AZOR
séparable. — Les vaudevilles qui ont eu déjà une longue existence dans les cartons des directeurs et des auteurs, ne vivent que bien peu de temps sur F affiche, — et c’est toujours ce méchant Azor qui vient mettre à mort ce malheureux Ours , qui est si faible, si faible , qu’il n’a pas même la force de se tenir sur ses pattes; — il tombe au premier choc , et Azor , non moins impitoyable quun molosse de la barrière du Combat , s’acharne sur le cadavre de son ennemi, et ne le lâche que lorsque, à l’instar de Macaire, il est mort , bien mort, très-mort !
Ordinairement, à défaut de l’Ours, qui montre fort peu de vaillance, l’auteur de la pièce embusque au parterre des personnages plus courageux chargés de tenir tête à Azor; ces guerriers sont plus connus dans la société sous le nom de Romains, et s’ils ne parviennent pas toujours à étouffer leur ennemi, ce n’est pas faute d’avoir des mains vigoureuses.
Mais que voulez-vous? à l’impossible nul n’est
AZOli.
lenu , et il n’y a pas toujours moyen de couper le sifflet au terrible propriétaire d’Azor. — Pourtant , il y a eu souvent des batailles dignes des temps antiques, surtout au parterre de l’Odéon , où les étudiants jouaient le rôle des Carthaginois , car ils tenaient fièrement tête à l’armée de Romains qu’on tentait de leur opposer. — Ces jeux olympiques étaient surtout vivement goûtés par tous les tailleurs de Paris. Chaque première représentation leur valait au moins la vente de trois cents redingotes, attendu que ces vêtements s’étaient trouvés subitement transformés en vestes.
Mais le plus chiffonné dans toutes ces bagarres, c’est encore l’infortuné père de l’Ours, qui maudit Azor avec tous les poumons que lui prodigua la nature , et qui, à l’instar de Néron , demanderait volontiers que le parterre n’eût qu’une seule tête , pour pouvoir lui appliquer un renfoncement d’un seul coup.
On a beau ne pas être né avec la bosse du meurtre, il va des moments dans la vie où l’on tourne nécessairement au crocodile et au rhinocéros , — et ces accès
AZOK.
de rage furieuse sont surtout pardonnables à l’homme qui se trouve ainsi nez à nez avec ce diable d’Azor.
A cela, vous me répondrez qu’on doit être philosophe. — Mais c’est très-facile à dire. — On a des nerfs ou on n’en a pas , — et quand on en a, il est fort difficile de s’en rendre maître quand ils sont attaqués de cette façon.
Une seule classe de personnes entend avec une certaine satisfaction le tapage qui résulte du rappel d’ Azor : — cette classe est celle des auteurs rivaux de l’auteur sifflé. — On a beau dire que tous les hommes sont frères ; celte maxime est vieille et consolante, mais n’est pas parfaitement juste, surtout au théâtre : — car les auteurs dramatiques , loin de vivre en frères, ne sont même pas cousins. — Aussi l’auteur qui entend siffler la pièce de son confrère ne blâme nullement le parterre , et fait observer à ses
AZOK.
il 5
voisins que ce vaudeville est du dernier stupide.
Le voisin abonde dans cette idée , — à moins, poin tant, qu’il ne se trouve être l’un des parents ou Y un des créanciers de l’auteur sifflé. — Les créanciers sont même encore préférables, dans ce cas, aux vulgaires cousins. — L’homme qui espère voir payer enfin un mémoire qu’il attend depuis six ou sept ans applaudit en frénétique ; c’est ce qui explique les succès de certains vaudevillistes.
S’il n’y a pas d’oreiller plus doux que celui formé par un succès , — en revanche , il n’y a pas de traversin plus désagréable que celui qui est rembourré de sifflets. — Les noyaux de pêche sont même préférables de beaucoup à ces petits instruments en bois ou en plomb.
L’auteur qui a entendu appeler Àzor toute la soirée, et qui rentre chez lui les oreilles percées de ce bruit aigu , n’est que fort peu pressé de se coucher, et ne
azor.
répond que par monosyllabes aux questions de sa chaste moitié.
Quand Azor vient un beau jour à décéder, je doute lort que la Société des auteurs dramatiques tienne à se mettre en frais pour le faire empailler par M. Gannal. — Loin de chercher à le conserver, elle le ferait plutôt enterrer dans le fin fond d’un trou de souffleur, et encore, h condition que jamais on n’en soufflerait mot !
LE POULET
iriez -vous jamais cru que le Poulet était im pe i i t volatile beaucoup plus sâÿf terrible que le coq, même gaulois? Rien n’est ( plus vrai, pourtant; le Poulet, par son seul aspect, terrifie quelquefois des hommes qui ont montré la plus grande bravoure sur le champ de bataille, et tout mari qui, en se livrant à une petite inspection de police conjugale dans le secrétaire et dans le cabas de sa femme , vient à trouver une de ces petites missives amoureuses dé-
LE POULET
nommées plus haut, a subitement la chair de poule.
chaque mois, un relevé exact de tout ce que Paris a consommé en taureaux , moutons et veaux ; — mais , à notre avis du moins, il serait encore bien plus curieux d’avoir une statistique complète de tous les Poulets consommés dans l’espace de trente jours parles Parisiennes. — Ce doit être un total effrayant.
Les Poulets parisiens pullulent comme les sauterelles d’Égypte ; ordinairement , ils sont couvés sous l’aile de l’Amour et des vieilles portières, qui se font un casuel fort agréable avec ces missives galantes; car il faut qu’un homme ne se respecte que bien peu pour ne donner que quinze sous à une portière discrète. — Un monsieur bien épris, et portant des gants au-dessus de vingt-neuf sous, n’offre jamais moins de cinq francs : — on a même vu des princes
LE POULET
russes ou des marchands de vins en gros payer jusqu’à vingt francs la remise d’un petit Poulet; — on aurait un magnifique chapon truffé pour ce prix.
Quant au vulgaire amoureux, qui se contente de la petite poste, et qui adresse ses Poulets par les mains des Cupidons en chapeau de cuir bouilli et en manteaux bleus, — il est souverainement méprisé par la portière.
Quinze centimes pour faire parvenir un Poulet d’un bout à l’autre de Paris! ce n’est vraiment pas cher; M. Conte y met du sien, et il doit être souvent béni par les cœurs sensibles , — si ces cœurs sont reconnaissants.
Messieurs les amoureux avares peuvent encore faire une économie de soixante-quinze pour cent sur ce tarif déjà si modique, en se servant pour leurs déclarationsde circulaires lithographiées; — carie transport s’en fait dans tout Paris moyennant deux centimes. — Celle idée, que nous soumettons à messieurs
LE POULET
les amateurs , ne nous semble pas à dédaigner.
Malgré l’extrême modicité du prix de transport que prennent les Cupidons et les Mercures de la rue Jean-Jacques Rousseau, bon nombre de Don Juan parisiens ne se fient qu’à eux-mêmes pour la remise du Poulet. — Cette recette est la plus sûre , et aussi la plus économique.
D’ailleurs, il y a tant d’occasions de glisser ce * mystérieux message, qu’on n’a vraiment que l’embarras du choix. — Les bouquets , les manchons, les mouchoirs et les albums , servent ordinairement d’asile à ce genre de papier Weynen, couvert de pattes de mouches, parfumé à la bergamotte, et saupoudré de larmes, — ou de gouttes d’eau filtrée , ce qui revient absolument au même, car il n’est pas jusqu’aux innocents porteurs d’eau qui ne soient complices des roueries de l’Amour. — Une voie d’eau renferme un déluge de larmes.
Les bouquetières sont surtout chargées de nouer
LE POULET
une intrigue. — La ficelle qui entoure leurs roses et leurs camélias entoure aussi, presque toujours, un Poulet qui se dissimule dans les fleurs comme l’aspic de Cléopâtre ; — le Poulet a cependant cette différence avec l’aspic, qu’il ne donne la mort à personne, — bien au contraire.
Si j’étais marié, j’avoue que j’aurais toutes les bouquetières en exécration , et je ne permettrais les roses-à ma femme que lorsqu’elle les cueillerait sur le rosier même ; — et encore ! . . l’horticulture a fait de si grands progrès de nos jours, on a tellement perfectionné le rosier, qu’on lui fait porter une foule de choses inconnues des anciens jardiniers. — Décidément , je ne permettrais qu’un simple petit bouton de rose de mai ; — du moins cette fleur ne pourrait renfermer qu’un Poulet lilliputien. Or, un amoureux de la même taille n’est guère à craindre.
Ainsi donc , règle générale , toutes les fois que vous verrez votre femme affectionner les bouquets, les jardinières et les petits orangers, vous êtes perdu si ces arbustes ne vous donnent pas de l’ombrage.
LE POULET
A moins encore que votre femme ne soit arrivée à cel âge heureux que l’on appelle l’automne de la vie ; car alors , si la rose , et si même la giroflée peuvent embellir son existence, laissez satisfaire cette passion pour la botanique : elle est, elle ne peut être que vertueuse. — Puisque la femme est une rose, n’empêchez pas cette touchante réunion de famille.
Vers la tin de décembre , le Poulet, chassé de l’empire de Flore par les frimas (style poético-rococosoimpérial ) , va chercher un abri sous la couverture des albums : — l’album a même cela de charmant, qu’on peut écrire le Poulet sous l’œil même du mari, sous prétexte de donner un autographe; et si on donne
LE POULET
l’autographe en vers, on a le droit de tutoyer la daine de la maison , toujours sous les yeux du mari.
L'usage de l’album me semble encore plus dangereux que celui de la rose. — Le cuir de Russie a déjà recouvert bien des forfaits, sans compter les méchants vers. — Décidément, je serais d’avis de supprimer l’album, par mesure de police conjugale. Une fois que je serais en train de faire ainsi des suppressions, je ne vois pas pourquoi je garderais le manchon. — Vous me direz, — ou plutôt ma femme me dirait que le manchon est chaud et commode. — C’est précisément parce qu’il est commode et chaud que je le supprimerais totalement : — sa chaleur est d’au-
LE POULET
tant plus dangereuse , puisqu’elle ne sert qu à faire éclore une foule de Poulets.
Il va sans dire que si j’étais mari , je supprimerais le papier Weynen, les plumes Perry, les pains à cacheter et l’encre de la Petite-Vertu.
Bref, je ne sais pas trop ce que je ne supprimerais pas pour arriver à la suppression du Poulet; — je finirais peut-être par supprimer ma femme! — Seulement, en la massacrant, j’aurais soin de la couper en morceaux si petits, si petits, que les jurés trouveraient nécessairement des circonstances atténuantes en ma faveur.
BEJAUNE
ébarquant à Paris par la diligence Laffitte etCaillard avec un cœur tout neuf et un parapluie idem, le jeune étudiant porte, Jpendant toute la première année de son séjour dans la rue Saint-Jacques, le surnom de Bec jaune, — il partage cette épithète avec le jeune moineau franc. — Du reste, par un des caprices de notre belle langue française, on écrit Bec-jaune , maison prononce Bé jaune. — Celte orthographe n’a surprendre , car il est des mots encore
LE BÉJAUiNE.
bien plus bizarres : — tout le monde écrit caoutchouc, et on prononce gomme élastique.
Le jeune Béjaune, qui est arrivé à dix heures du soir dans son nouveau domicile, situé au septième au-dessus de l’entresol, se lève avec l'aurore, et ouvre sa fenêtre pour jeter un coup d’œil sur celle capitale magnifique qui lui était si souvent apparue, dans ses rêves de Brives-la-Gaillarde, comme une de ces villes fabuleuses des Mille et Une Nuits; mais au lieu de colonnes de marbre et de porphyre, il aperçoit seulement des rangées innombrables de petites colonnes noires plus connues sous le nom de tuyaux de poêle.
Notre Béjaune est un peu surpris , et se demande s’il est bien à Paris, chef-lieu du département de la Seine. — Pour éclairer ses soupçons, il se décide à aller visiter les monuments qui lui ont été spécialement recommandés par un de ses grands-oncles qui a fait le voyage de Paris en 1805. — Ces monuments sont la Fontaine des Innocents, la marmite des Invalides et le Café des Aveugles; — sauf à s’arrêter au boulevard du Temple, pour voir la parade de Bobèche. — Du reste , le même ancêtre a bien recommandé à son petit Béjaune de ne pas passer par les Galeries de Bois au Palais-Boyal, ce lieu étant trop dangereux pour un jeune homme qui a un parapluie tout neuf et un cœur idem.
Le Béjaune, qui sait aussi que la toilette est indispensable à Paris , tire du fond de sa malle son habit noir, qui a contracté pas mal de plis , et se met à le
LE BÉJAUNE
brosser avec acharnement pour le rendre digne des regards des Parisiennes.
Sa première semaine de séjour à Paris se passe au milieu de courses de toute nature , — car il faut aller prendre ses inscriptions à l’école de Droit, acheter son Code civil , faire choix du restaurant qui donne cinq plats pour 27 sous, etc. — Le temps
file très-vite à Paris, mais, hélas! il y a une chose qui file encore plus vite que le temps : — c’est l’argent ! — L’infortuné Béjaune pousse, un beau matin, un profond soupir en s’apercevant que des quatre-vingt-sept francs qu’il avait amassés pour ses menus plaisirs , il ne lui reste plus que trois livres quinze sous , — somme avec laquelle on n’a que des plaisirs fort menus.
LE BEJAUNE
Que vouiez- vous? tout coûte si cher à Paris! — on ne peut pas mener une existence de Balthazar pendant toute une année avec dix-huit cents francs , — surtout quand on ne se refuse rien, et que, comme notre Béjaune, on s’est permis l’avant-scène du théâtre du Luxembourg, — plusieurs douzaines d’huîtres au restaurant Dagneaux; — bref, qu’on s’est procuré toutes les délices de la capitale, y compris même les Cosmoramas en plein vent des Champs-Elysées.
Aussi, à la fin de la première quinzaine, en fait de divertissements, il ne peut plus se procurer* que l’entrée au Musée du Louvre et du Luxembourg, — encore faut-il qu’il ait la précaution de ne pas emporter
!■; BEJAUNE
son parapluie , car sans cela il faudrait payer dix centimes au bureau.
Dès le second mois de son séjour dans la rue Saint- Jacques, le Béjaune, grâce au frottement de la civilisation et h la fréquentation de la société... des estaminets, a déjà perdu une grande partie de sa naïveté primitive ; — il n’arrive plus au cours de droit romain une demi-heure avant l’ouverture, il fume une cigarette tout entière sans trop faire la grimace, il joue une demi-tasse aux dominos, et parle déjà hautement du projet de séduire sa blanchisseuse. — Scélérat! — lui qui deux mois auparavant était devenu rouge comme un sou de Monaco lorsqu’on lui avait permis,
LE BÉJAUNE
le jour du départ, d’embrasser sa jeune cousine , qui un jour doit devenir son épouse légitime à perpétuité!
À la lin du premier semestre de ses éludes de droit (or, vous connaissez la manière d’étudier leCodecivil)
le Béjaune a déjà acquis
assez d’instruction pour
LE BÉJAUNE
culotter une pipe et taire un carambolage au billard. —
il est fâcheux seulement que ce commencement d’instruction soit une nouvelle source de dépenses pour notre jeune homme , — car, suivant la remarque de Salomon, il n’est rien de pire que d’être à moitié savant au billard.
Noire Béjaune, enivré d'un orgueil beaucoup trop grand par quelques billes dues au dieu du hasard, ou, si vous aimez mieux, au dieu du raccroc, accepte audacieusement de faire la partie avec certains habitués qui, nourris par le billard, en connaissent les détours. — Aussi F infortuné paie une foule de consommations sans avoir même eu l’agrément de gagner une seule partie, — heureux encore quand il ne fait
230 LE BÉJAUNE
pas un immense et déplorable accroc au tapis vert avec sa queue à procédé.
Bref, grâce à la multitude de cours que F on suit a l’école de Droit , avant la fin de sa première année, notre Béjaune n’est plus Béjaune que de nom, tellement il a su acquérir une grande habitude du monde, de la cachucha de la Chaumière, des tailleurs et des marchands d’habits. — Car depuis longtemps il s’est
LE BEJAUNE
livré au paletot Furclol , acheté non au comptant.
— Quant au petit habit noir apporté par la diligence Laffitte et Gaillard , il est parti depuis plusieurs mois par un navire qui a fait voile vers le Nouveau-Monde;
— vendu 27 francs 50 centimes , il va faire les délices d’un Lion du Paraguay.
Heureux encore si notre jeune homme ne suit pas les conseils de ses amis les étudiants de troisième année , et s’il n’écrit pas à ses parents à diverses époques de l’année pour demander cinquante francs pour souscrire à un nouveau Code civil illustré par Grandville , — ou soixante francs indispensables pour célébrer la fête du professeur de Législation commerciale .
Alors, quand à la fin du mois d’août notre étudiant retourne en Normandie , ou dans tout autre pays qui lui a donné le jour, le père qui a aussi contribué à lui donner le jour lui dit , après les premiers embrassements: — « Monsieur mon fils, monsieur mon fils, vous m’avez tiré des carottes! »
outes les infirmités sont respectables et respectées , — même par messieurs les sergents de ville : aussi, depuis que la mendicité est interdite dans les rues de Paris, le nombre des aveugles jouant de la clarinette s’est augmenté d’une manière effrayante. — Ce ne sont pas des mendiants , ce sont des artistes qui donnent des concerts en plein vent, et qui reçoivent volontiers quelques pièces de monnaie en échange du plaisir qu’ils ne procurent pas.
Bon nombre de ces faux artistes sont aussi de faux aveugles , qui sont notés sur les registres de l’état civil
LA TAUPE
de la Préfecture de police sous le nom de Taupes.
Ces Taupes trouvent deux avantages à se priver ainsi momentanément de la vue du ciel et des agents de police : — d’abord, ils intéressent beaucoup plus les passants, en les bousculant sur les trottoirs, sous le prétexte qu’ils sont aveugles; et, en second lieu, ils évitent ainsi toute nouvelle étude musicale; — ils jouent éternellement l’air de Joseph . —
La peau de marmotte eut jadis un grand succès; il y a
LA TAUPE
quinze ou dix-huit ans, c’était la grande mode de pleurer sa marmotte ; aussi la peau de cet animal était portée à un prix fou ; le lapin de garenne lui-même avait vu sa fourrure tripler de valeur; mais F usage immodéré de la peau de marmotte a fini par ouvrir les yeux au badaud parisien, qui, maintenant, verrait expirer trois mille marmottes sans être attendri le moins du monde, et sans jeter quelques fleurs et quelques pièces de deux sous sur leur tombe. — Aujourd’hui, la seule ficelle que puisse employer fructueusement le petit Savoyard d’Auvergne , consiste a pleurer au coin d’une borne , de sept heures à onze heures du soir, en répétant toujours qu’il lui manque deux sous pour aller se coucher. — Il faudrait n’avoir pas deux sous dans sa poche pour empêcher ce jeune homme d aller goûter le repos ; en conséquence , on lui donne dix sous , et si, une heure après, on revient à repasser dans la même rue , on retrouve son même Savoyard auprès de la même borne , et répétant son même refrain. — 11 lui manque toujours deux sous !
En voyant qu’on a été mystifié, si l’on est très-
LA TAUPE
vif, on se permet d’appeler le Savoyard Savoyard! si, au contraire, on n’est pas vil et qu’on soit mathématicien, on passe tranquillement son chemin , en réfléchissant au problème d’ arithmétique soulevé par le jeune industriel. — 11 manquait deux sous, on en donne dix, et il en manque toujours deux; quelle somme avait-on primitivement? — Voilà la question. — Quand un agent de police vient à se mêler de la partie , il sait parfaitement résoudre celte question difficile sans employer l’algèbre. — Il fouille dans la poche du Savoyard, compte les sous qui s’y trouvent, et envoie l’un, sans les autres, à la salle Saint-Martin, hôtel garni situé rue de Jérusalem.
Un mendiant moderne qui veut exercer sa profession d’une manière vulgaire, et sans faire effort d imaginalion, a le choix entre les ustensiles suivants :
Un paquet de violettes âgées de trois semaines;
Une hotte d’oignons de n importe quel pays;
Une cinquantaine d allumettes allemandes.
Avec un assortiment pareil , on n’a plus à craindre les sergents de ville : on se poste à un coin de rue, on fourre son paquet de violettes ou d’oignons sous le nez de chaque passant , en murmurant une phrase quelconque, dans laquelle domine le mot de pe lit sou, et l’on vit longtemps , heureux , sans payer de contribution, sans monter sa garde, et sans avoir le moindre démêlé avec le commissaire de police du quartier. — On n’est pas mendiant , on est regardé comme négociant non patenté.
Si vous n’avez pas de goût pour i oignon voici
LA TAUPE
un autre moyen de mendier avec agrément et profit : — Vous achetez une vieille clarinette , un vieux tambour, et vous louez un jeune gamin. — A vous quatre, vous formez un orchestre complet . — Vous vous rendez sous les fenêtres de M. Scribe , rue Olivier-Sainl- Georges, ou de tout autre littérateur dont vous avez pu vous procurer l’adresse, et, sous le prétexte de faire de la musique , vous vous mettez à souffler dans votre clarinette et à taper sur votre tambour comme des aveugles que vous n’êtes pas. — Au bout de trois
minutes, M. Scribe, dérangé de son travail , et la tête
LA TAUPE
brisée par ces accents plaintifs et étourdissants, se hâte d’ouvrir sa fenêtre et de vous jeter plusieurs décimes , à condition que vous irez faire de la musique ailleurs. — Vous saluez M. Scribe d’un couinck de reconnaissance et de remerciement , et vous allez plus loin, rue Bourdaloue, sous les fenêtres de M. Dumanoir, et là vous vous livrez derechef au jeu de la clarinette le plus effréné , accompagné par un de vos amis qui joue de la grosse caisse.
Si vous appartenez au sexe ravissant chanté par tous les poètes, sous le nom de femmes ou de roses , vous ne pouvez pas vous livrer au culte de la clarinette ou du tambour, à moins que ce ne soit de tambour de basque. — La femme ou la rose qui se voue à
LA TAUPE
la profession de mendiante , doit se munir de cinq ou six enfants , et avoir soin qu’ils ne soient pas tous a b solument du même âge; car, sans cela, on pourrait s’étonner de cette fécondité extraordinaire qui est l’apanage du seul lapin. — Du reste, le prix de location d’enfants intéressants et peu mouchés n’est pas très-cher. — Il y a plusieurs établissements à Paris où
l’on trouve des asssortiments d’enfants, de marmottes, de singes, d’orgues de Barbarie, d’épinettes, de vielles , etc., etc. ; le tout à un prix modéré. — On ne fait pas d’envois en province.
Si le plus grand nombre des Taupes parisiennes va assez modestement â pied, il en est quelquesunes qui se permettent cependant le luxe de la voi
LA TAUPE
lure, et nous en avons rencontré meme a cheval!
Les Taupes en tilbury ont d’ordinaire un orgue de Barbarie , dont la manivelle est tournée par un jeune groom. — Ces mendiants en voiture demandent souvent l’aumône à des passants qui n’ont pas dans la poche de leur habit noir de quoi payer le prix d’une course en omnibus, six sous! — non de Monaco , bien entendu. — Quant au mendiant à cheval , sa manière d’implorer la pitié n’est pas moins singulière que son équipage. — Mon homme vous laisse passer tranquillement h côté de lui; puis, quand vous êtes à quelques pas , il vous crie bien haut : — Monsieur ! Monsieur ! — Vous croyez avoir laissé tomber quelque chose ; vous revenez sur vos pas , et quand vous êtes près de l’homme a cheval, il vous dit d’un ton lamentable, cette fois : — Monsieur, une petite charité , s’il vous plaît! — Farceur de mendiant, va!
On se demande quelquefois : — Ah ça , mais , où se cachent donc les pièces d’or? on n’en voit plus. — Ce
LA TAUPE
à quoi les uns vous répondent : — L’or est expédié en Angleterre. — D’autres vous disent au contraire: — Tout l’or de Paris est expédié en Amérique. — Erreurs que tout cela. — L’or parisien se cache tout simplement dans de vieux bas, cachés dans une vieille paire de savates, cachées elles-mêmes dans une vieille armoire !
Puis un beau jour, quand l’homme à la clarinette ou quand la vieille femme à Tépinette vient à mourir, le juge de paix qui fait lever les scellés trouve , comme cela est arrivé encore tout récemment chez une vieille mendiante de la rue Montmartre , — un tas de pièces de cent sous dans un pot à beurre , des rouleaux de pièces d’or dans une vieille chaufferette , et du papier Joseph de la Banque de France dans une vieille peau de lapin pendue au plafond depuis plus de vingt ans ! — Et on nomme ces gaillards-là des pauvres honteux; on ferait bien mieux de les appeler des riches honteux !
LA BÉTE-NOIRE
uand bien même on passerait en revue toutes les classes d’animaux qui remplissent les vastes salles |) du Muséum, on ne pourrait pas trouver un seul animal plus désagréable à la vue que la créature baptisée dans la société du nom de Bête - Noire.
Cette bête, plus terrible encore # que la terrible bête de l’Apocalypse (qui est un grand cheval pâle , si l’on en croit les auteurs les mieux renseignés sur la matière), cette terrible Bête-Noire , disons-nous, a cela d’effrayant
Lm bête-noire.
et de désagréable, quelle se multiplie à F infini, et à tel point que chacun de nous a sa Bête-Noire particulière, qui, chaque fois que nous la rencontrons, produit sur nos nerfs un effet analogue à celui de l’accordéon, ou d’une charrette peu graissée.
L’aspect dune couleuvre, d’un crapaud, d’un serpent à sonnettes, n’est rien en comparaison de l’aspect du créancier pour le jeune homme qui avait passé par les rues les plus désertes afin de ne pas rencontrer son ogre , et qui tout à coup , au détour d’un passage , se trouve nez à nez avec l’homme qui a dans sa poche une lettre de change des plus protestées.
L individu qui amené une conduite un peu légère
BÊTE-NOIRE
et qui a le désagrément d’être sous la surveillance de la police, aimerait mieux se trouver sur les bords du Nil et rencontrer un affreux crocodile que de se promener tranquillement sur les bords delà Seine et d’ être coudoyé par un sergent de ville au regard scrutateur et au sourire de rhinocéros. — Autre Bête-Noire.
Le censeur, T affreux censeur, qui à l’aide de grands ciseaux décapite toutes les scènes les plus viables d’un vaudeville , est la Bête-Noire des auteurs dramatiques,
de même que l’Angora, même blanc , est la Bête-Noire des souris; mais nous croyons que la haine des vaudevillistes est encore plus grande que celle des souris.
L’amant est la Bête-Noire du mari , de même que le mari est la Bête-Noire de l’amant; quelquefois , il
LA BÊTE-NOIRE
est vrai f par un raffinement de civilisation , ces deux personnages se font patte de velours et dissimulent la haine réciproque qu’ils se portent au fond du cœur; mais ceci est de la haute comédie , et cette comédie ne se joue guère que dans la haute société. Dans les classes bourgeoises on trouve plus de franchise , et ces deux Bêtes-Noires se lancent réciproquement des œillades qui souvent sont les préludes d’une rencontre sur le terrain du bois de Boulogne ou sur le parquet de la sixième chambre. Alors le Don Juan est condamné à trois mois de prison.
La Bête-Noire le plus généralement usitée en ce
LA BÈTE-rsOIRE.
moment à Paris consiste en une foule de chanteurs, qui , du matin au soir et quelquefois même du soir au matin , se livrent à des roulades immodérées , avec
circonstance aggravante de piano, au grand supplice des voisins, qui ne perdent pas une seule note fausse , à travers ces cloisons de Paris qui semblent faites de pains à cacheter. Voila pourtant le résultat des brillants débuts du violon Massetî Tous les musiciens ont aussitôt jeté de côté leurs instruments à cordes ou à vent, et aujourd’hui quarante-sept mille Parisiens sont condamnés aux roulades a perpétuité, à moins que les commissaires de police ne s’en mêlent; — mais ils ne s’en mêleront pas; ils ont bien d’autres sujets de méditations, de contestations et d’arrestations. — Aussi n’y a-t-il pas de jour où je ne maudisse l’inventeur de Y ni de poitrine.
LA BETE-NOIRE
Le Blanc est la Bête-Noire du pauvre Nègre.
Lutin, nous n’en finirions pas si nous voulions nous livrer à la monographie complète de la Bête-Noire , puisque cet animal se subdivise en autant de classes qu’il existe de variétés de cauchemars.
Or , un article infiniment trop allongé produisant l’effet d’un cauchemar, nous ne voulons pas devenir nous-même la Bête-Noire de nos lecteurs.
LE PAON
e vent de la mode tourne décidément vers le donjuanisme; on ne saurait croire combien Paris compte en ce moment de séducteurs , de marquis de Moncade et de Victor Augerol .
qui , à l’instar du Paon , sont toujours occupés à faire la roue , et même les roués. — Si l’on additionnait exactement toutes les bonnes fortunes que ces gaillards-là s’attribuent modestement , il arriverait que le chiffre dépasserait de beaucoup les seize millions de femmes qui existent en France. —Encore, sur ce chiffre de seize millions.
LE PAON
doit-on défalquer environ quatre millions de jeunes moutardes qui ne sont pas encore des femmes , et quatre autres millions de vénérables personnes qui ne comptent plus au nombre des femmes que pour mémoire.
Il n’est pas un Paon du boulevard de Gand qui ne se promène fièrement, les mains derrière le dos, à F instar de Napoléon, et qui, triomphateur de boudoir, ne possède une collection de clefs de places trèsfortes qui ont capitulé sous l’artillerie de son regard. — 11 n’est pas un gamin, tout frais échappé du collège, qui, en fumant un cigare qui lui fait mal au cœur, ne se vante déjà d’avoir décroché le portrait de quelque mari !
Si Ton en croyait tous ces messieurs, il n’existerait pas une seule femme vertueuse , et l’on devrait donner la croix d’honneur à l’homme assez courageux
LE PAON
pour s’engager dans les liens du mariage. — Heureusement que les bulletins de ces conquérants-là sont comme les bulletins de tous les conquérants du monde, c’ est-à dire très. . . menteurs.
Tous les Don Juan en paletot qui contribuent à ne pas embellir Paris de leur présence ne sont guère plus modestes; et pourtant, combien de ces gaillards sont peu taillés pour l’amour! combien n’ont du pacha que la stupidité de Schahabaham, et d’oriental que l’embonpoint produit par l’usage immodéré du Kaiffa, ou autre aliment analogue qui engraisse prodigieusement de monde.... dans les quatrièmes colonnes des journaux.
Il est vrai qu’en revanche il est d autres de ces
LE PAON
mêmes grands vainqueurs qui sont secs comme des allumettes chimiques allemandes.
Tous ces lions dévorants, sans cesse à la poursuite de timides brebis , tous ces dandys qui ne comptent les trois cent soixante-cinq jours de l’année que par leurs conquêtes, dans leur chauvinisme renouvelé de la grande armée , finiront par faire imprimer des almanachs qui porteront en regard de chaque jour les détails d’une victoire :
1er juin. — Reddition de la belle marquise, après sept jours de siège.
2 juin. — Capitulation de la petite baronne, après quatre jours d’attaque.
3 juin. — L’Espagnole Paquita est prise d’assaut, etc. , etc.
Toutes les fois qu’on rencontre un de ces grands vainqueurs, qui, au lieu de chapeaux Gibus, semble-
LE PAON
raient avoir le droit de ne se coiffer que de couronnes de lauriers , de myrtes et de giroflées , toutes les fois qu’on rencontre un de ces gaillards , disons-nous , il ne vous accoste jamais sans vous dire : — Mon cher, je sors de chez une petite femme charmante !
C’est peut-être parfaitement vrai au fond, mais il s’agirait de savoir de quelle manière ce monsieur est sorti de chez celte femme charmante; car il arrive très-souvent qu’un mari peu civilisé ou que des frères impolis font servir les fenêtres à un usage auquel les architectes ne les avaient pas destinées primitivement, et l’homme qui n’a même pas eu la bonne fortune d’apercevoir la dame de ses pensées, est prié malhonnêtement de franchir la fenêtre à l’instar du cerf Coco dans un de ses plus périlleux exercices. — -
LE PAON
Les voisins, les gamins et les flâneurs qui vous voient ainsi traverser les airs,, dans le sens inverse des ballons, ajoutent encore au ridicule de votre situation en se livrant h des paris totalement déplacés, et en criant : — Il tombera face!
Ou bien : // tombera pile!
Vous n avez que F embarras du choix; et si dans
LE PAON
les parieurs il se trouve de vos amis, vous pouvez les favoriser, en tombant face ou.... non face ; mais la chose n’en est pas moins désagréable.
C’était bien la peine , pour arriver à un résultat pareil, de corrompre une vieille portière à prix d'or, c’est-à-dire de lui glisser dans sa main large , mais calleuse , une pièce de quinze sous frappée sous le règne de Cotillon 111 !
Du reste , votre sortie malencontreuse épargnera même à cette respectable portière la peine de vous tirer le cordon.
Tous les hommes qui aiment à divulguer leurs prétendues bonnes fortunes 11e font pas toujours une sortie aussi aérienne ; mais , en revanche , ils éprouvent une foule d’autres épisodes non moins désagréables. — La position n’est-elle pas terrible, lorsque, se faufilant audacieusement chez un mari que l’on croit absent, on rencontre ce terrible Argus, qui , par hasard , se trouve être dentiste de profession? — Pour justifier sa présence dans un lieu où les mâchoires détériorées ont seules accès, l’homme à bonnes fortunes, qui , par erreur, a pris le cabinet du mari pour le boudoir delà dame, se voit obligé de faire le sacrifice d’une molaire d’une entière blancheur.
Prix de l’opération , cinq francs , sans accompagnement de clarinette , mais avec accompagnement de gencive! — Il faudrait n’avoir pas cinq francs dans sa poche pour se priver d’une bonne fortune pareille.
L’amoureux, tant soit peu mystifié, rentre chez
Ltë PAON .
lui avec une dent de moins et une fluxion de plus.
Eh bien! il y a encore moyen de se consoler de la mésaventure , en songeant qu’on aurait pu se trouver le pied pris dans un traquenard , et le nez auprès de la bouche d’un pistolet.
LE L4PTN.
e Lapin ! — Hélas ! voilà encore un de ces animaux dont la race est près de s’éteindre, et qui ne vivra plus que dans le souvenir des naturalistes, à l’instar des animaux antédiluviens ressuscités par Cuvier. — Après cela, si nous poussons cette exclamation, hélas! en déplorant la disparition du Lapin , c’est uniquement en notre qualité d’amateur d’histoire naturelle, car en notre autre qualité d’amateur du confortable , nous regrettons beaucoup moins ce meme personnage; nous ne sommes pas assez ennemi des chemins de fer et des bonnes diligences pour leur préférer les antiques coucous, à l’aide desquels on faisait le trajet de Versailles à Paris en cinq heures , — quand on tombait sur un bon cheval !
Or, c’était surtout la route de Versailles qui était
LE LAPIN
couverte de Lapins , juchés sur le siège de la voilure à côté d’un conducteur en houppelande grise, vêtement qui avait été très-neuf et très-frais trente ans auparavant.
Ces houppelandes semblaient devoir être éternelles, pourtant elles ont disparu avec les coucous et les Lapins; le tout a été broyé sous la roue des wagons.
tels.
LE LAPIN
Le Lapin était le type du martyr, et le Parisien qui avait passé quatre heures sur la route de Versailles en qualité de Lapin pouvait hardiment déduire ce temps sur la somme de siècles qu’il aurait un jour à passer dans le Purgatoire.
Le bon bourgeois du Marais, qui, le jour de la Saint- Louis, sortait de son domicile de la rue des Tournelles dans F intention de se livrer à une débauche complète, c’est-à-dire d’aller voir jouer les eaux de Versailles, — se dirigeait vers la place Louis XV pour prendre le coucou de rigueur; — or , à peine arrivé, c’était le coucou qui prenait le voyageur , — que disons-nous ! — c’étaient quatre coucous qui prenaient notre homme à l’instar de feu M. de Marlborough, le jour où on le porta en terre. Seulement avec cette différence, que les porteurs de Marlborough s’entendaient assez pour marcher en suivant une même ligne, tandis que les quatre coucous tiraillaient le futur Lapin vers quatre directions contraires. — Mais le plus fort de tous donnait enfin une secousse si violente, qu’il accaparait enfin son homme, et, le lançant sur le siège aérien, il le transformait en Lapin.
Il arrivait quelquefois que le Lapin, remis de son émotion et passant l’inspection de son individu, retrouvait tous ses membres, — mais, à coup sûr, il ne retrouvait pas tous ses pans d’habit. — Après cela, il faut bien faire un petit sacrifice pour aller voir jouer la pièce d'eau des Suisses!
Une fois juché dans son domicile aérien, le Lapin n’était pas encore en route, — il se passait quel-
LE LAPIN
quefois trois quarts d’heure avant qu’on parvînt à lui adjoindre les deux compagnons de rigueur; — car les Lapins, contrairement à l’usage adopté depuis un temps immémorial chez messieurs les bœufs, ne marchaient jamais que trois à trois.
Une fois que le coucou se mettait enfin en route , le Lapin se regardait comme parfaitement heureux : — effectivement, il n’avait plus à redouter que le soleil , la poussière , le vent ou la pluie , quelquefois même , ces quatre choses réunies. — Car l’été estime saison agréable, surtout en ce sens que les journées sont émaillées d’une foule d’incidents imprévus. Pendant l’hiver, il pleut toute la journée; on est prévenu de cela, et on ne sort pas sans son parapluie ; — c’est très-bien. — Mais dans le mois des roses et des orages , le Parisien quitte sa famille en pantalon nankin bien large , et rentre chez lui en culotte collante, nuance boue de Paris.
Il s’apprête à faire un repas champêtre et pastoral, repas composé inévitablement de cinq plats identiques, attendu que, dans ces pique-niques, où chaque personne apporte sa part sans divulguer à l’avance le nom de la victuaille, pour avoir le plaisir de faire une surprise, toute la société se trouve effectivement bien surprise, en comptant sur l’herbe tendre cinq melons, — un melon par tête d’invité. 11 se trouve que le melon, qui devait être arrosé seulement de champagne, est encore arrosé d’un autre liquide imprévu. — Pour comble de malheur, la société ne s’est pas munie de potage, car elle aurait eu du moins
LE LAPIN
la consolation d’avoir une soupe parfaitement trempée.
Ce qu’il y avait de plus humiliant pour le Lapin, c’était d’être exposé aux plaisanteries de tous les personnages qui étaient fiers de rouler sur la grande route dans des voitures bourgeoises , quand bien même ces voitures étaient des carrioles de blanchis-
LE LAPIN
seurs. — Toute la société, empilée clans cet équipage de luxe, poussait une foule d’exclamations, et lançait une quantité de quolibets au malheureux Lapin, qui se trouvait fort humilié de sa position sociale.
Que voulez-vous? — 11 n’est pas donné à tout le monde d’aller à Corinthe, ni meme à Versailles, dans un tilbury non suspendu, et traîné par un cheval ayant tout au plus de la peau sur les os.
Eh bien! outre la pluie , le soleil , la poussière, les cahots et autres accessoires, le Lapin avait à supporter un autre inconvénient bien plus désagréable encore : — nous voulons parler des terribles effets de la concurrence entre les coucous , — concurrence
LE LAPIN
au moins aussi acharnée que celle qui existe actuellement entre les chemins de fer de la rive gauche el de la rive droite. — Lorsque deux coucous ennemis venaient à se rencontrer, les conducteurs, à l’instar des héros de Y Iliade et de Y Odyssée , se lançaient des provocations du plus loin qu’ils s’apercevaient : — puis, lorsqu’ils étaient à portée, ils se lançaient des coups de fouet.
Or, cette arme dangereuse a été très-peu perfectionnée jusqu’à ce jour, et sa portée est fort peu juste ; aussi , presque toujours le coup de fouet , adressé primitivement au cocher, venait labourer le visage du malheureux Lapin , qui se voyait littéralement écorché tout vif.
Le conducteur du Lapin détérioré prenait immédiatement sa défense , et se mettait à crier à son rival : — « Ah! c’est comme ça que tu arranges mes voyageurs, loi... Attends, attends; je te vas arranger joliment les tiens, moi ! »
Effectivement , il les arrangeait joliment ; et dans sa justice distributive, il allongeait d’ immenses coups de lanière aux inoffensifs Lapins, qui étaient sortis de chez eux dans l’intention d’aller faire une petite promenade d’agrément .
Décidément , les progrès de la civilisation ont bien leur mérite, et les chemins de fer, qui ont supprimé les coucous et les Lapins, ne sont pas à dédaigner; — car en wagon , du moins , on n’a rien à craindre , — sau( l’explosion de la chaudière, le choc qui résulte de la rencontre de deux convois, la secousse du mo-
LE LAPIN
ment du départ, secousse qui vous fait mordre la langue si on n’a pas la précaution de la rentrer au fond du palais, et qui vous fait casser les dents si on a f imprudence de ne pas les séparer par la langue!
Il estime classe de Lapins qui a survécu à Y anéantissement des coucous , — c’est celle des vieux Lapins de l’Hôtel des Invalides, qui se consolent de leurs pentes infirmités en contemplant la colonne Vendôme, et en songeant qu’on ne parvint jamais à les mettre en gibelotte; — loin de là , ce furent eux qui, jadis, donnèrent la chasse à pas mal de Russes , de Prussiens , d’Autrichiens et autres, dont le détail serait beaucoup trop long.
LA GRENOUILLE
x a eu vraiment bien raison , en Angleterre, de nommer les Français mangeurs de Grenouilles. On trouve que jamais qualification ne fut mieux appliquée, surtout quand on songe à Fénorme quantité de Grenouilles dévorées depuis trois ou quatre ans, rien qu’à Paris, par messieurs les gérants des sociétés en commandite.
Car il est bien entendu que nous ne parlons pas ici de la Grenouille aquatique, assez désagréable batracien, que, pour notre part, nous aimons encore mieux employer en qualité de baromètre qu’en qua-
LA GRENOUILLE
lité de ragoût; — à moins que la cuisinière n’ait eu soin d’ajouter à sa sauce blanche pas mal de champignons et un demi-poulet.
Alors seulement nous trouvons la fricassée de Grenouilles tant soit peu mangeable.
Messieurs les gérants dénommés plus haut se montrent moins difficiles; car ils acceptent la Grenouille dans toute sa simplicité primiti ve , d’après l’adage de l’Opéra -Comique : Toujours la nature embellit la beauté. — Et il est certain que celte Grenouille, même au naturel, est fort appétissante.
Pour arriver à manger une Grenouille quelconque,
LA GRENOUILLE
la recette est toujours la même; — ouvrez la Cuisinière bourgeoise , elle vous enseigne que pour manger un poulet sauté 7 il faut commencer par prendre un poulet ; — eh bien , de même dans toute cuisine industrielle, il faut commencer par pêcher la Grenouille. Seulement, au lieu de filets, on tendait à chaque coin de rue d’immenses affiches annonçant d’immenses bénéfices; — ordinairement c’était un léger appât de trois cent quatre-vingt-sept pour cent, quelquefois même cela montait à quatre cent onze pourcent, en six mois, bien entendu. O Macaire ! ô Bertrand! que vous étiez beaux h cette époque, et que vous étiez fiers d’être Français quand vous contempliez... vos prospectus!
Une fois que la Grenouille était entrée dans le coffre du gérant, elle n’en sortait plus que pour être croquée par notre homme , — et encore, ce vorace personnage ne se contentait pas toujours de prendre ce
26G LA GRENOUILLE
repas purement et simplement, il l’arrosait d une loule de pols-de-vin qui passaient toujours devant la barbe des actionnaires.
O années 1836, 37 et 38 ! que vous fûtes belles et fertiles ! — Jamais les gérants ne se rappellent votre heureuse époque sans verser plusieurs larmes d’attendrissement. — Alors les Grenouilles pullulaient comme les sauterelles d’Égypte; plus on en mangeait et plus il s’en procréait de nouvelles ! — Le bitume , l’asphalte , la houille , les socques articulés, et même les biberons en caoutchouc , tout était bon pour servir les projets culinaires des mangeurs de Grenouilles, qui , nous devons l’avouer, y ajoutaient aussi pas mal de bouteilles de bordeaux , de champagne , et autres liquides plus ou moins mousseux. — Aussi, dans tous les restaurants du Palais-Royal , lorsqu’on voyait deux messieurs plus ou moins comme il faut qui se livraient aune dépense de princes russes, on pouvait parier à coup sûr qu’on avait devant les yeux
LA GKEN0U1LLE.
deux gérants de sociétés en commandite, occupés à fricoter les fonds de leurs actionnaires.
Comme ces amis buvaient à la santé de toutes les Grenouilles passées, présentes et futures, il s’ensuivait que ces Grenouilles avaient le droit de se porter parfaitement bien; mais les gérants ne se portaient plus du tout sur leurs jambes.
Lorsque le coffre social était aux trois quarts vide,
LA GRENOUILLE
le gardien de ces fonds, exerçant à la lettre et jusqu’au bout son emploi de confiance, gardait pour lui les derniers sacs de mille francs; — seulement, il avait la précaution de les échanger contre des billets delà Banque de France : c’est beaucoup plus commode à mettre dans un portefeuille. — Puis un beau matin,
ou un beau soir, — suivant le service établi par les messageries Laffitte et Gaillard , — notre mangeur de Grenouilles retenait sa place dans la diligence de Bruxelles, et quittait momentanément sa belle patrie, sans même avoir la politesse de faire remettre chez ses actionnaires des cartes de visite , avec les lettres P. P. C. ajoutées au crayon, comme cela se fait dans la société qui a l’usage des belles manières. — 11 est vrai que la société en commandite n’avait pas encore regardé /’ honnêteté comme une des qualités les plus indispensables.
Bref, notre homme partait sans tambour ni trompette, mais non pas sans Grenouilles, car il avait soin de fourrer au fond de sa malle les restes de celte
LA GKEÜSOIJILLE.
infortunée victime de sa voracité. — L’inventeur des diligences ne songeait sans doute pas qu’elles devaient servir un jour à favoriser de pareilles turpitudes.
Hélas î hélas ! aujourd’hui on ne mange plus de Grenouilles; — non pas que messieurs les industriels soient devenus plus honnêtes et moins affamés, oh ! mon Dieu, ils ont toujours la même fringale; — mais c’est qu’ils ont beau pêcher, ils ne trouvent plus rien dans leurs filets. Aujourd’hui on peut s’écrier après Bossuet : — « La Grenouille se meurt, la Grenouille est morte ! »
Aussi , les gérants et les ex-gérants, au lieu d’être bien couverts de paletots noisette et de chapeaux Gibus comme au temps de leur brillante prospérité,
LA G UE NOUILLE
vont acheter au Temple des vêtements totalement de hasard , — et il faut avouer que le hasard les sert
rr
l rès-mal. — Il n’est pas un seul de ces infortunés qui ne se repente amèrement de n’avoir pas conservé au fond d’une vieille armoire quelques-unes de ces vieilles paires de bottes dans lesquelles ils avaient su jadis si bien fourrer du foin.
LE MARTIN-PÊCHEUR
énon, philosophe grec qui sut s’acquérir une réputation assez agréable dans son temps, n’admettait de nouveaux disciples qu’aulant qu’ils faisaient le serment de garder d’abord le silence pendant cinq ans. — Fort peu de modistes se faisaient inscrire pour suivre ce cours de philosophie.
Pour être incorporé dans la classe des Martin-Pêcheurs, il ne faut pas faire preuve de moins de patience et de silence que les disciples de Zénon ; — le barbillon s’effraie du moindre bruit; l’ablette est excessivement timide , et le goujon entendrait éternuer une mouche; — jugez d’après cela des précautions que [doit prendre un Martin-Pêcheur qui, le bras tendu , les pieds dans l’eau , et le nez au vent , désire
LE MARTIN-PÊCHEUR
±~rl
attraper dans toute sa journée autre chose qu un refroidissement !
On a déjà inventé une foule de définitions du Martin-Pêcheur; mais puisque nous sommes en train de nous montrer pédant , nous pouvons citer encore un peu de philosophes grecs , et modifier légèrement la définition de Platon , en disant que — le Martin-Pêcheur est un animal h deux pieds , sans plumes , sans bottes et sans pantalon, qui, au lieu de descendre le fleuve de la vie comme le commun des mortels , reste perpétuellement planté au bord de la rivière en compagnie de grenouilles, de rats d’eau et d’asticots.
Avouons qu’on a eu bien raison de dire, d’écrire et d’imprimer que tous les goûts sont dans la nature ! — Quand on voit des hommes jouissant de toutes leurs facultés, ou à peu près du moins, passer leur vie , bien plus , faire consister leur bonheur à attraper des petits poissons dont ils ne donneraient pas
LE MARTIN-PÊCHEUR
dix centimes si on les leur livrait tout grillés , — on conçoit parfaitement qu’il n’y a plus rien d’impossible ici-bas, et l’on admet alors sans peine tous les récits des voyageurs qui nous racontent des choses fabuleuses, Dumasiennes , sur les usages des peuples lointains. — Pour ma part, je déclare que je crois à tout, même au goût des montagnards des Alpes pour les biftecks d’ours.
Tous les matins, le Martin-Pêcheur ouvre à peine l’œil à la lumière, qu’il ouvre en même temps sa fenêtre pour examiner l’aspect du ciel; — car le goujon affectionne un temps serein , et jamais il ne mord à l’hameçon quand il fait du vent. — Notre Martin-Pêcheur passe donc sa tète au-dessus de ses deux pots de giroflées (car il cultive aussi des fleurs, par amour pour les vers qui ornent les racines), et, si le ciel est satisfaisant, sa joie est extrême.
Notre homme choisit, parmi ses appareils de pèche
LE MARTIN-PÊCHEUR
la ligne qui convient au poisson du jour; car il y a autant d’espèces de lignes que d’espèces de poissons; mais il va sans dire qu’il n’y a qu’une espèce de pêcheur. — Notre homme (vil llatteur que nous sommes!), notre homme, disons-nous, prend le chemin de la rivière en tenant à la main F immense canne perfectionnée qui se transforme en un instrument à hameçon. — L’industrie a fait tant de progrès de nos jours, qu’elle est parvenue à renfermer, dans une canne grosse comme le bras, une ligne grosse comme le petit doigt. — De la sorte, on porte une canne trèsgênante , c’est vrai , — mais aussi on a l’agrément de se dire : Je ne suis pas embarrassé par ma ligne.
Du reste, il serait injuste de prétendre que le
LE MARTIN-PECHEUR
Martin-Pêcheur n’éprouve pas une foule d’émotions diverses dans le cours de ses divertissements journaliers. — Tout le monde croit que noire homme se pose comme un soliveau au bord de la Seine ou de tout autre courant d’eau , et que là, étendant le bras horizontalement , pour que l’araignée de rigueur puisse faire sa toile, il attend que le soleil se couche dans ces mêmes flots, pour aller imiter le soleil, en se couchant de son côté. — Erreur, grave erreur!
Le Martin-Pêcheur a d’abord quelquefois l’agrément de voir un petit poisson au bout de sa ligne : — émotion.
Puis, une autre fois, il a la satisfaction de tirer cette même ligne très-vivement et de ramener une vieille savate qui se promenait entre deux eaux : — autre émotion.
Puis, une autre fois encore, un brochet vient empoi-
LE MARTIN-PÊCHEUR
gner le goujon occupé à flairer le ver attaché au bout de l’hameçon et notre dit brochet, saisissant gloutonnement le goujon , le ver et l’hameçon , donne une secousse si forte à la ligne, que notre Martin- Pêcheur, pris à F improviste, dégringole le long de la rive , et va rejoindre le brochet : — troisième émotion.
Une autre fois encore, notre Martin-Pêcheur attrape dans la même journée un rhume de cerveau par la plante des pieds (chose qui arrive quelquefois quand on entre dans la rivière jusqu’au-dessus
LE MARTIN-PÊCHEUR
du jarret); et de plus, il attrape un coup de soleil sur la tête : — double émotion.
A cela vous me direz que dans cette circonstance notre homme ne peut pas raisonnablement se vanter de rapporter ces deux objets comme des produits de pèche; — mais rien ne s’oppose a ce qu’il achète sur le quai de la Grève des poissons de tous genres, des perches, des anguilles, des harengs, et, en y mettant quelques centimes de plus , il aura même des goujons totalement frits.
Puis le soir, en se couchant vertueusement auprès de sa femme (qu’au lieu d’appeler ma Poule il appelle ma petite Carpe), — notre Martin-Pêcheur dort du sommeil de l’ innocence sur l’oreiller de la vertu. Seulement, au lieu de rêver chien ou chat comme le
LE MARTIN-PÊCHEUR
vulgaire des mortels, il rêve poisson, et quelquefois même il rêve qu’il est brochet, et qu’il a l’agrément de poursuivre les goujons au sein même de leur élément. Le lendemain matin, il raconte ce rêve à son épouse, et cela fournit le sujet d’une conversation qui dure deux bonnes petites heures.
O Martin-Pêcheur! rien ne manquerait à ton bonheur et à la considération dont tu jouis dans la société, si, par malheur, tu ne pêchais pas un peu trop. . . . par Y intelligence !
LE VAUTOUR
oici un animal qui n’est pas seupgl jL| lement parisien, il se perpétue de père en fils dans les quatre»
SBI W vingt-six departements; car le ; propriétaire de Lyon n’est pas Ü#0 moins rapace que l’homme qui possède un immeuble dans la rue Saint-Denis ou Richelieu, — Il semble que cette rapacité et même celte férocité soit une chose attachée à tous les immeubles; car des individus qui avaient une grande bonté de cœur tant qu’ils payaient eux-mêmes leur terme, deviennent tout à coup des Vautours modèles du mo-
LE VAUTOUR
ment où un héritage inespéré les fait passer de la classe des locataires dans la classe des propriétaires ; alors ils deviennent vaniteux comme un premier ténor
ou un commissaire de police.
Quelques auteurs soutiennent la thèse que l’homme
LE VAUTOUR
en général, est plus bête que méchant ; mais nous ne sommes pas de cet avis, et nous soutenons , au contraire, qu’il est encore plus méchant que bête; et pour preuve, on n’a qu’à consulter les huissiers de Paris , surtout le lendemain des jours où , suivant l’usage antique et solennel , les locataires doivent payer leur terme. — Le Vautour n’admet aucun retard, aucune excuse; s’il n’a pas son argent le 15 avant midi, on peut être certain que le 16 il fait saisir les meubles du retardataire. — Après cela, on a vu cependant quelquefois des Vautours céder aux larmes d’une femme réduite à la misère par la maladie ou par la mort de son mari , et , en ce cas , notre propriétaire, se laissant attendrir bien malgré lui, accorde du répit — jusqu’au lendemain 17, à midi précis.
Passé ce dernier délai, notre Vautour, croyant avoir largement satisfait à tous les devoirs de l’ humanité, vient, dans une dernière visite, parler par l’organe delà loi et d’un huissier, — et alors notre
LE VAUTOUR
homme, assisté de ses recors, vient dresser l'inventaire du mobilier.
Une fois que le Vautour a fait mettre , non pas sur la paille , mais sur le pavé, une mère qui ne possède plus rien au monde que trois ou quatre enfants ayant très-faim, il s’empresse de prélever sur les trois ou quatre cents francs , produit de la vente du mobilier, — la somme de cinq francs , qu’il va verser au bureau d’un journal quelconque pour la souscription des inondés de Lyon! en ayant soin de stipuler que son acte de munificence sera inséré dans le plus prochain numéro, et tiré à douze ou quinze mille exemplaires, — et il veille bien à ce que son nom soit escorté de la qualité de propriétaire, telle rue, tel numéro. — Notre gaillard aurait bien envie d’ajouter : Il y a un logement fraîchement décoré à louer au troisième ; — mais le caissier du journal ne souscrit pas à cette idée.
Le Vautour, à l’instar de l’inventeur du calendrier
LE VAUTOUR
grégorien, ne reconnaît que quatre grandes fêles dans le courant de F année; seulement, ces jours ne concordent pas avec les dates fixées par le calendrier cité ci-dessus. — Les quatre fêtes du Vautour tombent le 15 janvier, le 15 avril, le 15 juillet et le 15 octobre, époques où les Parisiens ont l’agrément de recevoir la visite de leur propriétaire, et de recevoir un autographe de ce personnage, un autographe payé fort cher, mais peu précieux.
Lorsque le soleil se lève pour éclairer un de ces jours solennels, le Vautour se lève dès six heures du matin et s’arme de sa plus belle perruque rousse. (Presque tous les Vautours portent des perruques rousses, qui ont la prétention d’être blondes.)
La laitière du quartier ne s est pas encore installée sous sa porte cochère, que déjà le Vautour a rom-
E VAUTOUR
mencé sa ronde , pour présenter à ses locataires ses civilités et sa quittance.
Les locataires fort jeunes ayant encore peu r expérience des hommes et des Vautours, s’imaginent qu’en étant très-polis avec leur propriétaire, en lui offrant une chaise et même de la pâte de Regnauld , ils parviendront à obtenir un peu de répit. — Erreur! profonde erreur ! — Autant vaudrait tenir des propos agréables à un tigre ou à un rhinocéros, cela produirait absolument le même effet; — on aurait beau parler pendant deux heures , ce serait toujours comme si l’on chantait.
D’autres locataires non moins jeunes , et tout aussi peu ferrés sur l’Histoire Naturelle, pensent que, lorsqu’ils ont le propriétaire sous la main, l’occasion est bonne pour leur parler de petites réparations locatives, telles que papier peint, marbre de cheminée, boiseries, etc., etc. — Le Vautour promet
LE VAUTOUR
les réparations , emporte l’argent , et laisse les papiers et les boiseries dans le même état humiliant; — ii moins pourtant que. Vautour de première classe, notre propriétaire , informé que toutes les cheminées fument , ne profite de cette réclamation pour augmenter le loyer de cinquante francs. — Cela s’est vu !
Ma parole d’honneur, il y a des moments dans la vie où l’on regrette vivement de n’être pas moineau franc, chat sauvage ou Bédouin, ne fût-ce que pour n’avoir plus de relation avec un propriétaire.
Après avoir fait sa ronde générale , depuis la boutique jusqu’au septième étage , le Vautour rapporte sa proie dans son domicile; et là , tout en comptant ses
écus, et tout en faisant passer au trébuchet ceux qui lui paraissent un peu rognés, il se lamente sur le bas prix des loyers , et sur la triste position des malheu-
LE VAUTOUR
reux propriétaires , qui ne parviennent à taire rapporter à leurs fonds que sept ou huit pour cent.
De tous les animaux connus, les Vautours sont ceux qui donnent le plus d’occupation aux juges de paix. — Les chiens, les paillassons et les enfants sont d’ordinaire les sujets de ces guerres civiles qui désolent presque toutes les maisons parisiennes. — Puis, h défaut de ces objets, le Vautour se raccroche aux clous enfoncés dans les cloisons, aux planches, aux sonnettes, aux serrures, etc., etc.
Comme en général les propriétaires n’ont rien à taire, et que naturellement l’oisiveté les ennuie, ils font des procès pour se distraire , tandis qu’il leur serait si facile de s’occuper d’une manière philanthropique, en faisant des réparations dans les logements de leurs locataires.
LE VAUTOUR
Aussi, quand un Vautour vient à décéder, il est bien rare qu’il soit pleuré par les contemporains qui occupent son immeuble, et il est encore plus rare que ces contemporains s’adressent à M. Gannal pour conserver le plus longtemps possible les restes de cet animal peu chéri. — Ce qui n’empêche pas qu’on inscrive en lettres d’or sur sa tombe : Ci-gît M. ***, bon père , bon époux , excellent propriétaire . — La ville de Paris lui concède même ces qualités à perpétuité, — quand la famille veut bien y mettre le prix marqué par le tarif.
L’HUITRE.
l faut reconnaître que rien n’a été fait inutilement clans la création. — Tout ce qui est sorti des mains de la nature est parfaitement perfectionné ; — oui , Monsieur , le nez d’Odry luimême, qui, au premier abord , semble avoir un peu trop outre-passé le modèle fourni par Roxelane ; n’est pas retroussé sans un but quelconque, que l'on découvrira sans doute parfaitement un peu plus tard. — N’anticipons pas sur les événements.
Il n’est pas un animal , pas un végétal dont on n’ait fini par apprécier les qualités après quelques siècles d’investigations. — Le chat ne fait-il pas aujourd’hui
L'HUITRE.
de délicieuses gibelottes de lapin? — Le colimaçon n’est-il pas fort apprécié parles personnes enrhumées qui aiment le jujube? — Et qui se serait douté , il y a cinquante ans, que chaque taureau , outre de succulents biftecks, pouvait fournir une immense quantité de petits pots de graisse d’ours?
Enfin , pour couper court à ce préambule , qui pourrait nous mener beaucoup trop loin , si nous voulions continuer à passer en revue tous les règnes de la nature , nous sautons par-dessus le mouton , la girafe et le dromadaire , pour arriver immédiatement au mollusque intéressant qui a fourni le titre du présent chapitre.
L’Huître, si appréciée des gastronomes pour ses qualités physiques, a été, à ce qu’il paraît, moins
bien partagée par la nature sous le rapport des qualités morales; car son nom est devenu le synonyme de stupidité. — Un député quelconque auquel on a])-
L’HUITRE.
pliquerait en pleine Chambre la qualification (l'Huître, aurait bien peu le sentiment de sa propre dignité si d’abord il ne montait pas a la tribune pour s’écrier que cette expression n’est pas parlementaire; puis si, en second lieu , il ne vengeait pas son honneur outragé.... en traduisant son antagoniste devant la police correctionnelle.
L’Huître a encore donné son nom à une autre classe de mortels; — nous voulons parler des infortunés qui , par leur condition sociale , sont attachés pendant trente ans de suite à la même place, au même tabouret, a l’instar du coquillage, cloué pendant toute sa vie au même rocher. — Exemples : — les expéditionnaires des bureaux ministériels, les receveurs de sous aux ponts sujets à péage, etc., etc. — Il ne faut pas être affligé d’un tempérament volcanique pour exercer ces emplois; car sans cela on userait prodigieusement de paille de chaise en se trémoussant du matin au soir sur ce siège , ou , si vous aimez mieux , sur ce banc de douleur.
L’Huître est heureusement douée par la nature de nerfs fort peu irritables , et il ne coule dans ses veines que du sang mélangé de limonade. — Aussi ses plus grandes et ses plus fortes distractions consistent-elles à lire le Constitutionnel , et à faire une promenade au Luxembourg ou à la Petite- Provence. — - Par exemple, entendons-nous bien sur les mots i — l’Huître entend par faire une promenade , aller s’asseoir sur un banc et y rester bien tranquillement pendant trois heures ou trois heures et quart , en compagnie de cinq ou six
L’HUITKE.
autres promeneurs. — C’est littéralement un banc <r Huîtres.
Par exemple, on embellit ce laps de temps par quelque conversation palpitante d’intérêt, et chacun donne sa petite opinion sur la question Æ Orient, la question des sueres ou la question des /uirengs-saurs ; et, comme cette opinion a été puisée par chaque interlocuteur dans le même Constitutionnel , il s’ensuit que la discussion n’est jamais très-vive, parce que chacun répète identiquement la même phrase que son voisin.
Lorsque l’hiver couvre de frimas les bancs des Tuileries, l’Huître, qui est très-frileuse, renonce à sa promenade habituelle et se dirige vers le quai de l’Horloge, — ainsi nommé parce qu’on y voit depuis un temps immémorial un thermomètre, — avec un petit
L’HUITRE.
manchon gris et un gros nez rouge, pour consulter rinstrument de T ingénieur Chevalier.
Puis, quand le soir arrive, l’Huilre va se blottir contre le poêle d’un café, et se met à consommer quinze ou dix-huit... journaux. — Ordinairement cependant notre homme y ajoute une demi-tasse, jouée au domino en trois cents points , — partie liée.
Par exemple , il est une chose à laquelle notre homme ne manque jamais, — c’est de mettre dans sa poche les deux ou trois morceaux de sucre qu’il a la douleur de ne pouvoir pas consommer. — -'Quand j’assiste à ce déplorable spectacle , j’éprouve le besoin de me voiler le front.
Après cela, il faut être juste , l’homme qui se livre
I/HUITIŒ.
a celle chose humiliante n’est plus d’ordinaire dans l'âge des passions, de la galanterie el de la magnificence; il est entré dans la période du catarrhe, du gilet de flanelle et de l’avarice. Il est à remarquer que
[dus cet animal à deux pieds , sans plumes et à paletot, qu’on appelle homme , avance vers la seconde vie où l’on n’a plus besoin de rien, plus il cherche à économiser sur toute espèce de choses , et surtout sur le sucre des maîtres de café. Vous me direz peut-être que celle remarque n’est pas neuve et que vous l’avez déjà faite souvent vous-même?... Tant mieux, Monsieur; cela me prouve votre intelligence, et je suis charmé d’être lu par vous.
Nous comprendrions à la rigueur cet excès d’économie si nous vivions encore à l’époque ou le sucre se payait six francs la livre; mais c’est impardonnable
294 L’HUITRE.
aujourd’hui, que l’on en voit, derrière tous les vitraux d’épiciers , à seize sous , sans le papier et avec les mouches.
Et puis , je vous le demande , ou plutôt je le demande au personnage en question, de quelle utilité peut lui être cette denrée coloniale , lorsqu’elle a fait un séjour de quelques heures dans sa poche , en compagnie d’une clef, d’une tabatière, et de pas mal de sous, dont quelques-uns de Monaco? Un verre d’eau sucrée, assaisonné avec des ingrédients pareils, ne peut être bon qu’à préparer, au détriment de qui le boit, une analyse chimique judiciaire à M. Orfila, ou à tout autre alchimiste français.
Uhez quelques vieux rentiers du Marais, le sucre
L’HUITRE.
est une véritable monomanie : ils en l’ont collection, ils entassent morceaux sur morceaux , sans y toucher jamais; et à leur mort, lorsqu’on dresse l’inventaire, l’héritier peut s’établir épicier rue des Tournelles, avec six ou huit cents kilogrammes de sucre tout cassé, dont quelques-uns remontent au Directoire, et dont quelques autres sont enveloppés de papier comme des nougats , attendu qu’ils ont été repêchés, dans le temps, au fond de verres d’eau jugés suffisamment sucrés.
Certains de ces collectionneurs de fragments de sucre en disposent cependant quelquefois en faveur des enfants au-dessous de sept ans; ils leur offrent volontiers de ces morceaux panachés de tabac et de vert de gris; ils appellent cela de petites friandises . Et l’on s’étonne ensuite si tant de jeunes Français ont des nuits fort agitées !
Ceci vous prouve suffisamment , j'espère, que les personnes qui ont l’infirmité de mettre des morceaux de sucre dans leur poche doivent être regardées,
L’HUITRE.
selon l’expression de Massillon , comme les antépénultièmes des hommes. 11 n’existe qu’une classe inférieure , celle des messieurs qui ne sortent pas sans avoir fourré dans leurs poches de petiles ou même de grandes cuillères. Ceux-là sont véritablement, toujours d’après Massillon, les derniers des derniers!
Vers l’àge de quatre-vingts ans, l’Huître se décide à faire une fin , et alors , si la métempsycose n’est pas un vain rêve, notre homme se trouve transplanté sur les côtes de l’Océan; il y est parfaitement à sa place , et il a le droit de passer derechef des jours filés d’or et de soie, au sein de l’eau salée, — jusqu’à ce qu’un pêcheur vienne l’arracher de sa nouvelle demeure pour l’expédier de nouveau vers Paris, en compagnie de douze douzaines de ses semblables.
L’HIRONDELLE D’HIVER
endant bien longtemps toutes les académies du monde ont proposé des prix pour couronner l’auteur du meilleur Mémoire sur l’intéressante question d’histoire naturelle que voici : — Que deviennent les hirondelles pendant f hiver? Ce à quoi quelques hommes très -savants ont répondu qu’elles partaient pour des pays plus chauds ; — d’autres individus non moins savants, non moins décorés de plusieurs ordres et non moins vaccinés, ont prétendu , au contraire, que lesdites hirondelles ne se mettaient nullement en voyage à l époque des hais Musard, et que ces volatiles, très-frileux à la vérité , se contentaient , pour éviter f onglée ,
L’HIRONDELLE D’HIVER
de s’enfoncer dans la vase des marais du voisinage; enfin, il n’est sorte d’hypothèses plus ou moins absurdes qui n’aient été mises en avant, sans qu’aucun de ces Messieurs soit encore parvenu à gagner le prix proposé par l’Académie, prix magnifique consistant en une médaille d’or de trois francs cinquante centimes, bijou contrôlé par la Monnaie de Paris, et bénit par le maire du dixième arrondissement.
Bref, tous les savants sont toujours a la recherche de la découverte du problème.
Enfin, là n’est pas la question dont il s’agit en ce
L’HIROiNDELLE D’HIVER.
moment; les hirondelles sont parfaitement maîtresses de faire ce que bon leur semble; mais nous nous étonnons de ce qu’une foule de savants s’occupent depuis de longues années à faire ainsi des discours oiseux aux oiseaux, sans s’occuper le moins du monde de l Hirondelle bipède, qui, chaque année, annonce invariablement le retour de, l’hiver.
Cette Hirondelle , bien connue de tous les gamins de Paris, n’est rien autre que le marchand de marrons. Aussi, quand on voit apparaître son nid dans l’encoignure du marchand de vin , le gamin de Paris se livre à celte prophétie : « En vérité , en vérité , je vous le dis, le temps des cotrels s’approche! »
Celui qui ne prête pas l’oreille à cet avertissement salutaire, et qui n’achète pas sa provision de bois , s’expose a souffler dans ses doigts quand la bise est
L HIRONDELLE D’HIVER
venue. — Gr, ce genre de chauffage peut être économique, mais il est incomplet; car la bouche est un calorifère peu perfectionné jusqu’à ce jour.
L’Hirondelle d’hiver n’est pas moins chérie des grisettes que des gamins; le marron est Lame de toutes les soirées données au sixième au-dessus de l’entresol. Il n’y a rien qui fasse passer le temps comme d’éplucher et de manger, tout en causant , cent cinquante ou cent soixante marrons. Par exemple, il est rare qu’on aille jusqu’à deux cents.
Le marron n’a pas élu son domicile rien que dans les mansardes ; il fait aussi le plus bel ornement des fêtes nocturnes données au rez-de-chaussée , dans les loges des concierges. — Toutes les bonnes de la maison prennent part à ces soupers de Ballhazar, qui rapprochent tous les étages ; et le fruit de Lyon joue même un rôle conciliant dans la société. — Plus d’une petite inimitié qui datait du printemps s’est vue étouffée par les marrons, — et la réconciliation était complète après le premier verre de cidre.
Ne méprisez pas trop ces soirées populaires ornées
L’HIRONDELLE D’HIVER
des rafraîchissements dénommés plus haut; — plus d'une réunion au premier étage offre des accessoires encore plus difficiles a avaler ; — ne fût-ce que des lectures de drames qui doivent être éternellement inédits, attendu que tous les directeurs de Paris ont le mauvais goût de les refuser. — Le mancenillier n’est pas plus terrible que le voisinage d’un de ces personnages a manuscrits.
Quand on a la précaution de se placer auprès de la porte , on peut s’esquiver au milieu d’une tirade à effet; — mais jugez du supplice, quand par hasard on tombe sur une maîtresse de maison qui compose elle-même de petites machines en vers ! — La politesse française exige impérieusement que l’on reste jusqu’à la fin de la lecture, et quand tout est terminé, il faut apporter son contingent de compliments et de points d’exclamations.
Mais aussi c’est bien fait ! — Pourquoi diable s’être
L’HIRONDELLE D’HIVER
lait présenter chez une dame qui a le projet de se faire intituler dixième Muse ?
O Mesdames ! laissez donc à vos adorateurs le soin de faire des vers en l’honneur de vos beaux yeux, et ne prenez pas vous-mêmes cette peine ; — car presque toujours l’inspiration poétique a pour déplorable effet de défriser vos cheveux, de jaunir votre front , de noircir vos doigts et de rougir votre nez.
L’ Hirondelle d’hiver séjourne jusqu’à la fin de mars; puis, un beau matin, elle émigre tout à coup, sans avoir formé le moindre rassemblement préparatoire, à l’instar des hirondelles d’été, qui ont choisi le palais de l’Institut pour leur bureau des passe-ports.
Par suite d’un revirement immanquable, dès qu’on
L’illUONDELLE D'HIVER.
voit apparaître le marchand de coco, on voit disparaître le marchand de marrons; il semble que ces deux personnages, bien faits cependant pour s’estimer et même s’aimer réciproquement, puisqu’ils ne se font nullement concurrence, il semble, disonsnous, que ces deux personnages se soient voué une haine implacable : — jamais la main noire de l’un n’a serré la main jaune de l’autre; jamais la casquette de loutre de celui-ci n’a fait une politesse au chapeau de paille de celui-là; jamais enfin le débitant du fruit étouffant de Lyon ne s’est trouvé en face du cabaretier ambulant qui colore l’eau de la Seine à l’aide de ces petits morceaux de bois idolâtrés par les gendarmes enrhumés du cerveau.
Qui nous expliquera ce mystère social?
P. S. — Au moment de mettre sous presse , un jeune apprenti de l’imprimerie, ayant de nombreuses rela-
L’HIRONDELLE D’HIVER
lions de commerce avec le marchand de marrons el le marchand de coco, a demandé à nous parler en particulier pour nous faire une révélation importante sur celte double branche de l’industrie parisienne. — Ce jeune homme, qui donne les plus belles espérances pour l’avenir, et dont le nez est fin, spirituel, et qui même serait un nez totalement voltairien s’il n’était pas entièrement odryen , nous a donné le mot du logogriphe qui nous occupait. — Le marchand de marrons et le marchand de coco ne sont qu’un seul et même individu! — Et la preuve, c’est qu’il y a deux jours un marchand de coco a présenté au jeune homme en question une note montant à trois sous, pour des marrons livrés , consommés et non soldés.
Lejeune homme a accueilli cette insolente réclamation tomme elle le méritait.
Le mystère social est expliqué!
LE GOBE-MOUCHE
ystifié trois cent soixante-cinq fois dans le courant de l’année, le Gobe-Mouche parisien arrive à la Saint-Sylvestre avec la même candeur qu’il possédait au premier janvier précédent ; il conserve cette aimable innocence jusqu’à la fin de ses jours.
Le Gobe-Mouche, plus encore peut-être que le Pigeon , est un animal essentiellement parisien , — et sa race est encore bien plus nombreuse. Cela s’explique facilement. Tout le monde n’a pas les moyens d’être Pigeon, puisque pour se faire plumer
LE GOBE-MOUCHE
il faut commencer par avoir des plumes ; tandis que le premier comme le dernier venu a totalement les moyens d’ouvrir un large bec et d’avaler toutes les bourdes qu’on veut bien vous offrir dans la conversation ou dans les papiers publics.
Le Gobe-Mouche, que l’on rencontre dans tous les quartiers et dans toutes les conditions , habite cependant principalement les alentours de la Place-Royale, — région dont nous avons déjà eu occasion d’entretenir nos lecteurs à propos de V Huître et autres animaux de ce genre.
Le Gobe-Mouche diffère de l’Huître en ce que ce mollusque demeure très-souvent dans une sorte de somnolence perpétuelle , tandis que le Gobe-Mouche éprouve continuellement le besoin d’avaler une foule de nouvelles plus monstrueuses les unes que les autres.
LE GOBE-MOUCHE
L’Huître , rencontrant par hasard un autre coquillage de sa connaissance, se contente de dire : « Il fait plus beau temps aujourd’hui qu'hier, » — ou toute autre phrase analogue; tandis que le Gobe -Mouche ouvre immédiatement la bouche pour saisir au vol une nouvelle totalement extraordinaire.
11 y a trois ou quatre ans, à l’époque où un spirituel anonyme fit la fameuse relation des grandes découvertes faites dans la lune par un fameux astronome anglais , le Gobe-Mouche ne rentrait pas chez lui, le soir, sans avoir contemplé l’astre des nuits pendant deux heures pour tâcher d’apercevoir quelques-uns des habitants de la lune , qui , au dire de
LE GOBE-MOUCHE
F article du journal , portaient des ailes plus que de pigeon. — C’est inouï le nombre de rhumes de cerveau contractes à cette époque par les Gobe-Mouches parisiens 7 qui faisaient un cours d’astronomie les deux pieds dans le ruisseau de la rue Saint-Denis.
Du reste, il n’y a que demi-mal tant que le Gobe- Mouchc ne consomme que des nouvelles de ce genre.
LE GOBE-MOUCIIE.
3oy
— Mais cela devient beaucoup plus dangereux pour lui , si , fréquentant la Bourse en qualité de petit rentier, il donne dans tous les panneaux que tendent les oiseleurs du lieu. — iVlors notre volatile rentre totalement dans la classe déjà décrite des Pigeons, — et, ce qu’il y a de plus malheureux pour lui , des Pigeons plumés.
Les politiques de la Bourse 11e se gênent pas pour trancher dix fois par jour le nœud gordien qui entortille la question d’Orient. — Nos gaillards 11e se gênent pas pour faire mouvoir des armées de cinquante mille Anglais , pour bombarder et pulvériser Alexandrie, ou pour faire mourir Méhémet de la coqueluche ou de toute autre maladie orientale qui vous saisit à la gorge, — telle que le cordon, par exemple. Il n’y a pas de journaliste à Paris qui puisse lutter en fait de nouvelles avec les Boursicoteurs, et pourtantDieu sait, et vous savez aussi probablement, si les fabricants de premiers-Paris et d’autres articles analogues, manquent d’imagination pour remplir, trois cent soixantecinq fois dans l’année, ces morceaux de papiers carrés que l’on vend quatre-vingts francs par an, dans leur nouveauté, et quatre sous la livre le lendemain du jour de leur apparition. — Quant aux journaux à quarante francs, la perte est beaucoup moins grande, puisque l’épicier en donne aussi le même prix : — pas quarante francs, bien entendu, — quatre sous.
Le Gobe-Mouche avale toujours toutes ces nouvelles avec une confiance absolue, par la raison excellente qu’elles lui oui été débitées avec beaucoup d’assu-
LE GOBE-MOUCHE
rance, et que même la personne, pour prouver leur vérité, a donné sa parole d’honneur la plus sacrée.
Le Gobe-Mouche provincial, qui prend un beau malin la diligence Laffitte et Gaillard pour venir admirer la capitale de sa patrie, est ordinairement exploité, dès son arrivée , par ces cicerones trop complaisants qui guettent continuellement dans la cour des messageries l’apparition de quelques-unes de ces bonnes figures qui semblent dire : — « Monsieur, allrapezmoi , je vous en prie ; Monsieur, faites-moi le plaisir de m’attraper ! »
Le candide voyageur est ordinairement servi h
LE GOBE-MOUCHE
souhait, et lors de son retour dans sa ville natale, s’il rapporte beaucoup de souvenirs des monuments de Paris , il rapporte beaucoup moins de foulards que sa malle n’en contenait un mois auparavant. — Et ce qui contrarie le plus notre Gobe-Mouche, ce n’est pas d’avoir égaré une douzaine de foulards , une montre et deux tabatières , c’est de n’avoir pas pu visiter l’intérieur de l’obélisque, quand son guide obligeant lui avait cependant bien promis d’obtenir pour lui cette permission de M. le préfet de police.
Quand nous disons que toutes les classes de la société fournissent des Gobe-Mouches , cela est vrai lors de quelques grandes crises politiques, où la masse des citoyens ajoute foi à une foule de belles promesses et de programmes magnifiques , s’annon-