LE GOBE-MOUCIÏE
çant comme devant guérir toutes les plaies et toutes les contusions du corps social ? à l’instar des fioles des marchands de vulnéraire suisse.
Mais en temps ordinaire , il est une certaine classe de la société qui fournit beaucoup moins de Gobe- Mouches que toutes les autres , — nous voulons parler du corps non politique de messieurs les gamins de Paris.
Quand on se permet de vouloir faire croire à Pun
LE GOBE-MOUCHE
de ces jeunes hommes quelque chose qui tient du programme de... charlatan , — notre jeune Français témoigne, par un geste qui lui est familier, combien il ajoute peu de foi à ce discours.
LE FAUX-LION
i nous avons mis un aussi long espace entre le Lion véritable et le Faux-Lion , ce n’est pas sans raison; car il y a entre ces deux personnages une différence plus grande encore qu entre la Lionne et la Panthère.
Il existe à Paris au moins trois ou quatre mille jeunes gens (plus ou moins jeunes pourtant) qui , ne possédant qu’un paletot pour tout immeuble , parviennent cependant, grâce à Dieu et aux tailleurs bons enfants, à se costumer comme s’ils avaient vingt mille francs de rentes. — À l’instar de Bias , et
LE FAUX-LION
31 îi
avec plus de justesse encore que ce philosophe , ils peuvent dire qu’ils portent tout avec eux et sur eux.
Contrairement au proverbe qui nous apprend que l’habit ne fait pas le moine, ces jeunes gens soutiennent que l’habit fait le Lion , et , en conséquence , ils cherchent toujours à s’affubler de la défroque de ce roi des animaux.
Le Faux-Lion, en proie à la manie de briller dès le matin, trouve à satisfaire son penchant en se mettant à cirer ses bottes.
Une fois que ces petits préliminaires sont terminés, notre personnage cherche à s’introduire dans ces mêmes bottes, et comme il n’en possède qu’une paire unique, l’introduction est difficile s’il a plu la veille; mais avec de la patience et des poignets solides on vient à bout de tout, même d’attraper une
LE FAUX-LION
courbature, compliquée d’une fluxion de poitrine.
Une fois qu’il s’est infiltré dans ses bottes , il passe à l’exercice de la cravate , puis de l’habit, puis enfin des gants jaunes. (Le gant jaune est de la der¬
nière rigueur; il faudrait n’avoir pas 29 sous dans sa
LE FAUX-LION
poche pour se priver de cet ornement distinctif. )
Quand la toilette est terminée , notre Faux- Lion se rend au café pour déjeuner; — car il consent bien à dîner fort modestement, mais il faut à toute force qu’il déjeune avec un bifteck.
Toutes les fois que vous vous trouverez le matin dans un des 4,735 cafés qui pour le moment suffisent aux besoins des Parisiens , — établissements qui sont si justement nommés cafés, parce que d’ordinaire on y débite immensément de chicorée , — toutes les fois , disons-nous, que vous vous trouverez dans un de ces établissements nationaux , et que vous verrez entrer un Monsieur ayant l’air fort important, conservant fièrement son chapeau sur sa tête et allant s’asseoir
bruyamment devant une des tables les plus apparentes
LE I AUX-LION
du café en criant à tue-tête : «Garçon! garçon! » vous pouvez parier à coup sûr tout ce que vous avez de monnaie que ce Monsieur va déjeuner avec un bifteck aux pommes de terre.
Effectivement , dès que deux ou trois garçons plus ou moins bichonnés sont accourus à l’appel du nouveau venu, notre homme demande la carte du jour, la parcourt négligemment en disant hum! hum ! et s’informe si le poisson est frais; puis, sur l’assurance formelle donnée par le garçon que la marée vient d’arriver à l’instant même, il demande un bifteck aux pommes.
Le garçon se dirige vers l’office, et bientôt, revenant sur ses pas, il s’informe auprès du Monsieur quel vin il faudra lui servir. Le Faux-Lion redemande la carte pour consulter la liste des vins; après quelques minutes , il dit au garçon : « Votre château-margau est-il réellement de première qualité? — Oui, Monsieur; notre cave est fournie par la première maison de Bordeaux. » Le Monsieur au bifteck garde le silence pendant quelques minutes , puis se décide à dire : « Tout bien réfléchi , je ne prendrai pas de vin aujourd’hui... Pressez mon bifteck! »
Pendant que le déjeuner cuit sur le gril , le Monsieur au bifteck se met à chapeler son pain , toujours en faisant le plus de bruit possible , afin que tout le monde sache bien que ce Monsieur va déjeuner à la fourchette. Cette petite opération terminée, il appelle de nouveau le garçon pour qu’on lui serve immédiatement cinq ou six journaux. Les garçons, qui ont
LE FAUX-LION
toujours un certain respect pour les personnages qui déjeunent à la fourchette, se mettent en quête des papiers publics, font une rafle générale en faveur du Faux-Lion, qui pelote en attendant partie, et qui se met à dévorer, en guise de hors-d’œuvre, le Constitutionnel , la Presse et le Journal des Débats. Ces journaux peuvent parfaitement tenir lieu de horsd’œuvre.
Mais le déjeuneur délaisse cette nourriture quand apparaît enfin le fameux bifteck. C’est là le moment du triomphe de notre homme; il faut voir quel regard de dédain il jette sur l’humble collègue qui se contente de la simple tasse de chocolat ! 11 le regarde comme bien peu.
Quant à celui qui se contente de la vulgaire tasse de café, il le regarde comme rien du tout.
Après quelques minutes, le Faux-Lion appelle le
LE FAUX-LION
garçon avec sa même voix de Stentor et demande qu’on lui serve immédiatement... du pain. Le premier morceau qu’on lui a servi est déjà entièrement englouti, et pourtant le consommateur n’est encore quà moitié du bifteck.
Huit minutes, cinquième appel du même au même. Mais cette fois , notre homme , qui a dévoré tout ce qui se trouvait à sa disposition, — moins le beurre, auquel il n’a pas touché , demande qu’on lui serve un cure-dent et tout ce qui reste de journaux.
Enfin , après une heure de séance, noire héros crie pour la neuvième fois : « Garçon! » et celte fois il ajoute : « La carte! » La dame de comptoir se livre immédiatement à l’addition suivante :
Vin. ...» fr. 00 c.
Bifteck. . . » 90
Pain. ...» 20
Total : un franc dix centimes , — autrement dit vingt-deux sous.
Ce qui fait qu’en ajoutant à cette somme les deux sous octroyés au garçon, le Faux-Lion, qui passe aux yeux du public pour un prince russe, s’est donné un déjeuner de Balthazar qui lui revient à vingt-quatre sous , — un ou deux sous de plus que ceux qui prennent le simple chocolat ou le vulgaire café , et cinq centimes de moins que si le consommateur était allé prendre sa nourriture dans un de ces établissements où les provinciaux qui sollicitent des bureaux de tabac vont déjeuner à vingt-cinq sous par tête , et où
LE FAUX-LION
I on mange deux plats au choix, — au choix du restau râleur, bien entendu.
Avant de sortir du café, où il s’est livré a la dépense effroyable que vous connaissez , le Monsieur au bifteck se fait apporter du feu pour allumer son cigare; puis il va se promener sur le boulevard avec un air de pacha, et il est bien convaincu que si toutes les femmes ne lui jettent pas leur mouchoir, c’est que ce n’est pas dans les usages européens.
Ah! que M. de Bossuet a eu raison de dire : « Tout n’est que poussière et retourne en poussière. » (Ceci a été dit primitivement en latin; mais je me permets de le traduire en français pour la commodité des dames, des enfants au-dessous de sept ans, et de MM. les militaires non gradés.) Heureusement, aujourd’hui la poussière du Faux-Lion aveugle seulement quelques personnes à vue très-courte. Les garçons de café ont les premiers ouvert l’œil «à la lumière, et après s’ètre livrés à de nombreux calculs, ils ont compris que les habitués qui leur donnent chaque jour deux sous pour se faire servir une demi-tasse leur rapportent plus que le Monsieur qui ne paie tant de courses et d’embarras que parle don, très-rare, d’une somme égale de dix centimes.
Aussi n’est-il plus de bon ton de déjeuner au café avec un bifteck. Pour ma part, j’aimerais encore mieux un riz blanc; carie bifteck aux pommes, plus encore que la bavaroise au lait de Sainle-Foix, est un fichu déjeuner !
Lorsque arrive l’heure de dîner, comme on ne peut
LE FAUX-LIOIN
pas faire un festin de Balthazar avec vingt-cinq sous, et que cependant il faut manger, notre Faux-Lion dissimule ses gants jaunes dans le plus profond de sa poche , et se glisse furtivement dans un de ces établissements philanthropiques renouvelés des Anglais, où Ton vous sert un énorme morceau de rosbif flanqué d’utie demi-douzaine de grosses pommes de terre jaunes. -—Le tout pour vingt-trois sous.
Quand le Faux-Lion n’a pas même les fonds nécessaires pour dîner ainsi à l’anglaise , il va dîner dans le jardin du Palais-Royal , avec un cigare du Gros- Caillou; — pour dessert , il ajoute un cure-dent.
Le jour où le Faux-Lion, par un hasard qui ne se renouvelle pas souvent , — vient a loucher une cinquantaine d’écus , il se livre alors aux exercices les plus équestres que l’on puisse imaginer; il achète des éperons ayant énormément de centimètres de
LE FAUX-LION
longueur, et, eijifburçhant un cheval d’un manège quelconque , il va faire , dans les allées du bois de Boulogne, une poussière capable d’aveugler tous les autres promeneurs du lieu. Il espère séduire, en trottant de la manière la plus britannique possible, quelque vieille Anglaise possédant un cœur sensible et pas mal de mille livres sterling, auxquelles notre Faux-Lion serait de son côté très-sensible. — Mais la plupart du temps il en est pour ses frais de cavalcade, et quelquefois même arrive un terrible événement.
Malgré sa nature pacifique, le cheval, impatienté par des éperons aussi fantastiques, se met a prendre un galop qui , pour être imité de celui de Rossinante , n’en est pas moins dangereux pour un cavalier peu solide; et alors a lieu une course au clocher
LE FAUX-UON.
qui rappelle celles queM. Mayeux se permettait jadis.
Après une promenade pareille , le Faux-Lion prend ordinairement le cheval en horreur; et souvent même, à ce souvenir, quand il dîne dans son restaurant anglais , il est obligé de faire des efforts inouïs pour achever son morceau de rosbif.
Le Faux-Lion , comme vous le voyez , vit toujours , au dehors, comme un lazzarone napolitain. Pourtant, s’il voulait rester chez lui , il recevrait aussi de
LE FAUX-LION
la société; — mais ce sont ces visiteurs mêmes qui lui sont insupportables , attendu qu’ils se composent invariablement de certains fournisseurs qui viennent faire des querelles d’Allemand à propos de bottes, ei de tailleurs qui apportent des mémoires d’apothicaires , et qui menacent toujours de ne pas s’en aller sans emporter de l’argent; mais, cependant, ils finissent par changer d avis; car, sans cela, ils courraient risque de passer le restant de leurs jours dans l’antichambre du Faux-Lion.
Un beau jour, le Faux-Lion, à force de faire des puffs chez les tailleurs, et grâce surtout â la déplorable habitude qu’ont prise bon nombre de ces fournisseurs de ne plus travailler qu’au comptant, — un jour, disons-nous, notre infortuné jeune homme n’a plus pour unique costume que celui qu’il endossai! pour aller au bal Musard.
LE FAUX-LION
Mais allez donc faire le merveilleux aux Tuileries dans le paletot ci-dessous :
ce serait très-difficile ,
LE FAUX-LION
de même que sous la défroque suivante :
Quand il en esl réduit là. notre Faux-Lion, disant
LE FAUX-LION
adieu à Paris, à ses pompes et à ses tailleurs, se décide à retourner en province , pour se jeter dans les bras d’un oncle fabricant de soques plus ou moins articulés , ou d’allumettes chimiques plus ou moins allemandes.
Si notre infortuné Faux-Lion ne possède pas le moindre oncle ni le plus petit cousin, il n’a d’autre ressource que d’aller se jeter dans l’un des bras de la Seine , en se mettant en même temps du plomb dans la tête, pour être plus certain de rester au fond de la rivière.
LE CROCODILE
a nature est réellement inépuisable dans ses merveilles , car elle a le talent de créer chaque jour une foule de mortels qui , bien qu’ornés invariablement d’un nez, d’une bouche, de deux oreilles, etc., etc. , ne se ressemblent pourtant nullement entre eux. — Bien plus, la diversité entre les qualités morales est au moins aussi grande qu’entre les qualités physiques. — si qualités il va.
L’un est tout esprit, l’autre tout estomac; — il en est très-peu qui soient tout cœur. — Bref, la nature ne se copie jamais elle-même; — voilà la différence qui existe entre elle et la plupart des auteurs modernes.
LE CROCODILE
Le Crocodile parisien, dans la distribution des faveurs de la nature, a eu l’agrément d’attraper pour lot spécial l’estomac; et, à l’instar de son confrère l’amphibie des bords du Nil , notre gaillard ne songe qu’à dîner, — gratis, bien entendu.
Sous l’Empire, et même durant une partie de la Restauration, on donnait à notre personnage le nom de Pique-Assiette ; mais , de nos jours , on l’a gratifié du sobriquet beaucoup plus expressif encore de Cr ocodile. Grâce à sa voracité habituelle, qui lui fait prendre tout ce qu’on lui offre, — et même, quelquefois , ce qu’on ne lui offre pas , — le Crocodile a accepté de fort bonne grâce son nouveau nom.
Le Crocodile flaire un dîner comme un corbeau
un cheval décédé. — Si vous avez mis à la broche
LE CROCODILE
une dinde truffée , vous pouvez être bien certain de recevoir la visite de votre ami le Crocodile, au moment même où vous vous mettez a table; et il faudrait être soi-même plus féroce qu’un rhinocéros, ou qu’un garde du commerce , pour ne pas offrir un couvert à votre visiteur.
Le Crocodile ne vit que pour dîner, et aussi pour déjeuner, quand il en trouve l’occasion. — Notre homme , passé maître dans l’art des Brillat-Savarin et des Grimod de la Reynière , n’avale jamais un morceau sans l’avoir dégusté, savouré pendant tout le temps possible.
Il n’est pas un animal mangeable dont il ne cou-
LE CROCODILE
naisse F anatomie mieux que Cuvier lui-même ; — car il vous décrit immédiatement quel morceau doit être mis à la broche , — quel autre demande à être cuit dans la casserole , quel autre , enfin , demande a ne pas être cuit du tout.
Il distingue, quand on lui sert une cuisse de poulet, si ce poulet s’appuyait en dormant sur la patte gauche ou droite, s’il avait mangé beaucoup de chenevis ou d’orge, s’il était d’un caractère gai ou mélancolique.
Quant aux vignobles de France, d’Allemagne et d’Espagne, il possède une science qui éclipse Malte- Brun et tout autre géographe in-8°.
Rien qu’en plaçant sur l’extrémité des lèvres une goutte de vin, il devine son nom, son âge, le lieu exact de sa naissance, et même le nom du marchand, c’est-à-dire que je crois qu’il devinerait même le prénom du marchand. Trouvez donc un brigadier
de gendarmerie qui en sache autant en inspectant la physionomie des voyageurs !
Le Crocodile ne trouve pas de plus beau spectacle dans la nature , que le coup d’œil offert par une cui-
LE CROCODILE
ôôo
sinière revenant du marché, et pliant sous le poids des provisions gastronomiques.
Ce spectacle n’a son égal que dans celui que présente un cuisinier dans l’exercice de ses fonctions? et dans le feu de la composition, — au moment où son génie créateur cherche à improviser quelque nouveau plat qui doit contribuer au bonheur de l’humanité ; — car il faut avouer que l’homme qui le premier, sortant du sentier de la routine, a su nous affranchir de la banale fricassée de poulet et du déplorable fricandeau, est aussi un véritable génie, — un génie en bonnet de coton, il est vrai, — mais rien
LE CROCODILE
n’empêche de cacher ce bonnet de colon sous une foule de couronnes de laurier.
Après le dîner, le Crocodile se rend au café , où il trouve moyen de se faire offrir une demi-tasse escortée du petit verre de cognac; — puis, vers onze heures du soir, il a toujours soin de se ménager la rencontre d’un ami qui lui offre à souper, — ou , à défaut de souper, il parvient du moins à prendre une bavaroise au chocolat, ou une glace , suivant la saison.
Pour le Crocodile, les jours se suivent et se res-
LE CROCODILE
semblent , — c’est-à-dire qu’il répète absolument le même manège gastronomique et nourrissant que la veille. — Aussi n’est-il pas besoin de dire qu’un homme pareil n’a jamais la moindre discussion politique; il est totalement de l’avis de Sosie , et il répète avec ce personnage : — « Le véritable amphitryon est l’amphitryon où l’on dîne. »
Après tout, n’est-ce pas la devise de tous les plus célèbres diplomates? — 11 faut toujours savoir se tourner vers le soleil levant et vers la marmite qui est sur le feu.
Le Crocodile a plus perdu encore que les armuriers à la nouvelle législation sur le duel : il devait à cet usage la consommation d’une foule innombrable de canards, — tandis qu’aujourd’hui on ne fait pas le plus petit déjeuner en sortant de la police correctionnel le.
LE CROCODILE
Un beau soir, le Crocodile périt sur son champ de bataille, c’est-à-dire sous une table, — Honneur au courage malheureux!
LE SERIN
v~ ien certainement , vous avez déjà remarqué la tournure belliqueuse des troupiers de la garde nationale. Oui, j’en suis convaincu, vous l’avez trouvée admirable; ou , sans cela, vous avez le malheur d’être un quinze-vingts complet, digne d’avoir une bourse entière à F institution de la rue Saint-Victor.
Eh bien ! dans chaque légion, non * contente de ces soldats ornés de cols de chemise et de lunettes, un beau matin, le besoin se Fit généralement sentir d’avoir une compa-
LE SERIN
gnie jaune, — mais d’un jaune tout particulier; non pas d’un jaune jonquille , paille , citron ou gants à vingt-neuf sous, — mais d'un vrai jaune-serin.
Une fois la nuance adoptée, le nom devait nécessairement répondre au plumage , et le voltigeur de la garde nationale fut gratifié du nom de famille de la petite volalille originaire des îles Canaries. — Le maréchal Lobau, commandant général de la garde nationale de Paris, daigna lui-même ratifier un jour cette dénomination , en criant en pleine place du Carrousel , un jour de parade : — « Faites donc fermerles grilles, les serins vont s’envoler ! » Une vieille douairière aveugle aurait, en entendant ces mots, poussé un cri de compassion.
Dans l’armée, les compagnies de voltigeurs sont
LE SEIUN.
fonnées de troupes essentiellement d’élite ; — chacun des soldats qui veut entrer dans ce corps doit réunir toutes les qualités physiques, surtout la force et l’agilité; — car enfin, qui dit voltigeur, dit un honnne qui voltige. — Eh bien ! dans la garde nationale, messieurs les voltigeurs se recrutent parmi des gaillards qui pèsent trois cents kilogrammes.
Si le voltigeur est très-gros, en revanche, il est très-petit ; rarement il s’élève à plus de quatre pieds au-dessus du niveau.... des ruisseaux. — Mais son bonnet à poil est beaucoup plus gigantesque encore que celui d’un grenadier. — Vous voyez qu’il y a compensation.
Après cela, le voltigeur mérite cependant de la con-
LE SERIN
sidération dans la société ; car, pour s’enrôler dans ce corps respectable et jaune , il faut posséder une réunion de qualités assez rares. — D’abord, on doit être un parfait honnête homme; car ce n’est pas un gueux, un voleur, un Lacenaire, qui dormirait assez tranquillement pour engraisser jusqu’à concurrence des kilogrammes exigés par les colonels des légions parisiennes : — Première qualité! — Ce qui ne veut pas dire, toutefois, que tous les gens maigres soient du gibier de cour d’assises. — Je m’empresse de dé¬
clarer que je désavoue complètement, pour ma part, cette opinion ridicule. — On peut être maigre, mais honnête ! — En outre , le voltigeur doit avoir une certaine force d’àme qui lui permette de dédaigner, de mépriser les propos des mauvais plaisants qui lui ont décerné le sobriquet de Serin! — Deuxième qualité!
LE SERIN
Enfin , le voltigeur, étant guerrier d’élite , doit avoir line certaine aisance qui lui permette de faire ainsi la dépense folle d’un bonnet d’ourson et d’un magnifique plumet jaune. — Troisième qualité!
Puis, quand on veut être voltigeur, il faut nécessairement avoir une passion très-vive pour le jaune. — Or, tout le monde n’affectionne pas cette nuance , par la raison toute simple que bien des gens ne peuvent pas la souffrir, — ne fût-ce que certains maris, qui ont des motifs tout particuliers pour cela. — Donc, ceci est bien convenu, pour être voltigeur il faut aimer le jaune. — Quatrième et dernière qualité !
Ainsi, vous le voyez, — messieurs les voltigeurs de garde aux Tuileries ou au Louvre ont parfaitement raison de mettre crânement leur bonnet de police sur le coin de l’oreille, et de mépriser complètement le
simple chasseur. — Quant au grenadier, le voltigeur
LE SEKIN.
se croit au moins son égal, parla raison toute simple que les gros hommes sont encore plus rares que les grands hommes.
Le garde national à cheval lui- même a beau faire sa tète, avec son grand sabre et ses grands éperons, — le Serin ne lui rend pas les armes, et se permet même des quolibets sur ce cavalier, qui , la plupart du temps, ne connaît le cheval que pour en avoir vu attelés aux cabriolets, fiacres, omnibus et autres voitures publiques avançant plus ou moins à l’aide de ces malheureuses haridelles, n’ayant pas toujours de la peau sur les os. — Le garde national «à cheval,
LE SEKIN.
vu sou peu d'habitude du quadrupède susnommé, ne se trouve parfaitement a son aise que lorsqu’il est à pied , — et encore quand sa tête n’est pas surchargée du chapska, coiffure assez laide, mais trèsgênante.
Le voltigeur est si satisfait de sa position sociale , qu’il ne demande qu’une chose au ciel , c’est que son jeune fils marche un jour sur les traces de son père, et puisse rivaliser de ventre avec lui. — Il faudrait que le ciel fût bien cruel pour ne pas exaucer un vœu aussi simple ! — En attendant le jour heureux où l’enfant, parvenu à l’âge de vingt ans, pourra jouir de tous ses droits de citoyen , c’est-cà-dire monter sa garde , faire des patrouilles, ne pas attraper les voleurs, mais attraper des rhumes de cerveau , — notre gros père contemple d’un œil humide les jeux guer-
LE SERIN
riers de son jeune rejeton , qui promet à la France un grand citoyen et un gros voltigeur.
0 patrouille , patrouille ! tu as bien des reproches à te faire , si tu es seule cause de la transformation de tant de Français ! — A cinquante pas, ils semblent jouir de toutes leurs qualités physiques et morales, — mais , quand on approche ,
« Le masque tombe,
« Le Serin reste,
« Et le héros s’évanouit. »
LE LOUP-DE-MER
N amphibie qui, au premier abord, u’a pas Pair de rentrer parfaitement dans le cadre que nous avons indiqué en tête de cet ouvrage , est le Loup-de- Mer, puisque nous promettions seulement la description des Bêtes curieuses de Paris et de sa banlieue; — mais, avec un peu de bonne volonté et beaucoup de chemins de fer, on finira par regarder le Havre , Brest , et même Toulon , comme des ports de mer faisant partie de la banlieue de Paris. - — Le nom de province ne restera plus qu’à l’Algérie ,
LE LOUP-DE-MER
au Sénégal, et autres pays habités par des Français plus ou moins bédouins.
Du reste, le Loup-de-Mer est digne de beaucoup plus d’égards et de considération qu’un autre Loup déjà décrit trois cents pages ci-dessus. — Quoiqu’il ait un aspect plus formidable , il n’en est pas moins bon enfant au fond, et il ne tient à mordre que sur ses ennemis naturels, les Anglais ; bien différent en
cela du Loup-Cervier, qui dévore parfaitement tous les Pigeons français qui lui tombent sous la main et sous la dent.
Nous n’irons pas sur les brisées de MM. Eugène Sue et Corbière, en nous livrant à la monographie du Loup-de-Mer tant qu’il se trouve sur son élément naturel ; — nous le prendrons seulement au point de vue parisien, lorsqu’il se décide à venir faire une pente relâche , en abordant, à l’aide de la diligence Laffitte et Gaillard, dans ce grand port de mer si abondamment fourni en huîtres , rue Mont orgueil.
LE LOUP-DE-MER. 347
Le Loup-de-Mer ne meurt jamais sans venir passer au moins une quinzaine dans ce paradis terrestre où l’on se livre à tous les délices qu’il est possible d’imaginer; — car, on a beau dire, ce n’est vraiment qu’à Paris qu’on trouve des dîners copieux à vingt-neuf sous, des gants jaunes au même tarif, et une foule d’autres objets à tous prix.
Les premières délices auxquelles se livre le Loup de-Mer dès son arrivée, c’est d’acheter des bretelles et de se faire faire la barbe, deux choses de grand
luxe ! — Quand notre gaillard tient tout à fait à se livrer’ à la coquetterie la plus effrénée pour fasciner les faibles Parisiennes, il entre chez un décrotteur et se fait cirer... son chapeau. — Il sait assez bien résister aux propositions des marchands de chaînes de montre , par une raison que je ne crains pas de qualifier excellente : — c’est qu’il n’a pas de montre. — Le soleil et les étoiles sont, pour le vrai Loup-de-Mer,
LE LOUP-DE-MEK
des pendules qu’on n’a pas la peine de remonter, et dont le mouvement n’est pas encore près de s’arrêter, quoi qu’en dise le vénérable Barestadamus , auteur de X Almanach prophétique , annonçant la fin du monde pour une des semaines de l’année 1841. — Vieux farceur ! c’est pour avoir un prétexte de ne pas vendre ses petits livres a crédit.
Le Loup-de-Mer ne veut pas retourner chez les Patagons sans avoir pris une légère teinture de la littérature dramatique de notre époque : il va donc faire queue à la porte du Cirque-Olympique pour voir le Mirliton , et il est charmé de ce spectacle quand , par
hasard, il vient à entrer dans la salle, attendu qu il a la déplorable habitude de faire sa coupe au milieu des flots de spectateurs qui assiègent la porte d’entrée. — Le garde municipal se voit dans la douloureuse nécessité de jouer le rôle de Neptune, et il calme la tempête que soulève le procédé du Loup-de-Mer en fourrant notre nageur dans ce local qu’on a gratifié du nom harmonieux et harmonique de violon , nous ne savons vraiment trop pourquoi.
LE LOUP-DE-MER
Quand, par hasard, le Loup-de-Mer se trouve a Paris a l’époque de quelques-unes de ces fêtes nationales célébrées avec tant de goût, de magnificence et de vieux lampions, notre homme a la satisfaction d’assister au combat naval que se livrent les mariniers de la Seine : — les rouges cherchent à culbuter les bleus , — puis les bleus cherchent à culbuter les rouges, — divertissement national et palpitant d’intérêt ! Puis , l’instant d’après , il contemple l’ascension aérienne de M. Margat ou de mademoiselle Garnerin. — Ce genre de navigation semble un peu hasardeux au Loup-de-Mer, qui préfère de beaucoup une frégate ordinaire.
Puis il va admirer différents exercices de mâchoires
LE LOUP-DE-MER
aux Champs-Elysées ,
— et la surprenante danse des œufs.
Au bout de douze ou quinze jours de séjour à Paris,
LE LOUP-DE -MEK
les eaux ne manquent pas de devenir basses pour le Loup-de-Mer, attendu que nous ne vivons plus au temps où l’on fait des prises sur l’ennemi. Or, il faut économiser beaucoup pour mettre de côté les cinquante écus nécessaires pour le voyage a Paris, — surtout au prix où est le tabac caporal.
Une fois de retour à bord , le Loup-de-Mer raconte une foule d’histoires merveilleuses sur Paris, les Parisiens et les Parisiennes, — afin de se poser avantageusement dans la société des matelots qui n’ont pas encore fait cette traversée ; — mais , tout bas , il se promet bien de ne plus se livrer à ce divertissemeni de terre-ferme, qui , à ses yeux, ne vaut pas une pipe bien bourrée et un verre de grog bien rempli.
Un divertissement bien autrement amusant pour lui , serait de dire plusieurs mots très-gros et très-ronflants à ses vieux et intimes ennemis les Anglais ; mais la consigne du ministre qui est au timon de l’État défend de faire aucune impolitesse à ces personnages, qui ont l’agrément de bombarder et de brûler toutes les villes de la Syrie , sans que le Loup-de-Mer français ose se permettre , en revanche , de leur brûler au moins... la politesse ; attendu que la politique du moment est de payer beaucoup de canons, une grande quantité de poudre, et d’énormes tas de boulets, pour ne pas s’en servir. — Cette politique est neuve, mais elle n’est pas consolante.
Du moins, c’est l’avis du Loup-de-Mer, qui, à défaut de tout autre projectile, se permet de lancer aux vaisseaux anglais un regard qui est fort peu amical;
LE LOUP-DE-MER
et notre vieux Loup , pour se consoler de cet état de choses qui rabaisse l’honneur à soixante-quinze pieds au-dessous du niveau de la mer se dit, en contemplant les traits de l’Ancien des anciens : — « Ce n’est pas toi qui aurais joué à ce jeu -là !
IA POU LE-MOUILLÉE
est line chose fort triste à avouer, mais enfin, puisqu’elle s’est montrée, et à la face de toute l’Europe, il est assez difficile de la cacher aux yeux de nos autres contemporains.
— Hélas! oui, Monsieur, la Poule-Mouillée est un personnage français, parisien même. — Aussi doitil forcément figurer dans notre Galerie, dussent tous les autres animaux rougir de honte de se trouver sous la même couverture. — Mais hâtons-nous d’ajouter, pour l’honneur de la France , que cet oiseau n’est pas très-commun, et il faut espérer que son espèce ne continuera pas à se perpétuer en France : ce n’esl pas une Poule-Mouillée qui doit être la compagne du Coq Gaulois.
LA POULE-MOUILLÉE
Malgré tout notre désir de ne pas parler politique , et de ne pas donner notre opinion sur la question d’Orient , il est impossible, cependant, de ne pas vous entretenir un peu de Méhémet-Ali , à l’occasion de la volaille dont le nom sert de titre au présent chapitre. — Il est bien entendu que cette allégorie ne regarde pas le pacha qui a choisi pour chef-lieu de sa province Alexandrie.
Ce vieillard a droit à tous les égards que l’on doit de tout temps aux princes qui ont de longues barbes blanches, et qui fument dans de grandes pipes en écume de mer. — La Poule-Mouillée est la diplomatie française, qui, après avoir crié excessivement haut, tant qu’elle a cru que les Anglais avaient l’humeur peu belliqueuse, s’est mise subitement à changer de ton. — A mesure que l’ennemi élevait, la Poule-Mouil¬
lée baissait la voix. Puis, après avoir baissé la voix , notre diplomatie s’est mise a baisser le front, les
LA POULE-MOUILLÉE. 555
épaules, puis tout ce qui s’ensuit et tout ce qui s’y rat¬
tache. 11 est probable que désormais on ne recevra plus d’aspirants diplomatiques sans avoir constaté préalablement que leur colonne vertébrale a été confectionnée par MM. Rattier et Guibal, qui ont porté l’industrie du caoutchouc à ses dernières limites.
Et cette position, bien qu’assez humiliante, si vous voulez, ne semblait pas trop pénible à certaines gens ; ils s’applaudissaient même de trouver beaucoup de boue. — Effectivement, plus il y a de boue, et moins les genoux sont froissés. — Vous voyez qu’avec un peu de philosophie , et pas du tout d'amour-propre , on sait s’accommoder de toutes les situations de la vie.
Après des exemples pareils, vous auriez bien mauvaise grâce à vous fâcher quand un omnibus viendra à éclabousser légèrement votre pantalon , un jour où
350 LA POULE-MOUILLÉE
vous (lierez, tout guilleret et tout pomponné, le long d’un trottoir pour aller dîner en ville.
Ce qu’il y a de plus triste dans la position sociale actuelle de la Poule-Mouillée, c’est qu’elle avait voulu un instant se dresser sur des ergots qu’elle n’avait pas, et se livrer a une espèce de boxe, renouvelée des jeux olympiques et britanniques.— -Or , il n’y a rien de plus déplorable que ces faux-semblants de bravoure. Il est bien plus simple, quand on est Poule-Mouillée , de l’avouer franchement. Voyez Arnal dans le spirituel vaudeville intitulé le Poltron ; il crie, a qui veut l’entendre, qu’il est poltron, et il dit même à son adversaire : — « Il faut que
LA POULE- MOUILLEE.
lu sois bien lâche pour l’attaquer a moi, car tu le fais seulement parce tu sais que j’ai peur.» — 11 n’y a rien à répliquer à une phrase pareille, et l’agresseur est confondu, attéré, pulvérisé.
Tandis que si le poltron avait d’abord commencé par crier h son domestique d’aller acheter trois paires de pistolets, quatre paires de pistolets, dix paires de pistolets, et de les charger de toutes les balles possibles, — si notre homme, disons-nous, avait tenu ces propos archiguerriers et ultra-napoléoniens, je doute fort qu’on ne l’eût pas fait marcher sur le terrain, fût -ce à grands coups de semelle et de talon de botte appliqués contre les basques de l’habit.
Eh bien ! la Poule-Mouillée , que je suis forcé de qualifier française , a fait collection d’une immense quantité de pistolets et même de canons , puis s’est mis sur le coin de l’oreille son grand casque le plus guerrier.
Puis, quand on a procédé aux apprêts définitifs du duel, la question a changé de face, — je parle tou-
LA POULE-MOUILLÉE
jours de la question orientale. — La Poule-Mouillée a déclaré à haute voix : — « Qu’on l’avait offensée , il est vrai; mais quelle, Poule-Mouillée, déclarait hautement qu’on n’avait pas eu l’intention de l’insulter! » En conséquence, le duel fut ajourné.
Avouez que voila une singulière manière de se présenter a soi-même des excuses !
Après cela, il ne faut pas croire que la Poule- Mouillée ne saurait pas montrer son bec le jour où le léopard britannique ou l’ours du Nord ( style des grands journaux) viendrait à attaquer définitivement son propre poulailler. — Ah mais! décidément notre animal prouverait qu’il est excessivement méchant, et que, quand on l’attaque, il se défend.
LA POULE-MOUILLÉE
Seulement , il resterait à savoir quand notre Poule se considérerait comme suffisamment attaquée.
Se douterait-on jamais, en voyant ce qui se passe de nos jours, que la génération française actuelle descend en droite ligne de ces vieux grognards dont probablement vous avez entendu parler dans la société? Et qui reconnaîtrait, dans les diplomates actuels , les jeunes enfants qui eurent pour parrains Kléber, Desaix, Marceau, Masséna, et même Napoléon?
Ce qui nous intrigue beaucoup en ce moment, c'est
LA POULE-MOUILLÉE
l’emploi que la Poule-Mouillée compte faire de ses immenses provisions de poudre, — Car, enfin, il faudra l’user d’une manière ou d’une autre ; et tout justement le seul débouché qui existait vient d’ètre détruit ; car vous savez que , par suite de constructions nouvelles dans la Chaussée-d’Antin, le jardin de Tivoli est détruit, et que ses feux d’artifice sont anéantis!
Peut-être la Poule-Mouillée se mettra-t-elle à tirer sa poudre aux moineaux. Mais qui sait si la diplomatie européenne ne verra pas dans ces détonations le fameux casus belli ?
Décidément, la question des poudres sera plus difficile encore à résoudre que la question des sucres.
L’/UGLE-DE-LA-MAISON
amais vous ne serez introduit dans une société quelconque, sans y trouver un personnage qui , depuis un temps plus ou moins immémorial , s’ y est posé d’ une façon excessivement avantageuse : — ce personnage a été baptisé du nom d’Aigle-de-la-Maison.
Rien ne se fait avant qu’on n’ait préalablement consulté ce personnage important, et surtout d’importance. — Monsieur n’achète pas de rentes espagnoles, madame pas une robe de crêpe-Rachel , le jeune Adolphe (six ans) pas un bâton de sucre de pomme , sans que l’Aigle-de-la-Maison n’ait dit : — Achetez ces rentes espagnoles, cette robe de crêpe-Rachel, ce bâton de sucre de pomme.
Nous remarquerons même, en passant, que lorsque l’Aigle-de-la-Maison dit : — « Achetez ces rentes es-
LÀIGLE-DE-LA-MAÏSON.
pcignoles, » il a une conversation bien déplorable. — Mieux vaut encore acheter pour vingt mille francs de sucre de pomme ; cela fond encore moins.
La présence de l’Aigle-de-la-Maison est surtout indispensable les jours où il y a bal, soirée ou concert; — car c’est lui qui , dès la veille, a indiqué le nombre de banquettes , de douairières et de quinquets que l’on doit placer dans chaque salon; c’est
lui qui commande les glaces au café de Foy, et qui
LÀICLE-DE-LÀ-MAlSOiN1.
prépare le punch à la romaine d’après une recette qu’il tient personnellement de Brillat-Savarin, ou de M. de Cussy.
C’est lui qui choisit les morceaux que l’on doit chanter et ceux que l’on doit manger. — En sa qualité de musicien, il accompagne sur le piano ou sur la guitare ceux qu’on doit chanter; c’est lui, en-
lin , qui fait tous les honneurs de la soirée , et qui est le véritable héros de la fête.
En petit comité, l’Aigle-de-la-Maison ne brille pas moins; il possède un répertoire complet d’anecdotes, chante la romance ( voix de baryton ) , et danse le galop comme s’il l’avait inventé.
Quand l’Aigle-de-la-Maison prend la parole, on fait cercle autour de lui, on recueille et on cite ses moindres syllabes, qui se transforment en bons mots. — 11 va sans dire que ce personnage tranche
L’ AIGLE-DE- LA-MAISON
toutes les questions politiques et littéraires avec un aplomb que possédait tout au plus Alexandre le Grand, quand, d’un coup de sabre, il tranchait la question gordienne; il brûle Alexandrie, ou il détruit toute l’escadre anglaise dans l’espace de cinq minutes.
Notre Aigle fait manœuvrer des armées de cinq cent mille hommes comme si cela ne coûtait rien;
— et effecti vement , cela ne lui coûte pas grand’chose.
— Puis , quand on vient parler théâtres ou romans , il trouve tout stupide , détestable , renverse toutes les renommées avec son simple souffle : — anciens et modernes , classiques et romantiques , tout est pulvérisé
L’AIGLE-DE-LA-MAISON
par notre gaillard, qui surpasse les critiques les plus exterminateurs.
A part l’aplomb imperturbable qui est l’apanage de tous les Aigles imaginables, on trouve une foule de nuances dans ce personnage, suivant qu’il est l’Aigle d’une maison du faubourg Saint-Germain, ou d’une maison située rue Saint-Denis.
L’Aigle de la rue Saint-Dominique est de première force sur le blason et sur le piano, tandis que l’Aigle de la rue Saint-Denis fait l’admiration de ses auditeurs par la manière surprenante dont il raisonne sur le madapolam et sur le répertoire de l’Ambigu-Comique : c’est ce qui fait qu’on reconnaît la justesse
L’AIGLE-DE-LA-MAISON
de la remarque du poêle qui le premier a dit que : — L’ Aigle d’une maison est un sot dans une autre. Bien plus, il est même quelquefois un âne dans toute l’acception du mot, — un âne totalement illettré, qui n’a poussé ses études que jusqu’à la lecture exclusivement.
L’Àigle-de-la-Maison a, d’ordinaire, un plumage qui répond à son ramage , — c’est-à-dire qu’il porte un paletot noisette d’une coupe super coquentieuse , un gilet couleur figue-sèche , un pantalon raisin de Co-
L’AIGLE-DE-LA-MAISON
rinlhe; — pour peu qu’il y joigne des yeux fendus en amande, il a l’air d’un qualre-mendianls complet.
Mais pourtant , il arrive quelquefois qu’un individu se trouve transformé en Aigle sans posséder rien d’extraordinaire ni dans le moral, ni dans le physique, ni dans le paletot ; car il y a des mystères sociaux qui sont au moins aussi inexplicables que ceux de la nature. — Ils sont tout à coup improvisés Aigles-de-Maison sans qu’on puisse savoir pourquoi : — tout le monde les écoule et les admire sans y rien comprendre ; — c’est un logogriphe vivant.
Tout cela dure un an , deux ans, trois ans , — plus ou moins; — puis, un beau soir, un homme plus hardi ose dire que ce logogriphe est stupide et n’a pas le moindre mot, — et voilà que tout à coup l’Aigle devient un oison, et disparaît pour faire place à un rival plus heureux.
On trouve aussi des Aigles jusque dans nos campagnes; mais seulement ils ont changé de nom , et se nomment Coqs. — Nous ne pensons pas qu’il soit nécessaire de nous livrer à une monographie spéciale du Coq-de-Village , qui donne beaucoup de mal au garde-champêtre de sa commune.
Ce satané séducteur fait des ravages effroyables dans les champs de blé vert, et dans les coeurs de toutes les femmes qui ne sont pas trop mûres.
Aussi le fonctionnaire public dénommé plus haut est-il toujours à la chasse de ce diable de Coq, qu’il attrape rarement pourtant, attendu que les gardes champêlres se recrutent ordinairement parmi les
IV A1GLE-DE-L 4- MAISON
vieillards les plus invalides de toute la commune; et de plus, on a soin de les orner d’un sabre qui les gêne infiniment.
Quant au Coq-du-Village, voici son portrait invariable :
LE BOUC-ÉMISSAIRE
a première apparition du Bouc- Émissaire dans la société date du temps de Moïse. — Pardon de remonter si haut ; mais , enfin , il faut bien constater le fait , sauf à passer pour un pédant» — Ce fut donc Moïse qui inventa le Bouc-Émissaire , et qui indiqua aux Hébreux la manière de s’en servir, ous prenez un bouc, en ayant bien soin qu’il ne ni trop jeune ni trop vieux. — Après cela, il se™
LE BOUC-EMISSAIRE,
rail très-jeune ou très-vieux que cela reviendrait absolument au même. — Vous prenez un bouc, disonsnous, par les cornes et par la barbe, vous le menez dans la campagne, dans la plaine Saint-Denis, par exemple ; une fois arrivés, T un traînant l’autre , vous dites à ce bouc : — « Bouc! je te charge de tous mes
péchés, de toutes mes fautes, de toutes mes peccadilles, de tous mes vaudevilles sifflés, de tous mes billets protestés, et de toutes les choses généralement quelconques que j’ai à me reprocher!... Ainsi donc, va-t’en, misérable gueux que tu es, va-t’en bien vite et bien loin ! »
Après avoir tenu ces paroles avec l’accent le plus dramatique et le moins languedocien que vous pouvez prendre, vous lâchez votre Bouc, qui se trouve fort embarrassé sous le poids de toutes vos iniquités, et vous rentrez chez vous la conscience parfaitement tranquille et en fredonnant
LE UOIJC-ÉMISSAJKE.
le Postillon de Longjumeau , ou toute autre romance qui s’accompagne sur l’orgue de Barbarie.
Nous venons de vous donner la recette du Bouc- Émissaire dans toute sa simplicité primitive et biblique; mais, par la suite des temps, cette recette a été simplifiée d’une manière bien plus économique. — Au lieu de prendre un bouc animal, qui coûte toujours un certain prix , on s’est mis à prendre tout bonnement un homme quelconque, et sans lui en demander la permission; — cet homme se trouve subitement chargé de tous les méfaits de l’époque.
Exemple : — Durant tout le temps de la Restauration, Voltaire et Rousseau furent les Boucs-Émissaires de tous les missionnaires qui parcouraient la France. — Si M. de Robespierre était venu au monde, c’était la faute à Voltaire; — si les royalistes avaient été lâchement abandonnés à Quiberon par les Anglais, c’était la faute a Rousseau; — si Tannée n’avait pas été fertile en pommes de terre, — Voltaire! — si la rougeole enlevait beaucoup d’enfants, — Rousseau !
Jamais Boucs ne lurent plus chargés que ces deux-là, et, pour comble de malheur et d’humiliation, très-souvent ils étaient apostrophés publiquement. — Ils ne savaient que répondre, bien que le prédicateur eût soin de les faire représenter par sa calotte, qu’il plaçait sur le bord de la chaire. — Les malheureux ne trouvaient pas le plus petit mot
LE BOUC -ÉMISSAIRE
à répliquer aux arguments qu’on leur décochait.
Et quand leur nom retentissait accompagné d’analhèmes, toutes les dévotes croyaient voir le diable. — et se signaient avec effroi.
Pendant tout le temps de la première révolution . les Boucs-Ém i ssaii es du peuple français étaient Pitt
LE BOUC-ÉMISSAIRE
et Cobourg; —car il est à remarquer que d’ordinaire les Boucs marchent comme les bœufs, deux a deux. — Pitt et Cobourg devaient plier sous le poids de toutes les malédictions et de tous les forfaits dont ils étaient chargés.
De nos jours , lord Palmerston et l’empereur Nicolas sont les Boues-Emissaires du peuple français en général, et des anciens de la Moscowa en particulier.
De leur côté, F empereur et le lord déjà nommés transforment le gouvernement français en un Bouc qui supporte aussi toutes sortes de choses désagréables : — c’est un rendu pour un prêté.
Les feuilletonistes en général, et Jules Janin en particulier, sont les Boucs des auteurs dramatiques. — Si une pièce est sifflée , c’est la faute à Janin : — si on fait cent écris de recette aux Français, les soirs où
LE BOUC-ÉMISSAIRE
l’on joue les comédies de certains académiciens, c’est la faute des journaux.
Le pharmacien est le Bouc -Emissaire du médecin. — L’ordonnance était parfaitement appropriée à la maladie ; mais c’est ce Bouc, ou plutôt cet âne d’apothicaire qui a mal préparé ses pilules, qui sont devenues des boulettes empoisonnées, tout comme si elles avaient été manipulées dans l’atelier spécial établi en faveur des caniches sans domicile et sans papiers.
Quant aux petits journaux, ils ne vivent que de Boucs : — il leur en faut , n’en fût-il plus au monde. — Au besoin , ils en créent pour leur propre consommation. — MM. Yiennet et Bugeaud ont à eux seuls fourni pâture à plus de douze cents colonnes ; — c’està-dire que si les journalistes étaient reconnaissants, ils devraient leur servir des abonnements gratis à perpétuité , tellement ils les ont souvent tirés d’embarras.
LE BOUC-ÉMISSAIRE
Le garçon de restaurant est le Boue du gastronome qui dîne fort mal.
Le garçon perruquier est le Bouc du dandy mal partagé par la nature.
Bref, dans toutes les classes de la société , on suit
LE BOUC-ÉMISSAUvE.
plus ou moins l’usage recommandé par feu Moïse; et toutes les fois que l’on a quelque reproche à se faire personnellement, on en est quitte pour dire comme Bilboquet : — C'est la faute à Gringalet!
Et le malheureux Gringalet est obligé de tout recevoir sans sourciller!
LE MOUTON
éprouve un vif sentiment de dégoût en faisant figurer dans notre Galerie le présent animal, qui est bien certainement le plus ignoble de tous ceux dont peuvent avoir h s’occuper les personnes qui cultivent l’ histoire naturelle. — Mais comme un bocal restait vacant sur nos planches, il a bien fallu y fourrer le Mouton.
Je vous vois d’ici, Monsieur; vous ouvrez de grands yeux, une bouche encore plus belle, et vous me dites : — « Qu’est-ce que c’est que le Mouton ? » Le Mouton, Monsieur, est l’individu qui se fait mettre en prison, et qui se laisse même quelquefois condamner pour un délit quelconque , afin de pouvoir espionner tous les autres prisonniers, qui, pleins de confiance, livrent à leur compagnon de captivité
LE MOUTON
tons les secrets qui, plus tard , doivent devenir leurs principales charges devant les juges.
Il n’est pas une prison de Paris où la police iï entretienne au moins cinq à six Moutons ; — mais c’est
un grand rôle.
Il joue même deux rôles; car, très-souvent, il commence par être agent provocateur. Puis, quand ses complices sont à Sainte-Pélagie ou à la Conciergerie , il les suit en qualité de Mouton; et le pauvre diable , qui a été entraîné par ce faux ami , est espionné par lui jusque dans le fond de son cachot.
Dans les établissements qui sont spécialement des-
LE MOUTON
tinés aux simples voleurs, le Moutou est chargé d’épier toutes les relations que les prisonniers entretiennent avecledehors. — Car lorsque Macaire est par hasard sous le coup d’une accusation fâcheuse, son fidèle Bertrand ne peut l’abandonner, et il vient lui prodiguer, à travers les grilles de la fenêtre , des consolations et des limes de toutes espèces.
Le Mouton, qui a tout surveillé du coin de l’œil , laisse passer les consolations, mais arrête les limes , ou plutôt les fait arrêter; car jamais il n’a l’imprudence de se dépouiller de sa peau de Mouton. — Tout le charme serait détruit ; — il y a des Moutons qui se son! même fa il condamner à cinq ans de galères ,
LE MOUTON
comme voleurs, plutôt que de laisser soupçonner à leurs compagnons leur véritable profession. — Seulement, ils se mettent en mesure d’être promptement graciés, et ils reviennent exercer leur emploi dans les prisons de Paris avec plus de sécurité que jamais.
Un Mouton qui laisse seulement passer le bout de l’oreille de l’agent de police éprouve, séance tenante , des désagréments bien grands; tous les prisonniers se permettent de lui adresser des reproches très-vifs, accompagnés d’une foule de gestes peu parlementaires.
Vu les divers désagréments qu’entraîne la profession de Mouton, beaucoup de gens ont assez de préjugés pour ne pas vouloir s’enrôler dans ce régiment. — Des voleurs même repoussent cette proposition comme insultante, et ils répondent : — Etre mouton ! fl donc! Je suis voleur , mais honnête!
LE MOUTON
Ainsi jugez de ce que doit répondre le vulgaire chiffonnier auquel on ferait la même ouverture. — Il croirait que Ton veut plaisanter.
Pour aspirer à la position sociale de Mouton il faut avoir été dépouillé de toute espèce de vêtements, et en outre se dépouiller de toute espèce de sentimenls d’honneur ; car celui qui vient vous voler votre secret en feignant de compatir à vos maux est encore plus misérable, et bien plus lâche, surtout, que celui qui vous vole votre bourse à main armée. Car du moins pour exercer cette profession périlleuse il faut encore montrer un certain courage; ce jeu est dan-
LE MOUTON
gereux quand le procureur du roi vient à se mêler de la partie.
Aussi la classe peu intéressante mais fort intéressée des Moutons ne se recrute que parmi les individus qui ne reculent devant aucune infamie ; mais qui n’ont pas assez de courage pour aller attaquer les voyageurs sur les grands chemins; — et encore, le jour où ils signent leur engagement . les Moutons
LE MOUTON. 385
doivent-ils être réduits à leur dernier sou de Mo¬
naco.
Dans tout cela, il est une chose très-fâcheuse pour l’estimable quadrupède herbivore qui nous fournit de l’elbeuf et des côtelettes, c’est d’avoir donné son nom à cette classe d’agents de police. — Nul doute que l’infortuné Mouton n’eût déjà réclamé depuis longtemps s'il avait pu trouver un écrivain public ca-
LE MOUTON
pable de traduire sur papier ministre ses bêlements respectueux.
Mais, que voulez-vous? — il est certaines classes qui semblent n’avoir été créées et mises au monde que pour être opprimées et exploitées. — Le pauvre Mouton en est un des plus tristes exemples: — on lui prend tout , absolument tout , laine , côtelettes et gigots ; — son nom seul lui restait intact , et voilà que l’homme s’est encore mis à en faire un usage immonde !
Pauvre Mouton! lu as bien des reproches à faire à la nature et à la société ! et nécessairement tout cela changera un jour; — mais ce jour est peutêtre encore forl éloigné.
FOSSILE-ANTEDILUVIEN.
ille fois, sans doute, vous avez déjà rencontré dans la société de ces fossiles qui, pour ne pas remonter tout à fait à une époque antérieure au déluge, ont cependant été comme pétrifiés il y a bon nombre d’années. — Ils vivent au milieu de nous comme des débris des temps passés : — ces débris marchent , parlent , mangent et éternuent comme le reste des mortels; mais ils n’en sont pas moins des fossiles véritables, au moins aussi curieux que les megalantherium et autres animaux prodigieux qui, grâce à Cuvier, ornent aujourd’hui les salles du Muséum.
Le fossile est resté tout à coup stationnaire au milieu de son siècle : — tout a marché autour de lui , le temps, les événements, les omnibus; mais lui est
LE FOSSILE-ANTÉDILUVIEN
resté complètement immobile , comme s’il avait été louché par la baguette magique d’ Arlequin, à F instar de ce qui se pratique aux Funambules dans toutes les pièces, et à l’Opéra dans le Diable amoureux.
Il y a des fossiles de toutes les classes, de tous les âges, et de tous les sexes.
Comment nommerez-vous ce vieux rentier qui, en 1840, en est encore au vocabulaire politique et littéraire de 1780, — qui appelle la Chambre des Députés, Assemblée législative; la salle du Palais-Royal, théâtre Montansier; les journaux, des gazettes; les danseuses , des filles d’Opéra, et qui ne sort jamais de chez lui sans faire poudrer de fond en comble ses ailes de pigeon-fossile ? Et ce vieux roquentin qui conserve à soixante ans toutes les prétentions qu’il avait à vingtcinq ans , et qui s’imagine que sa perruque rousse peut passer pour des cheveux blonds? — Fossile,
dont la pétritioalion date du temps du Directoire,
LE FOSSILE-ANTÉDILUVIEN
époque où il donnait sa paole d bonne u ! — Grâce au phénomène en question, il continue à croire que toutes les femmes sont éprises de sa taille ravissante, qui s’est seulement légèrement cambrée en avant depuis ce temps , et de ses yeux bleus qui ont eu le désagrément de tourner au gris de souris , ou au vertpomme ; — passe ses journées à contempler les médaillons donnés par ses victimes, — charmantes femmes qui aujourd’hui doivent être tant soit peu méconnaissables.
Et ce vieux brave de l’Empire, fort estimable sous
LE FOSSILE-ANTÉDILUVIEN
tous les autres rapports, mais qui a eu le désagrément d’éprouver une congélation complète lors de la campagne de Russie, de sorte que ses idées se sont trouvées cristallisées en même temps que son nez, — ce qui est cause qu’il continue à traiter les bourgeois de pékins , à ne reconnaître qu’un seul bon gouvernement, celui du sabre, — mais celui du sabre de l’Empereur , chose assez difficile à’ réaliser dix-sept ans après la mort de ce souverain !
Ce qui prouve combien ce vieux brave de la Moskowa est fossile et archifossile , c’est qu’il 11e parle que de la grandeur de la France, que de guerriers et de lauriers, de gloire et de victoire, et cela à l’époque où nous vivons, deux ou trois mois après le traité de Londres ! — Décidément, le malheureux est fort arriéré, et ne se trouve plus au courant delà conversation.
Heureusement que, tout fossile qu’il est, il a encore le pouvoir de marcher assez pour se traîner jusqu’au pied de la colonne Vendôme , et là , il a le droit de parler de victoires : — histoire fort ancienne!
Le palais du Luxembourg est à lui seul un véritable Muséum qui regorge de fossiles de toutes les époques; en général, l’aspect n’en est pas des plus séduisants, et l’on regrette vivement que M. Gannal n ait pas été inventé il y a trente ou quarante ans : car, à l’aide de son procédé, ce célèbre docteur aurait infiltré quelques gouttes de son élixir dans les veines de ces personnages , au moment où le grand ressort s’est arrêté chez eux, et sans doute ils se seraient conservés dans un état plus présentable.
LE FOSSILE-AiVrÉDiLEVIEN.
Enfin, que voulez-vous?., on peut se consoler en songeant que la nation offre quelquefois des points de vue encore plus désagréables , — pas souvent , mais enfin cela arrive.
Le palais de l'Institut, monument national, situé en face le pont des Arts, et orné de quatre Lions en bronze et de cinq cents nids d’hirondelles en terre glaise , est aussi orné en dedans d’une prodigieuse collection de fossiles, sur lesquels les géologues peuvent faire des études extrêmement curieuses. Voyez plutôt!
Ou encore ceux-ci :
Tel de ces personnages a été cristallisé à l’époque de X Enlèvement des Sabines, par David, et, en conséquence , il n’admet qu’une seule peinture, — c’est la peinture académique , qui a pour première règle de
LE FOSSILE-ANTÉDILUVIEN
ne vêtir jamais les hommes que d’un casque , et au plus d’un fourreau de sabre , — dans les grands froids.
Tel autre, étiqueté musicien, date de l’époque où
f instrumentât ion d’un grand opéra ne devait pas dépasser les bornes d’un quatuor; en conséquence , il nie la trompette à clefs, est galvanisé par le son du cornet à piston, et fait le signe de croix quand il entend un coup de grosse caisse, — tellement il est convaincu que ces bruits horribles annoncent la fin du monde.
Tel autre enfin, classé dans la salle des docteurs en médecine, a été subitement momifié au temps où florissaient la saignée et les cataplasmes de graine de lin. — Aussi les seuls mots que cet automate parvient à prononcer sont cataplasme et saignée . — Il ne sort pas de là. — Ce n’est pas comme son malade qui en sort promptement, T infortuné !
LE FOSSILE-ANTÉDILUVIEN
Tel autre docteur en est resté à la médecine qui effrayait tant M. de Pourceaugnac.
Enfin, nous n’en finirions pas si nous voulions énumérer tous les fossiles connus ; — aussi nous arrêtons-nous, de peur que l’ennui ne vienne à vous saisir ; — du sommeil à la pétrification il n’y a pas loin; — et nous serions désolé d’avoir contribué le moins du monde à vous amener vous-même à l’état de fossile : car alors vous ne seriez plus bons qu’à figurer dans un de ces établissements où l’on montre
LE FOSSILE-ANTÉDILUVIEN
rm
des figures de cire, des têtes de chefs sauvages tatoués, et des hommes fossiles extrêmement laids.
Après le fossile, nous n’avons plus rien à vous montrer, — le spectacle est fini. — Nous avons fait danser tous nos pantins , et nous terminerons notre volume par la phrase de rigueur dans toutes les pièces espagnoles : — Excusez les fautes de raideur.
PaRcs
Le Lion . I
La Lionne . 10
La Panthère . JS
Le Tigre . 27
Le Loup-Cervier . 35
Le Merlan . 42
La Mouche . 51
La Cigale . 59
Le Canard . 60
Le Pigeon . 74
Pages.
Le Cloporte . 81
Le Rat . . . 88
Le Rat-d’Église . 97
Le Rat-de-Cave . 102
Le Cri-Cri . 109
Le Minotaure . . . . . . . 117
Le Sphinx . 125
Le Serpent . . . 131
La Pie . 137
Le Rossignol . 144
Le Lézard . 151
Le Marcassin . 160
Le Pigeon-Bizet . . . 166
Le Limier . 173
Le Chien de Cour. . . . 180
Le Chien du Ministre . 187
Le Chat du Ministère . 194
L’Ours . 202
Azor . 208
Le Poulet . • . . . . 215
Le Béjaune . 223
La Taupe . 232
La Bête-Noire . 241
Le Paon . 247
Le Lapin . . . 255
La Grenouille . 263
Le Martin-Pêcheur . 271
Le Vautour . 279
L’Huître . 288
L’Hirondelle d’Hiver . 297
Le Gobe-Mouche . 305
Le Faux-Lion . 314
Pages.
Le Crocodile . 329
Le Serin . 337
Le Loup-de-Mer . 345
La Poule-Mouillée . 353
L’Aigle-de-la-Maison . 361
Le Bouc-Émissaire . 369
Le Mouton . . . . . 377
Le Fossile-Antédiluvien . 385