‹ Muséum parisienChapitre 7 sur 14 · LE CII4T · texte numérisé non relu

LE CII4T

e présent personnage n est nullement de fantaisie; vous en trouvez un modèle, sinon même plusieurs modèles, dans chaque ministère; — car le Chat est le pendant , ou , si vous aimez mieux .

F antagoniste naturel du Chien du Ministre; — mais, bien différent en cela de son rival, au lieu de s’attacher a un homme , — qui est fort mobile . — il a eu la

LE CH&T DU MINISTÈRE

précaution de s’attacher à perpétuité à un immeuble.

On aurait beau changer quinze Fois de ministres dans le courant d une seule année , que le Chat du Ministère resterait toujours inamovible, — faisant patte de velours à chaque nouvel arrivant,— et, plus prudent en cela que les autres chats, ne montrant les ongles à personne , pas même aux ministres destitués , parce qu’il sait par expérience que dans ce chasse z-croisé qu’on nomme Gouvernement Parlementaire, les mêmes ministres arrivent, s’en vont, reviennent, ressortent, puis rereviennent, et toujours ainsi de suite; — ce qui fait que notre gaillard a pris f excellente habitude de ménager la chèvre et le chou.

À vrai dire même , le Chat du Ministère n’est pas un personnage tout à fait inutile; car il fait ordinairement l’éducation du nouveau ministre, qui, la plupart du temps, tombe sur son fauteuil comme s’il arrivait des nues. — Vous m’avouerez qu’un avocat qui arrive au ministère du commerce ou de la marine a bien quelques petites choses à apprendre, et le Chat du Ministère vient immédiatement offrir ses services

LE CHAT DU MINISTÈRE

en faisant le gros dos. — Ce n’est pas que monsieur

l’avocat n’ait la science infuse , — on ne doute pas le moins du monde de ses connaissances universelles , — mais enfin on peut toujours lui apprendre quelques petites choses , ne fût-ce que le nom de ses chefs de bureaux et la manière de s’en servir.

Et puis , c’est le Chat du Ministère qui seul a la Ira-

LE CHAT DU MINISTÈRE

dilion des belles manières, qui enseigne comment X Excellence (ce litre ne se donne plus publiquement, mais le ministre ne se formalise pas quand on le lui décerneen particulier), comment l’Excellence, disonsnous, doit porter son habit de cour, son épée, son chapeau a plumes; — comment elle doit saluer les

princes, — et principalement la manière dont elle doit distribuer de l’eau bénite de cour à tous les solliciteurs qui viennent encombrer son antichambre et son salon.

LE CHAT DU MINISTÈRE

plus fatigante pour un ministre. La France a tellement produit de Français depuis une vingtaine d’années , que toutes les carrières et toutes les administrations sont encombrées d’une foule de postulants. — Jadis le canon impérial faisait place à pas mal d’ambitions; mais aujourd’hui , le seul canon des Invalides retentit pour les baptêmes , et ces baptêmes ne font que redoubler la foule des pétitionnaires qui soupirent après une petite part du gâteau du budget. — Vous savez qu’on n’a pas compté moins de quinze cent quatrevingt-sept postulants pour la place d 'exécuteur des hautes-œuvres qui devint vacante dernièrement à Versailles! — Pourtant, bon nombre de personnes éprouvent encore quelque légère répugnance pour exercer cet emploi de confiance. — Eh bien! imaginez-vous alors ce que doit être la cohue des pétitionnaires qui aspirent après une sous-préfecture ! . . . — espèce de ministère au petit pied où l’on est entouré des hommages d’un lieutenant de gendarmerie, d’un receveur des contributions, et quelquefois même d’un sous-inspecteur des douanes.

C’est-à-dire qu’aujourd’hui on ne peut plus avoir l espérance d’obtenir cet emploi sans pétitionner au moins pendant quinze ans. Aussi bon nombre de pères de famille, pleins de prévoyance pour l’avenir, et profilant de leur position de député ou d’électeur influent, conduisent chaque semaine leur jeune fils âgé de huit ans aux soirées de messieurs les ministres; — à chaque visite ils rappellent à Son Excellence qu’elle a bien voulu promettre une sous -préfecture

l.K CHAT DU MINISTÈRE.

au jeune homme, qui donne les plus brillantes espérances, et qui, à l’heure qu’il est ne consentirait pas à trahir le gouvernement même pour un bâton de sucre de pomme de Rouen.

Quand une fois il a rempli ses premières fonctions, le Chat du Ministère reprend ses occupations ordinaires, et, en sa qualité de chef d’une division quelconque, taille des plumes, lit le journal, arrange ses ongles, et mâchonne un cure-dent, — tout cela bien régulièrement tous les jours, de onze heures h trois heures. — S! est bien entendu que ces divers travaux sont coupés par des exclamations sur la vie de forçat que mène le malheureux chef de division, cloué ainsi à son bureau pendant que la nature verdoie, que le

LE CHAT i)l MINISTÈRE.

soleil chatoie, et que le chemin du Bois de Boulogne poudroie ! — C’est fort triste ; mais enfin il faut bien que tout le monde porte sa chaîne !

On a vu quelquefois, rarement il est vrai, mais enfin on a vu des ministres prendre en grippe le Chat du Ministère et chercher à le renvoyer des bâtiments auquels il s’était inféodé depuis de nombreuses années; mais notre Chat ne se tient pas facilement pour battu : si 011 le chasse pendant le jour, il revient pendant la nuit.

Puis, lorsque le Constitutionnel annonce que l’horizon politique se couvre de nuages, le Chat, au lieu de se passer la patte par-dessus l'oreille comme ses autres confrères de race féline , se met h lustrer sa fourrure de plus belle pour aller présenter ses hommages au nouveau ministre.

Bref, notre Chat s’accommode tellement de tous les nouveaux arrivants, et leur débite si invariablement la même harangue de félicitation , qu’il trouverait

LE CHAT DU MINISTERE

moyen de faire sa cour même à un vulgaire melon.

Vous trouvez ce métier assez plat, me dites vous. — Vous m’étonnez. — Consultez le saltimbanque Bilboquet , et il vous prouvera que c’est de la haute comédie.

L’OURS

/Aa> ONSiEüR, vous n’êtes pas sans

avoir déjà rencontré clans la société ou dans les Foires de village un de ces intéressants quadrupè- ,p des ramenés tout exprès des Alpes ou des frontières du Danemark pour se livrer à toutes sortes d’exercices gracieux sur un bâton , ou même sur la guitare , comme dans /’ Ours et le Pacha du théâtre des Variétés. Vous n’êtes pas sans avoir consacré plusieurs journées de votre enfance à contempler les gentillesses du pensionnaire du Jardin des Plantes , de cet animal surprenant qui dévore également de petits

L'OURS

gâteaux très-tendres et de vieux vétérans très-coriaces. Eh bien , cela se trouve à merveille, car précisément ce n’est pas de cette espèce d Ours que je veux vous entretenir pour l’instant.

L’Ours dramatique est un animal qui ne dévore jamais ses victimes : il se contente de les endormir profondément. — Pour tout vous apprendre en un mot, on nomme Ours , dans l’argot dramatique, ces ouvrages mal léchés qui ont moisi longtemps dans les cartons poudreux, et qui ne sont représentés un jour que grâce à l’ascendant que l’auteur a su prendre sur un directeur par de nombreux succès, ou par tout autre moyen. On ne les joue que par complaisance..., non pas pour le public.

11 n’est pas un seul des deux ou trois cents auteurs dramatiques de Paris qui ne possède dans le fond de ses tiroirs quelque petit Ours, fruit d’un premier commerce avec les Muses, avorton infortuné qui n’a pu parvenir h voir la lumière des quinquets, et qui, s’il arrive un jour à s’y produire, tombe immédiatement dans le trou du souffleur, perforé de vigoureux coups de sifflet.

Souvent le public s’étonne beaucoup en voyant re-

L’OURS

présenter un vaudeville excessivement faible , bien qu’il soit signé du nom d’un de nos auteurs le plus en vogue. Ce vaudeville déplorable est tout simplement un Ours qui a été commis, il y a dix ou douze ans, par l’auteur fort jeune alors , et qui a profité des circonstances pour essayer d’exploiter cette pièce arriérée. Un beau matin , le célèbre vaudevilliste a ouvert son carton aux Ours, et, prenant un plumeau, il a secoué la poussière qui ternissait sa noble fourrure. — Armé de son rouleau , notre auteur se rend chez le directeur, qui ne peut rien lui refuser, — pas même la lecture d’un Ours , — et immédiatement il procède au martyre de sa victime.

L’ infortuné directeur, qui a bâillé à se démantibuler la mâchoire, ne se permet pas la plus petite observation, et fait monter la pièce imposée par son terrible auteur, qui serait capable de ne plus travailler désormais pour son théâtre si l’on refusait de jouer son Ours. — Les auteurs même les plus laids ont plus de caprices que les jolies femmes.

L’OURS

Le jour où l’on se décide à lire la pièce aux acteurs, la répétition de la même scène narcotique a lieu ; seulement , elle est considérablement augmentée : — les malheureux arlistes , condamnés a quatre heures d’opium forcé , regrettent vivement de ne pas être nés en Chine, où cette drogue est sévèrement prohibée.

Le père de l’Ours, qui voit son enfant avec des yeux qui nécessairement sont très-paternels, est loin de le trouver mal léché; il se flatte qu’a l’aide de cinq ou six couplets nouveaux, ce vieux vaudeville sera complètement rafistolé et mis au goût du jour. Hélas ! la plupart du temps le public, le bon public! ou plutôt le mauvais public ne regarde pas Chimène avec les

L OURS

yeux de Rodrigue , et il fait sauter l’Ours au son d’une musique qui n’emprunte au galoubet que ses notes les plus désagréables.

Ce son , qui est excessivement acide, produit sur le malheureux auteur l’effet de l’oseille préparée dans une casserole mal étamée , et il s’empresse de quitter les coulisses en faisant une grimace très-significative.

L’impitoyable parterre n’en continue pas moins à siffler avec un acharnement sans pareil, et lorsque la pièce est enfin terminée, Facteur chargé de dénoncer au public le nom du coupable ne livre que le nom d’un des trois cent soixante-six saints qui figurent sur le calendrier des années bissextiles. Alors on recommence à siffler de plus belle, et le souffleur lui-même

L’OURS

éprouve le besoin de se boucher les oreilles. C’est un succès soufflé.

Tous les auteurs n’ont pas le privilège de faire siffler leurs Ours dans leur théâtre habituel ; bon nombre d’entre eux sont obligés, pour se procurer cet agrément , d’entreprendre un lointain voyage vers les théâtres subalternes , dont le répertoire se compose en grande partie d’ Ours successivement refusés par tous les autres théâtres de la capitale. Ce qui n’empêche nullement que ces vaudevilles moisis ne soient sifflés de fond en comble, et ce qui épargne seulement au père de l’Ours le désagrément de lire le lendemain dans tous les journaux le compte-rendu des sifflets de la veille.

Quelquefois, des auteurs qui se bercent d’une foule d’illusions font des projets magnifiques avec les droits qu’ils espèrent tirer de leur pièce. — Imprudents, qui ne réfléchissent pas qu’on ne doit pas vendre la peau de l’Ours avant qu’il ne soit.... applaudi !

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