‹ Muséum parisienChapitre 6 sur 14 · DU MINISTRE · texte numérisé non relu

DU MINISTRE

iiaqüe fois qu’un nouveau ministre vient prendre possession de son hôtel et de son portefeuille, il amène avec lui sa femme , s’il est marié, ses enfants, s’il en possède, — plus, un personnage indispensable qui lui sert de bras droit, et quelquefois même de bras gauche. — Ce personnage est son secrétaire intime, son factotum, son Lazzarile, son Gringalet : — c'est lui qui lui donne le balancier, et qui lui met sous les souliers le blanc d’Espagne sans lequel on ne peut se livrer

LE CHIEN DU MINISTRE

aux périlleux exercices de la haute comédie politique.

Ce personnage s’intitule, en tète de ses lettres et sur ses cartes de visite, secrétaire particulier ; mais dans les bureaux de tous les ministères il est beaucoup plus connu sous le nom de Chien du Ministre. — Cette expression peut ne pas être parlementaire , mais elle est parfaitement juste; — et même, nous ne voyons là-dedans rien d’offensant, car, de tout temps , le caniche fut le symbole de la fidélité.

A l’instar du compagnon de saint Roch , le compagnon du Ministre suit son maître partout où il se transporte , à la ville comme à la campagne , — hormis pourtant à la Chambre des Députés, parce que l’huissier de service ne le laisserait pas passer, — il serait forcément consigné au dépôt des cannes et parapluies.

Le Chien du Ministre est plus ministre que le Ministre lui-même, car c’est lui qui ouvre toutes les lettres, qui assigne tous les rendez-vous; et avant

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d’arriver à Son Excellence, il faut d’abord faire antichambre chez son secrétaire. — Aussi se permet-il communément de trancher du sultan , et d’avoir ses huissiers et ses gardes particuliers, qui ne viennent lui adresser la parole qu’en faisant les salamalecks les plus orientaux. — S’il ne se permet pas d’eunu¬

ques, c’est que les usages et les commissaires de police européens s’y opposent. Peut-être cela viendrat-il plus tard, il ne faut désespérer de rien.

On dit qu’il vaut bien mieux s’adresser à Dieu qu’à ses saints; mais par malheur, dans tous les ministères, il faut d’abord adresser son oraison aux saints (si nous disons Saints , c’est uniquement pour continuer la même parabole , car les Caniches ministériels ne fournissent que fort peu de sujets pour la canonisation; M. Gannal a le droit de les embaumer, mais voilà à quoi se bornent tous les honneurs qu’on peut leur rendre après leur mort). Quand on veut réussir auprès de cet important personnage, il faut avoir toute la souplesse du caout-

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ehouc; jamais on ne fait de salutation trop basse.

Quand on embrasse la profession de pétitionnaire , il faut bien se résignera tous les petits désagréments qu’elle comporte , sauf à se dédommager plus tard, quand on a obtenu la sous-préfecture ou le bureau de tabac que Ton convoitait. — Alors, on ne reçoit les gardes champêtres que lorsqu'ils vous adressent la parole à la hauteur du jarret; — et si l’on débite du pur virginie , on ne le sert qu’avec un air de protection , — à moins qu’on n’en achète plusieurs kilogrammes.

Le Chien du Ministre fait bien de profiter de sa posilion pour satisfaire ses idées de grandeur, car cette position sociale n’est pas éternelle, tant s’en faut ! — Les ministres français ne vivent guère plus que les hannetons de la même nation, — c’est-à-dire six semaines ou deux mois; — et encore n’arriventils pas tous à cette caducité. On a vu des hannetons, — non , je veux dire des ministres , ne vivre que trois ou quatre jours. C’est fort triste ! — mais bah !

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il faut bien s’en consoler. Ainsi donc, essuyez la larme qui pourrait se promener dans votre œil gauche ; — comme l’a très-bien dit Arnal, cette faiblesse est indigne d’un homme véritablement digne de ce nom, et n’est permise qu’au seul taureau , — et encore quand il est en bas-âge. Ainsi donc, pour l’amour de Dieu el de vous-même, essuyez cette larme.

Le pauvre Chien du Ministre tremble chaque matin quand il ouvre le Moniteur , tellement il craint d’y lire les ordonnances qui appellent d’autres personnages au gouvernement de la France; car les politiques qui se disputent les portefeuilles sont toujours occupés a manœuvrer les uns contre les autres : c’est une partie d’ écarté perpétuelle. Heureux celui qui peut avoir le roi dans sa manche ! — 11 va sans dire que l’on est loin de jouer cartes sur table , et le Chien du Ministre n’a qu’une occupation dans loin

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cela : c’est de serrer les pouces pour son patron.

Hélas ! quand le ministre en place a affaire à un adversaire tant soit peu habile qui sait faire sauter la coupe , — noire infortuné ne larde pas à faire comme la coupe , c’est-à-dire qu’il saute parfaitement. — 11 redevient Grosjean comme devant, et , dans son désespoir , dans son amour pour la patrie, qu’il voit poussée vers un gouffre, il s’écrie, en sortant de l’hôtel du ministère : — « Malheureuse France ! malheureux roi ! » — Puis , en grimpant tristement dans l’humble omnibus qui doit le déposer à la porte de son ancien et modeste domicile, il se permet encore de dire au conducteur, en poussant un profond soupir : — « Ah ! conducteur, nous roulons sur un volcan ! »

Et le Chien du Ministre, me dites-vous, que de-

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vient-il clans la bagarre? — Parbleu ! c’ est tout simple. Il suit fidèlement son maître dégommé, — il le suit même d’autant plus fidèlement, que le successeur ne consent jamais a le garder auprès de lui ; car il amène,

lui aussi, son nouveau Caniche. Un seul hôte reste invariablement attaché à l’hôtel ministériel : — celuilà est connu depuis un temps immémorial sous le nom de Chat du ministère; — mais il vaut bien qu’on lui consacre un chapitre spécial .

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