trouve ses accords. Exiger trop de précision, c'est peutêtre ne pas comprendre le jeu verbal qu'est avant tout la poésie. La poésie, comme tout ce ce qu'on appelle art, est un rythme qui recrée de la vie. Nos peintres veulent laisser sur leurs toiles la lumière qui les a éblouis, les poètes

désirent fixer les sensations qui les ont troublés divinement. M™« de Noailles, comme Iphigénie, aime la lumière, plus peut-être que l'amour, ou plutôt pour elle l'amour est une clarté qui illumine et embellit les paysages secrets de Tâme. Elle nous a laissé cette impression d'enfance :

Je n'avais de terreur soudaine, de tristesse Qu'au moment frissonnant et frais où le jour baisse Et je ne croyais pas qu'il y eût d*autre ennui Que le souci sacré que nous cause la nuit Comme aux oiseaux, comme aux buissons, comme aux

[corolles!

L'œuvre de M^^ de Noailles est trop connue, elle a été trop souvent étudiée et analysée pour que j'insiste sur sa valeur : je voulais seulement ici chercher et découvrir, pour moi-même d'abord, les raisons profondes et secrètes de cette poésie» qui est bien un merveilleux effort poiit" reconstituer l'atmosphère vitale nécessaire à l'épanouissement du poète.

GÉRARD D'HOUVILLE

PORTRAIT ET AUTOGRAPHE

M""" de Régnier, qui signe ses romans et les chroniques qu'elle publie dans le Gaulois du pseudonyme de Gérard d'Houville, est encore Fauteur d'une série de poèmes, éparpillés en plusieurs revues, et qui n'ont pas encore été réunis en volumes. Les quelques pièces qu'ont rassemblées les anthologies nous permettent de juger de la maîtrise parfaite de son talent où il semble que l'art de Heredia s'est marié à celui de Henri de Régnier, en une simplicité d'un goût toujours sûr. Aucune femme ne manie avec plus de souplesse, dans les gestes de l'écriture, la langue française. Cette simplicité est savante ; dans cette poésie, il y a un rythme doux et tendre,

dont le flux laisse en nous une émotion très subtile :

Aux eaux douces du songe où longuement s'attarde

Notre langueur,

Fantômes incertains, lorsque je vous regarde

Avec douleur,

Ecartez les linceuls qui me cachent votre âme

Sous tant de plis ; Carie temps, vieax tisseur,a mêlé dans leur trame

Beaucoup d'oublis.

Mais, sur l'onde où déjà le charme de cette heure

Est effacé, La rame qu'on relève et qui s'cgoutte pleure L'instant passé.

Ici, une image visuelle s'associe à une pensée abstraite : on voit Tune, on songe l'autre, et le mouvement des vers les mêle et les anime.

Cette poésie s'enfonce jusqu'à Tâme comme un baiser : on la sent s'insinuer en soi, et c'est

GÉRARD d'iIOUVILLE 53

à la fois une émotion intellectuelle et un peu sensuelle :

Des voiles transparents qui recouvrent la joue

Et les cheveux, Mais laissent voir le rêve éternel qui se joue Au fond des yeux.

J'aime encore le symbolisme sans trop de mystère de cette strophe :

Ne vous plaignez pas trop d'avoir un cœur très sombre, Vos yeux seront plus beaux quand vous aurez pleuré, Il naîtra de vos pleurs, il va croître à votre ombre Quelque lys inconnu qu'on n'a pas respiré.

Cette inspiration se souvient de Mallarmé : Gérard d'Houville évoque, suggère, plus qu'elle ne décrit, elle indique, insinue unejoie^une douleur plus qu'elle ne la clame, et cette dignité aristocratique nous repose des cris impudiques et quelquefois vulgaires de quelques autres poétesses.

Quand je refermerai mes grands yeux dans la mort, Vous pleurerai-je, hélas 1 amèrement^ ô vie...

Et vous, naïf orgueil de mon jeune visage.

Et vous, souple fraîcheur de mes bras ronds et nus...

Mais non, ce n'est pas vous, grâce de ma jeunesse,

Ni vous, ô liberté, rêve de mon cœur fier.

Que je verrai s'enfuir dans un sanglot amer.

Mais vous, mais vous ! ô chère et divine tendresse !

Alors qu'il me faudra pour jamais oublier,

C'est vous, c'est vous ! douceur des choses coutumières.

Vous, mes humbles objets au charme familier !

Et vous, chère langueur, tristesse douce et pure

Voici les mois et les saisons évoqués par la robe ou le parfum d'une fleur dans Tintimité du chez-soi : Mars qui sent

La violette bleue et la jacinthe lisse,

La maison qui s'emplit d'un parfum de narcisse,

Voici

GÉHARD d'hOUVILLK 55

Les pivoines de juin tout en nacre et en soie Gerbe claire mirée en un miroir obscur...

Mais, chez ce poète encore, nous trouverons les motifs de sa poésie dans la nostalgie de sa terre ancestrale, dont elle essaie d'imaginer le ciel brûlant :

Lorsqu'il fait chaud et que je suis songeuse et seule

Je pense à vous, Vous dont je ne sais rien, je rêve, ô mes aïeules,

A vos yeux doux.

Et dans ces Stances aux dames créoles, elle fait revivre pour elle l'atmosphère des Antilles, et dans révocation de Texistence de ses aïeules berce son propre rêve :

La nuit se parfumait d'astres et de corolles

Et, peu à peu, Vous regardiez s'ouvrir au ciel, belles créoles,

Des fleurs de feu.

C'est en elle que leur cœur revit, ce cœur qui

lui a légué « sa flamme héréditaire et sa langueur » :

Ce cœur qui verse en moi quelques gouttes roueries

D'un sang vermeil, Et qui m'aurait transmis toutes vos nostalgies

Loin du soleil,

Si je n'évoquais pas les beautés éternelles

D'un ciel brûlant Du fond magique et noir de tes larges prunelles,

0 mon enfant I

Rêve ensoleillé , et cette vivante et réelle expression d'une race, sa poésie et son enfant, permettent à la poétesse de vivre imaginativemcnt et artistiquement dans une atmosphère de tiède langueur, où ses pensées, comme ses aïeules, se balancent, paresseuses et tristes, en s'éventant.

Mais je voudrais montrer encore un autre aspect du talent de Gérard d'Houville, ce don qu'elle possède d'évoquer les images les plus

GERARD D HOUVILLB

belles du paganisme, en les vivifiant de la sève de sa sensibilité féminine . Voici Psyché :

PSYCHÉ (i)

Elle passe sans bruit dans la maison déserte Tenant entre ses mains une lampe qui meurt ; Son voile safrané flotte dans la nuit verte, Y laissant le parfum nocturne d'une fleur.

Elle passe sans bruit dans la maison de songe, Son visage invisible est sans doute ingénu, Et sa jambe divine, et longue et pâle, allonge. Un pied prudent et froid sur le dallage nu.

Parfois, son beau genou brille comme la lune Ou son ventre, entrevu sous le lin transparent ; Ou bien, pour relever sa chevelure brune. S'éclaire et s'arrondit un souple bras d'argent.

Elle revient sans bruit quand naît l'aube rosée, Et son petit visage est pâle et plein d'effroi^

Revue des Deux Mondes, i" février 1906.

C'est qu'elle a vu dormir parmi les peaux de bête Cruel, mystérieux et terrible, l'Amour Qui, dans son poing crispé, tenait ses flèches prêtes, Et semblait tout sanglant sous la lampe et le jour !

Elle a vu le sourire inhumain de sa bouche, Et sa fureur divine et son haineux désir, Et soudain a senti, debout près de sa couche, Une invincible horreur brusquement la saisir.

Elle fuit en pleurant son étrange démence ; Son voile jaune s'enfle au vent du matin bleu, Et ses yeux sont remplis de la terreur immense D'avoir vu cet amour. . . qu'elle croyait un Dieu!

Du Bouquet de Pensées, suite de poèmes qui parurent dans la Revue des Deux Mondes de décembre 1900, je détache cette petite fleur au parfum sensuel. La poétesse chante la fragilité de la beauté féminine que Tart du sculpteur peut fixer pour quelques siècles ou quelques années, ce qui, dans rinfini du temps, s'équivaut. Eternité mensongère de Tart, aussi éphémère presque que les

GERARD D HOUVILLE

formes fugitives qu'il tente de sauver de Toubli. La beauté d'une femme est autant dans le parfum et le rayonnement de sa chair que dans la ligne de son corps.

Aujourd'hui je suis triste. Ecoute, ô cher potier!

Je t'apporte le don de mon corps tout entier.

Si tu veux avec art, dans ta durable argile

Peut-être, éterniser une forme fragile,

Dans une terre rose et semblable à ma chair

Modèle le contour de mon bien le plus cher :

Mes petits seins égaux aux deux pointes aiguës.

Qu'il reste au moins cela des grâces ingénues

Que j'offre à ton désir, si de chaque côté

De l'amphore funèbre où toute ma beauté

Doit dormir, poudre éparse et cendre inerte et grise.

Au lieu de l'anse, creuse à la main qui l'a prise.

Tu renfles la rondeur de ce double contour

Presque enfantin et prêt à peine pour l'amour.

... Et celui qui, pensif, sous le sol séculaire.

Trouvera quelque jour mon âme funéraire

Saura que je fus femme, et femme tendrement,

Amoureuse et malicieuse par moment ;

Et se demandera devant la terre sombre

Pourquoi tant de clarté dut naître pour tant d'ombre.

PORTRAIT ET AUTOGRAPHE

Dans rœuvre poétique de M™* Lucie Delarue- Mardrus revit le goût de conquête et d'aventures de la race normande. Ce ne sera pas la nostalgie de son pays qui l'inspirera, mais la curiosité des horizons nouveaux devinés du seuil de sa demeure qui regarde la mer. Partir, fuir... toute sa poésie sera l'expression de ce désir de fuite et de conquête, de cette recherche d'une terre d'élection où ses rêves ancestraux puissent se fixer et fleurir. Je songe aux races du Nord qui immigrèrent en Orient et en Italie^ et qui apportèrent en ces pays un ferment de civilisation nouvelle. M. van Gennep, dans une étude sur le Rôle des Germains dans la Renaissance ita-

Henné (i), nous explique les rapports entre les races et la civilisation. Ainsi, conclut-il, la Renaissance italienne ne serait pas, « comme le croyaient Burckhardt et d'autres historiens, le produit du peuple qui créa la civilisation romaine, mais celui d'une race nouvelle, apparentée d'une part aux Grecs de la belle époque, de l'autre aux Francs, aux Saxons et aux An|e;^les, qui tous pri" rent une prépondérance à l'élaboration de notre civilisation moderne... ». Ce désir, cette volonté d'immigration n'est sans doute pas éteint dans les races du Nord, qui ont peut-être besoin pour se développer totalement d'un chaud contact. Mais je ne veux qu'indiquer ici cette sorte d'intuition de l'Orient qui se révèle dès les premiers chants de Lucie Delarue-Mardrus. Sa poésie sera donc une manière de transposition de ce désir de dé-

(i) Cf. Religions, Mœurs et Légendes, i vol. in-i8, Mercure de France, 1908.

LUCIE DKLARUE-MARDRU8 (J7

veloppement physique de la race qu'elle porte en elle; mais la poétesse, semble-t-il, s'est voulue infertile, c'est son œuvre qui est le prolongement d'elle-même. Après avoir, dans ses premiers recueils, pris contact avec sa terre natale: Occident, Ferveur, elle exprimera dans Horizons les premières inquiétudes des pays inconnus. Cela suffit sans doute, écrit-elle,

D'être une femme tendre au bras de son ami

Qui marche dans la vie en rêvant A demi

Sans plus sentir ses pieds se meurtrir sur les routes . . .

— Mais peut-être qu'il vit encore, ton désir D'aller vers les couchants où saigne l'Au-delà ? Car l'âme qui palpite en toi, folle ou paisible, Tu ne la connais pas ! Tu ne la connais pas

L'idée de départ se précise :

Nous sommes excédés des villes infertiles : Partons vers un pays follement vierge et vert.

Partons égrener sur la mer

Le collier monstrueux des îles.

... Départ. Dans tous les ports, des vaisseaux se balancent;

Nous avons le mal du pays.

Départ. Départ. Nos cœurs vers l'horizon s'élancent, Et nos secrets instincts doivent être obéis.

Enfin, la Figure de Proue exprime le rêve réalisé, la révélation de la vraie vie :

J'ai pris la grande route et ne puis m'arrêter.

Ayant connu la joie et le mal du voyage,

Je ne puis jamais plus être que de passage...

Mais d'abord, dans Occident, la poétesse prend contact avec la nature, c'est-à-dire prend conscience d'elle-même. Il faut noter ici que, sous l'inspiration des femmes-poètes, le sens de la nature s'est métamorphosé. Jadis, on ne cherchait en elle qu'un apaisement, elle était le symbole de la sérénité. Les poétesses ont fait de la nature un lit voluptueux : elles s'y couchent, s'y roulent en se pâmant, appuyant leur chair nue contre la chair des fleurs, humant avec sensua-

lité l'excitation des parfums. C'est de la pâmoison.

Si M™«de Noailles a « tenu Todeur des saisons »

dans ses mains amoureuses, M™« Delarue-Mar-

drus entre dans un paysage comme en un bain :

Et je me baignerai parmi les ombres vertes,

Les grands arbres qui font, ainsi que des doigts gais.

Choir leur floraison sur les faces Et, comme des amis, je presserai leurs masses

Entre mes deux bras fatigués!

C'est, dès la première page de son premier livre, une prise de possession de la nature ; mais ce ne sont pas ici les jardins et les parcs où ]\j[rae ^Q Noailles a projeté Fombre de ses jours et éparpillé son cœur innombrable ; ce sont de vrais champs, où les herbes poussent sans symétrie, où il n'y a d'autres allées que les sentiers irréguliers creusés lentement par les pas des hommes. Dans cette nature, la jeune poétesse entre pieds nus et prend un contact direct avec elle :

L'herbe est froide à mes pieds comme de l'eau qui coule.

Mais toujours ce cri de passion où Ton devine la chair tendue de désir : je voudrais, dit-elle, pouvoir, entre mes bras normands,

Prendre en pleurant ma mer et ma terre natales.

La mer lui figure les gestes devinés de Tarn our : elle s'épuise à regarder, à vivre en elle les déhanchements des vagues :

Je veux te quitter lasse ainsi qu'après l'étreinte La maîtresse s'arrache aux bras trop épuisants...

Je sens, avoue encore cette jeune vierge, Ta marée envahir tout mon être béant,..

Une image se précise ; une sirène se dessine dans le mouvement des flots, la sirène de son perpétuel désir :

Quand pourrai-je sentir ton cœur contre le mien

Battre sous ta poitrine humide de marée

Et fermer mon manteau lourd sur ton corps païen ?

LUÛIE UELAUUE-MARDRUS 7I

Désir de tendresses mêlées qui fait son chant

s'élever comme une prière avec les volutes des

vagues. C'est à Sapho que s'adresse sa prière,

Sapho, la muse aux « beaux doigts habiles aux

caresses », aux « baisers complexes et savants » :

Prêtresse de l'amour qu'ils appellent infâme, O Sapho, qu'a donc pu devenir ta grand âme ? ... Je t'ai chantée, aimée, admirée en mon cœur, Moi, poétesse vierge, ô toi la poétesse Courtisane...

Vierge 1 Cette muse étale sa virginité avec une sorte d'orgueilleuse ostentation : je suis vierge, je suis intacte. C'est nouveau en poésie, semblet-il : la virginité, cet état négatif, devient ici source de rêves, de forces secrètes et cachées. Mais pour cette vierge comme pour toute femme, il n'y a pas de bonheur, il n'y a pas d^ vie et conscience de vivre sans Tamour : elle songe à ceux qui devraient s'aimer et qui ne se connaissent pas :

Ah ! de sonjçer aux mots qui les auraient prisés Parmi le clair de lune écoutés bouche à bouche I De songer qu'ils vivront sans que leur main se touche Et que, pour eux, ces nuits passeront sans baisers !

C'est du Laforgue sans Tironie, du Laforgue d'une inquiétude ]sans vrai désespoir. On a la sensation que cette sentimentalité sensuelle est presque exclusivement cérébrale, et que le plaisir de ciseler une image un peu étrange est pour le poète une joie supérieure aux réelles délices de la tendresse.

Cependant, dans Ferveur, un secondvolume, nous voyons que l'amour réel a fixé cette Muse dans rintimité d'une viecalme. Heures secrètes: initiation à la vie: les rêves de la vierge se précisent ou s'effondrent. La poétesse s'enferme avec elle-même, s'observe et observe les choses avec une minutieuse attention : elle voit mieux les aspects des paysages et s'amuse à peindre

des petites eaux-fortes intimes, qui ne manquent

pas d'art:

Le jardin où la terre est morte, Sur la rougeur vive des soirs Pour moi seule accuse l'eau-forte De ses légers branchages noirs ;

Cadre de mon âme profonde Qui s'apprête à boire la nuit, A l'heure où la lune, sans bruit, Au prochain arbre, et toute ronde, Revient se pendre comme un fruit...

C'est avec une piété, une piété grave, qu'elle parle de la femme, depuis qu'elle est femme :

Complexe chair offerte à la virilité.

Femme, amphore profonde et douce où dort la joie, Toi que l'amour renverse et meurtrit, blanche proie. Œuf douloureux où gît notre pérennité..

Mais voici que l'amour humain §eul ne peut plus apaiser ce cœur si pesant « de jeunesse et de joie », elle veut à nouveau jaillir d'elle-même

et se répandre sur la nature. Exaspération de la féminité ; frénésie de la sensualité :

Je prendrai le beau temps avec des mains hâlées, Je mangerai l'été comme un gâteau de miel !

Il faut bien dire que Taccumulation de ces métaphores devient du procédé : il suffît d'appliquer aux arbres les mots de tendresse et de désir qui se disent dans l'amour. M"^® de Noailles, qui a inauguré ce genre de métaphores, les réussit très bien aussi. Mais cette constatation ne nous empêchera pas de goûter à la beauté de ces vers de M'"® Delarue-Mardrus :

Eté ! j'ai empoigné ta grande chevelure Pour la mordre, pour m'y coucher, pour m'y cacher; Ma bouche que j'entr'ouvre au vent est toute pleine Des fleurs et des moissons qui chargent ton haleine ; Je mets mes yeux ardents dans les étangs profonds Qui sont ton regard trouble ouvert parmi les joncs; J'entends chanter ta voix multiple dans les gorges Des animaux et des oiseaux dont tu regorges,

Et dans les arbres dont j'étreins rénornoiité. Je te serre entre mes deux bras, Eté, Eté !

Arbres de la forêt, hêtres souples et élancés, tandis que vous nous évoquez la peau douce de nos bien-aimées, nos amies adorent en secret votre élan viril et Ténormité de votre puissance.

Ces vers, composés avec maîtrise, dépassent la sincérité de la poétesse, c'est un motif harmonisé. Ce sera en baissant son lyrisme, d*un demi-ton, qu'elle trouvera la note juste de son émotion :

L'odeur de mon pays était dans une pomme. Je l'ai mordue avec les yeux fermés du somme, Pour me croire debout dans un herbage vert. . .. Ah ! je ne guérirai jamais de mon pays ! N'est-il pas la douceur des feuillages cueillis Dans leur fraîcheur, la paix et toute l'innocence ? Et qui donc a jamais guéri de son enfance^...

Elle songe à son enfance le long des prés et des haies, aux bateaux qui « traînent des sen-

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leurs de voyages fabuleux ». Celte enfance est morte, Sans avoir jamais vu le grand vaisseau venir,

qui remporterait vers ailleurs. Ce vaisseau, elle Tattend toujours ; parfois même sa maison lui paraît un vaisseau dans le port :

Notre maison est un grand vaisseau dont la proue Se tourne vers la Ville éparse à l'horizon.

Dans le recueil suivant ; Horizons, en même temps qu'elle précisera encore davantage sa volonté de partir vers Tinconnu, la poétesse exprimera avec plus de sagesse, plus de retenue, plus de sérénité, ses états de sensibilité. C'est à sa jeunesse qu'elle parle, lorsqu'elle dit aux jennes filles :

Vous qui ne saviez pas combien c'est gravement, Combien c'est lentement qu'on devient une femme 1

Une femme 1 aucune peut-être n'a parlé avec

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tant de naïve impudeur des mystères de la femme : elle nous ouvre les portes secrètes du gynécée. Ce poème, Refus, est un des plus beaux qu'ait écrits Lucie Delarue-Mardrus : lisons-le avec recueillement :

De l'ombre ; des coussins ; la vitre où se dégrade Le jardin; un repos incapable d'efforts. Ainsi semble dormir la femme « enfant malade » Qui souffre aux profondeurs fécondes de son corps.

Ainsi je songe... Un jour, un homme pourrait naître De ce corps mensuel, et vivre par delà Ma vie, et longuement recommencer mon être Que je sens tant de fois séculaire déjà ;

Je songe qu'il aurait mon visage sans doute, Mes yeux épouvantés, noirs et silencieux, Et que peut-être, errant et seul avec ces yeux, Nul ne prendrait sa main pour marcher sur la route.

• Ayant trop écouté le hurlement humain, J'approuve dans mon cœur l'œuvre libératrice De ne pas m'ajouter moi-même un lendemain

Pour l'orgueil et l'horreur d'être une génitrice...

— Et parmi mes coussins pleins d'ombre, je m'enivre

De ma stérilité qui saigne lentement.

De la même inspiration, ce vers encore, plus beau peut-être d'être isolé de la page où il est écrit : chacun

Porte son sexe ainsi qu'une bête cachée.

Beaucoup de vers, dans ces recueils, gagneraient à être ainsi séparés de leurs compagnons de rimes ; celui-ci :

Car j'ai, vivant malgré les cailloux destructeurs. Un grand oiseau de mer enfermé dans le cœur.

Enfin, c'est l'enivrement du soleil d'Afrique, de la vie au grand air. Ce lui est une révélation :

Vivre, ah vivre ! c'est au galop, Mater une bête rétive, C'est sentir au soleil trop chaud Suer et brûler sa chair vive.

Insatiable d'inconnu, elle rêve à d'autres pays

encore, et veut aller devant elle sans tourner la tête en arrière :

Car j'ai quitté tous les pays. Je suis en route.

Elle porte sa patrie en elle, et reconnaît partout « la couleur de ses songes ». On retrouve en elle Tâme de ces Barbares du Nord qui envahirent l'Europe :

L'Univers est à moi, tout pays est le mien, Je suis chez moi partout et partout étrangère.

Cependant, ce dernier volume, la Figure de proue, se termine par un hymne à sa terre natale. La poétesse repartira encore vers des pays mystérieux, mais c'est, à chaque retour, en ce petit port de Normandie où elle est née qu'elle jettera l'ancre.

A propos de la poésie de M"^® da^ Régnier et de M°^« Delarue-Mardrus, je voudrais faire cette remarque : tandis que les jeunes poètes mâles

8o MUSES d'aujourd'hui

semblent avoir oublié la sug-gestion des poètes

symbolistes, ces Muses prolongent en leurs vers

Técho de cette poésie verlainienne et mallar-

méenne, dont elles ont senti Témotion sensuelle

et artistique.

Et je ne m'indigne pas de reconnaître en ce

poème de M°"® Delarue-Mardrus, Fontaine :

Penche-toi...

Et vois monter la fleur de ta bouche lointaine

Du fond de Peau tremblante où ton fantôme est pris,

la manière et Tinspiration mallarméenne.

MARIE DAU&UET

PORTRAIT ET AUTOGRAPHE

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