‹ Musiciens anglais contemporainsChapitre 12 sur 22 · FRÉDÉRIC DELHIS · texte numérisé non relu

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directe sur l’évolution progressive musicale. Son style est au moins aussi avancé pour la forme et l’harmonie que celui d’aucun musicien contemporain ; mais, il semble avoir suivi pour l’expression une méthode indépendante et qu’on ne retrouve pas dans l’héritage de ses devanciers. Il est aussi éloigné de la dernière extension du wagnérisme dont les ouvrages de Richard Strauss* sont l’exemple, que de l’expérimentale « atmosphérique » de Claude Debussy 1 2 et de ses fidèles. Dans plusieurs de ses premières œuvres on remarque, il est vrai, l’influence de Grieg ; mais, on doit reconnaître que c’est seulement dans le sens le moins suggestif que ses dernières productions peuvent être redevables à l’initiative artistique d'autres maîtres de la musique.

Delius se place à égale distance des deux écoles qui, d’ordinaire, partagent les symphonistes modernes : l’école subjective suivant laquelle la musique sert à exprimer les idées, les sentiments et les aspirations personnelles du compositeur, — et lecole objective dont les adeptes recherchent à travers tout ce qui les entoure un sujet nécessaire pour exercer leur art. Une grande partie de la musique de Delius est incontestablement descriptive ; mais elle possède aussi une qualité précieuse. Elle est moins un tableau de la nature qu’une étude réfléchie de son influence sur l’âme

1. Strauss (Richard). Compositeur de musique bavarois. Né à Munich, le 11 juin i 864 ).

2. Debussy (Claude). Compositeur de musique français. Né à Saint-Germain-en-Laye, en 1862. Elève d’Ernest Guiraud. Son opéra Pelléas et Mélisande appartient au genre destructif du leitmotiv wagnérien.

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humaine. Delius ne contemple pas le monde avec cette « innocence des yeux » qui était l’attrait de l’impressionnisme à ses débuts, mais sous le jour de son propre tempérament, et l’alliance des éléments pittoresque et psychologique est ce qui donne à sa musique sa qualité caractéristique.

Il faut reconnaître qu’il est un maître de l’orchestre. Le sens raffiné du coloris musical que d’autres compositeurs n’ont pu acquérir que par un labeur incessant est chez lui un don naturel. On ne sent jamais dans ses œuvres l’effort pour obtenir tout l’éclat d’un effet. Il possède sa palette et n’en est pas esclave. Sa puissance de couleur dédaigne de faire valoir une inspiration banale. Pour lui le coloris orchestrai est un moyen de l’expression, non le but même, et c’est surtout à cette complète maîtrise des ressources de son art que Delius doit la rare aisance et la distinction de son style.

Il était naturel qu’un musicien d’une sensibilité si vive à la suggestion extérieure fût profondément impressionné par les scènes variées au milieu desquelles il vivait. Sa première composition Ovcr the hills lui a été évidemment inspirée par l’aspect romantique de son pays natal. Il déploie dans cette fantaisie tout son talent de description. Il retrace le majestueux dessin des chaînes de collines du comté d’York et les vastes étendues des landes désertes qui donnent au paysage un caractère si particulier dans cette région de l’Angleterre. Sa musique décrit la sensation de l’air vif et frais du nord dont le souffle âpre tient le

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ciel éclairci. Dans le romantisme intense de cette première composition on retrouve la trace de la forte concentration d’esprit de la race du nord si différente de l’indolence de caractère des habitants du sud de T Angleterre.

Durant son séjour en Floride, Delius avait été soumis à des influences différentes de celles du pays d’York à un plus haut degré qu’on ne peut imaginer. Le climat énervant, la végétation exubérante du tropique et le charme étrange de cette primitive civilisation nègre qui Fentourait sont traduits en entier par la musique de l’opéra américain Koanga. L’Amérique lui a inspiré aussi son Apalachie , série intéressante de variations pour chœurs et orchestre sur une vieille mélodie indienne et qui est un de ses ouvrages les plus remarquables par l’originalité. Delius nous transporte en dehors de la civilisation moderne pour nous introduire dans un monde plus âgé et demeuré primitif. Dans sa musique on croit entendre les milliers de voix du chœur sublime chanté par les forêts vierges et les eaux majestueuses du Mississipi. Sous sa touche magique il fait revivre, comme dans un décor, l’Amérique au temps préhistorique et loin avant qu’un pied européen ait foulé ses rives. Les forêts aux ombres épaisses semblent peuplées d’une race d’origine sombre et mystérieuse et la suggestion de divinités inconnues aux rites secrets et sans noms nous étreint. Cette prosopopée musicale qui fait éprouver parfois une sensation d’horreur et de crainte indéfinissable est certainement l’une des œuvres les plus imaginati-

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ves qu’aucun musicien de notre temps et Delius luimême ait produites.

Paris , Impressions de nuit nous représente un milieu tout différent. Paris a inspiré un grand nombre de musiciens, mais, les impressions ressenties par Delius diffèrent totalement de celles qui ont été exprimées avant lui. La splendeur et le plaisir de la grande ville n’ont pour lui qu’un faible attrait. Il ne retient que la note plus profondément fouillée et plus sombre de la vie à multiples faces qu’elle enferme, il traduit the song of a great city , le chant ou la plainte de la grande cité qui parvient à son oreille. On peut se figurer l’artiste sur les hauteurs de Montmartre dans la contemplation rêveuse de la masse imposante étendue à ses pieds et enveloppée du voile de la nuit. Sa composition n’est pas un pur essai de réalisme musical, bien qu’elle témoigne d’une forte aspiration à l’effet pittoresque ; elle est plutôt le souvenir personnel des impressions produites par la ville endormie. Elle réalise des effets plutôt que des causes et par là définit d’une façon typique l’attitude de Delius envers la musique et sa manière d’employer ses ressources.

L’Angleterre a inspiré deux des plus remarquables parmi ses derniers poèmes symphoniques : Brigg Pair , la Foire de Brigg et In a Summer Garden , !Été au jardin.

La Foire de Brigg , rapsodie anglaise, est en un sens un pendant à Paris. Dans cette dernière symphonie Delius nous dévoile la vie intime d’une grande ville tandis que l’autre ouvrage est une confession musicale

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de ce que lui inspire la vie des champs. La Foire de Brigg est un tableau de l’Angleterre pastorale, de ses comtés de l’intérieur en apparence engourdis et que connaissent peu les Londoniens qui les traversent en saison pour gagner, en express, les sites montagneux de l’Ecosse ou les bords de la mer. Là, loin de l’agitation de la ville, la vie passe lentement. Les placides paysans semblent à l’étranger visiteur à peine différents de leurs bœufs qui paissent et ruminent dans les grasses prairies émaillées de boutons d’or et de grandes marguerites, fixant sur le passant leurs yeux doux étonnés. Mais, cette tranquillité toute de surface recouvre une vitalité qui reste invisible au spectateur de passage. La musique nous montre tour à tour la vie pastorale sous un aspect riant ou sombre. Delius n’est pas un sentimental. Il sait que dans les réjouissances bruyantes de la fête du pays comme sous la calme beauté du paisible village caché sous les ormes aux larges branches, autour de la vieille tour de l’église, se dissimule la noirceur du mal et du péché, et, avec une infinie habileté il a introduit une note tragique dans sa belle description de la vie champêtre. Ce n’est qu’une suggestion, à vrai dire, mais qui complète la peinture sous la touche d’un véritable artiste.

L’intérêt de Y Été au jardin est plus pictural que psychologique. Après Paris et la Foire de Brigg cette composition peut paraître décevante à cause de l’absence complète de tout élément humain malgré que, dans son genre, elle soit une œuvre d’un grand charme et pleine de beauté. Delius a représenté avec un trait

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aussi subtil que sûr un jardin sans ombrages sous la chaleur au milieu d’un jour d’été. On perçoit distinctivement le bourdonnement des insectes, le carillon de cloches distantes. L’air est alourdi par le parfum des Heurs. Un court épisode de ciel assombri vient un instant troubler le calme répandu ; mais, les nuages menaçants se dissipent peu à peu et dès que descend l’ombre du soir la tranquillité ordinaire réparait sur la scène. Ce paysage est peint avec l’art sobre et délicat d’un Corot. Toutefois, là s’arrête l’intérêt et une pointe d’élément humain aurait renforcé la peinture. Le jardin de Delius est, sans conteste, plein d’agrément ; mais, il aurait eu un attrait plus grand s’il eût abrité Adam et Ève.

Gomme les compositeurs les plus modernes Delius est plus à l’aise avec l’orchestre qu’avec la voix humaine que, dans plusieurs de ses œuvres, il s’est montré enclin à traiter d’une manière trop instrumentale. Ses opéras jusqu’à ce jour ont peu réussi. Koanga , le plus considérable, est un tableau coloré de la vie nègre dans les plantations de la Louisiane à la fin du dix-huitième siècle. Le séjour de Delius en Floride pendant sa jeunesse avait laissé une impression profonde sur son imagination. Le charme du climat tropical, la nature luxuriante de cette contrée, la vie simple et primitive des nègres au milieu desquels il a vécu se retrouvent à chaque scène. Le prologue de Koanga nous montre un groupe de jeunes créoles, filles de riches planteurs de la Louisiane, qui se récréent en chantant et dansant un soir de printemps. Après

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leurs ébats, elles entourent un vieil esclave nègre, Oncle Joe, que son talent de conteur fait choyer, et l’histoire qu’il raconte au groupe qui s’est formé est le sujet même de l’opéra.

Le premier acte se passe dans la plantation du riche Don José Martinez au commencement du jour. Les esclaves des deux sexes sont à l’ouvrage autour des plants d’indigotiers sous l’œil rigoureux du surveillant Perez qui les excite au travail avec la lanière de son fouet. Perez, qui est lui-même un octeron *, aime Palmyre, superbe mulâtresse sœur de lait de Donna Clotilda, épouse de Martinez, et qui possède l’affection de sa maîtresse. Un jeune esclave venu depuis peu de l’Afrique, Koanga, est amené chargé de chaînes. Prince dans son pays, le travail en commun avec les nègres de la plantation lui répugne. Martinez sachant que Koanga aime Palmyrc dont la mère appartenait à la même race noire princière, veut vaincre sa résistance orgueilleuse en lui donnant cette esclave pour femme. Pérez est furieux à la pensée que celle qu’il aime appartiendra à un autre et Donna Clotilda essaie de dissuader sa demi-sœur, qui est de religion chrétienne, d’épouser l’idolâtre Koanga. Mais, Martinez maintient sa résolution prise et Koanga se réjouit avec Palmyre de leur prochaine union.

Le deuxième acte s’ouvre sur des réjouissances au caractère symbolique de la race nègre pour honorer la célébration du mariage de Koanga et de Palmyre.

i. Issu du mariage d’un blanc et d’une mulâtre.

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Pérez est résolu à empêcher cette union même par la violence. 11 tente une dernière fois de persuader Palmyre de lui appartenir, et sur son refus, il ordonne aux serviteurs blancs de l’arracher des bras de son futur époux. Koanga demande avec colère à Martinez la réparation de cet outrage. Mais, celui-ci voulant punir le ton arrogant de l’esclave le condamne à un châtiment quand Koanga, pris de fureur, frappe avec violence son maître qui tombe mort sur le sol. Pris de terreur, les esclaves s’enfuient. Koanga invoquant l’aide de Voudou, dieu puissant de la race africaine, après avoir lancé une terrible malédiction sur la riche plantation, se réfugie dans la forêt.

La première scène du troisième acte se passe dans une clairière au fond de la forêt. Koanga est le chef d’une troupe d’esclaves qui se sont enfuis des plantations et espèrent sous sa conduite retourner libres dans leur patrie. Dans une prière solennelle adressée au dieu Youdou il a la vision de Palmyre dont la santé est devenue languissante depuis qu’il l’a quittée. Rien ne peut l’empêcher de la revoir et, malgré les supplications de ses compagnons, il les abandonne et se hâte de revenir auprès de sa bien-aimée. Le second tableau nous ramène à la plantation de Martinez. L’anathème du dieu Youdou n’a pas été vain ; les nègres meurent atteints de la fièvre, et quand l’inhumain Perez veut les forcer au travail par le fouet, tous le supplient de fléchir Koanga pour que la terrible malédiction soit retirée. Perez qui a revu Palmyre veut la soumettre à ses désirs lorsque Koanga apparaît

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tout à coup armé d'une pique et le transperce d’un coup mortel. Mais, il est saisi aussitôt par les serviteurs blancs et condamné à périr sous le bâton. Le corps saignant et les membres rompus il se traîne auprès de Palmyre et meurt à ses pieds pendant qu'elle-même se tue sur son cadavre.

Un court épilogue montre Oncle Joe achevant de conter 1 histoire et les jeunes filles des planteurs émues et pleurant sur le triste sort de Palmyre et de Ivoanga.

Sur ce thème étrangement coloré et exotique Delius a écrit une musique d’une puissance descriptive remarquable et l’intérêt repose moins sur les situations dramatiques que sur la peinture, d’un réalisme étonnant, du milieu où 1 histoire se déroule. La vie des nègres dans les plantations est dépeinte avec un savoir-faire habile ; la scène de la forêt est une reproduction impressionnante des rites mystérieux du paganisme noir.

Roméo et Juliette au village (1902) est une œuvre entièrement différente. Le livret de cet opéra est l’adaptation scénique d une nouvelle du romancier suisse Gottfried Keller 1 Romeo und Julia auf dern Dorje et la musique est écrite dans la manière simple et idyllique. Sali et Vrenchen représentent Roméo et Juliette de la légende amoureuse. Leurs familles sont ennemies par suite d’une vieille querelle et la haine qui subsiste entre ces villageois est aussi ardente que celle qui

1. Keller (Gottfried). Romancier suisse. Né à Zurich, le 19 juillet 1819; mort à llottingen, le i5 juillet 1890.

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divisait au moyen-âge les Gapulets et les Montaigus . Ce draine d’amour, d’une sincérité émouvante, se dénoue par la mort des amants malheureux qui la recherchent tous deux ensemble comme un repos à leurs tourments. Ce sujet romanesque ne pouvait faire valoir le talent positif de Delius et l’opéra dans son entier atteste le peu d’affinité du musicien pour un genre si poétique. La partie symphonique est souvent extrêmement belle ; mais, l’action de la tendresse passionnée est traitée d’une manière languissante qui rend l’effet impuissant. Delius ne possède pas le don de caractérisation et son style vocal est dépourvu du sens dramatique nécessaire à la scène.

Sa Messe de la Vie est une composition chorale de large dimension qui soutire du défaut d’unité du poème. L’auteur, le poète Frédéric Cassirer, semble avoir renoncé, comme à un effort surhumain, à réduire le livre célèbre de Nietzsche Also Spracli Zarathustrâ ’ à une mesure praticable pour le musicien et s’être contenté de rassembler les passages qui paraissaient se prêter le plus aisément au traitement musical sans

j. Roméo et Juliette , tragédie de Shakespeare (i595), dont le sujet est la rivalité sanglante au commencement du quatorzième siècle de deux puissantes familles de Vérone du parti gibelin favorable à l'empereur d’Allemagne en Italie.

a. Also Sprach Zarathustrâ. Ainsi parla Zoroaslre.

Zoroaslre , législateur du mazdéisme des anciens Perses. Le dualisme ou lutte entre les génies du bien et du mal est le principe fondamental de cette religion qui enseigne une morale très pure, prêche la paix, recommande la vie des champs et est encore pratiquée par les gubbres vantés pour leur bienfaisance et leur hospitalité. On attribue à Zoroaslre , dont l’existence n’est pas certaine, mais qui aurait vécu en Bactriane en 2000 avant J.-C., le recueil d’Ecriturcs sacrées du Zend-Avesta. Le mazdéisme s’est corrompu plus tard sous l’influence des mages ou sorciers touraniens et a dégénéré en parsisme qui est le culte du feu et des corps célestes.

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egard au développement philosophique. Une Messe de la Vie renferme beaucoup de musique belle et émouvante ; mais, il est certain qu’à une seule audition 1 etlet général de l’ouvrage reste indéfinissable.

Les Epaves , au contraire, ont permis au talent vigoureux et pénétrant de Delius de donner à l’expression sa plus haute intensité. Après avoir fait choix du poème célèbre de Walt Whitman 1 il l’a revêtu d’un coloris musical plein de sève et de richesse. Whitman a chanté avec une pitié tendre et pathétique la plainte de l’oiseau privé de sa compagne. Son poème, qui est d une superhe beauté, a subi le reproche d’attribuer à un oiseau des émotions que certainement aucune créature de son espèce et même peu de créatures humaines ont jamais éprouvées. Delius a prêté aux accents poétiques de Whitman un sentiment plus profond et une portée plus haute. Au lieu de la souffrance de 1 oiseau il a décrit les tristesses et les infortunes de l’humanité, il a transporté dans sa musique et dépeint les larmes de la douleur. La poignance de l’émotion répandue n’a d’égales en puissance que l’extrême originalité et la force virile de l’œuvre musicale.

Je suis disposé, pour ma part, à regarder les Epaves comme le chef-d’œuvre de Delius. Dans aucune composition il n’a remonté aussi loin à la source du sentiment humain, il n’a revêtu sa conception musicale d’une étoffe plus riche et plus variée dans sa beauté.

1. Sea Drift , de Walt Whitman, est une série de poèmes en vers sans rimes dout Delius a mis un seul en musique sous le titre du poème utier.

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Il parle, il est vrai, comme dans toutes ses œuvres, un langage musical qui résonne à notre époque d’une manière étrange et peu familière à l’oreille d'un grand nombre d’auditeurs et qui, jusqu’à ce jour, a empêché le musicien d’acquérir la popularité qui lui est due. Mais, on sait aussi que les paradoxes d’aujourd’hui deviennent les vérités de demain. Le public s’habituera aux formes nouvelles de l’expression musicale et je ne doute pas que le jour soit proche où Delius obtiendra sa faveur entière et sera considéré comme l’un des premiers compositeurs de musique anglaise 1 .

i. Cet article est en partie inédit en anglais et en partie extrait du Dictionnaire de Musique et des Musiciens , de Grove (Mac-Millan, éditeur à Londres).

HUBERT PARRY

L’Art moderne a une tendance marquée au cosmopolitisme pendant que la Musique est l’art le plus indépendant des lisières des peuples, car, son langage est généralement compris et chaque émotion qu elle excite est commune au genre humain. Mais, en dépit de l’universalité de son attrait, la Musique obéit parfois aux exigences des peuples et des races, et, malgré l’impulsion active et constante du cosmopolitisme qui fond en une nation l’élite intellectuelle de chaque pays, certains compositeurs affirment si clairement les traits caractéristiques de leur origine que leur influence sur les auditeurs étrangers — en supposant qu’ils ne s’adressent pas réellement a des sourds — est infiniment moins puissante que sur leurs compatriotes.

Massenet 1 qu'une mort prématurée fait regretter du monde musical entier est l’exemple typique qui

i. Massenet (Jules), compositeur de musique français, né à Moutaud, près Saint-Etienne, Loire, ie 12 mai 1862 ; mort à Paris, le i 3 août 1912, inhumé à Egreville, Seine-et-Marne. Elève de Reber et d’Ambroise Thomas.

HUBERT PARRY

prouve la vérité de cette assertion. Durant de nombreuses années il a joui d’une réputation brillamment assurée dans un monde civilisé par l’Art. La plupart de ses opéras ont été applaudis en Allemagne, en Italie et en Angleterre. Manon , Werther , le Jongleur de Notre-Dame , Don Quichotte ont reçu un accueil chaleureux partout où est cultivé l’art de l’opéra. Mais, c’est en France seulement que Jules Massenet a obtenu entière la sympathie qui est nécessaire au génie de l’artiste pour atteindre sa pleine expression. La musique de Massenet est la plus complète personnification du caractère français que le temps moderne puisse offrir, et, seul un Français est capable de sympathiser entièrement avec l’ellluve répandu dans chaque œuvre du maître. Si, nous autres Anglais, nous admirons sa psychologie subtile, sa fécondité mélodique et son merveilleux emploi des ressources de son art, au moins son langage ne nous est pas familier. Nous découvrons, pour ainsi dire, la pensée du musicien seulement dans le lointain et notre Manche qui roule ses flots entre nos deux pays fait qu’il sera toujours un étranger dans notre société.

L’Allemagne offre une situation pareille avec la musique de Brahms. Loin des frontières de son pays natal ce maître a reçu un accueil déférent, sinon froid. Son génie sévère a emporté l’admiration de l Europe entière; mais, aucun pays n’a éprouvé l’enthousiasme de l’Allemagne pour celui qui était désigné comme le successeur de Beethoven.

HUBERT PARU Y

Le génie de Habert Parry se présente comme plus exclusivement national. Sa musique, presque inconnue sur le continent, possède peu d’amis en France, en Italie ou en Allemagne. En Angleterre, à part l’intraitable clan des snobs 1 dont le seul principe en matière d’art est de penser autrement que la majorité, le compositeur et ses œuvres jouissent d’une vénération qui touche à l’idolâtrie, et. Ton découvre facilement l’explication de ce fait dans le caractère essentiellement insulaire de sa musique.

Hubert Parry réalise le type anglais le plus pur par l’extérieur et le tempérament. Si sa musique est la personnification superbe de la nature britannique envisagée sous son aspect le plus noble, notre caractère national ne saurait être mieux recherché dans ses traits qu’en se référant aux œuvres célèbres de Mathieu Arnold 8 . Durant toute sa vie cet écrivain humoriste a souffert de l’impopularité qui est Papanage ordinaire de ceux qui disent la vérité nue à leurs contemporains ; mais, de nos jours, il est généralement regardé comme le meilleur moraliste de la société et de la littérature anglaises du dix-neuvième siècle. Mathieu Arnold, qui est un poète d’élite, a surtout exercé sa grande influence sur l’esprit de son siècle en Angleterre par ses œuvres en prose où l’on trouve la critique acerbe et d’une impitoyable ironie des principes, des usages et de l’idéal des Anglais

i. Snob , qualité du # parvenu ou du poseur qui fait parade dans la société d’un goût grossier ou frondeur.

j. Arnold (Mathieu). Poète et écrivain humoriste anglais. Né à Lalcham, Middlese*, le îlx décembre 1822 ; mort à Londres, le i 5 avril 1888.

HUBERT PARRY

de son temps. Il est superflu d’énumérer ici les traits mordants de cet esprit satirique qui souleva une si ardente opposition parmi ses contemporains et il me suffira de rappeler son jugement définitif sur ce qui lui semble être le meilleur côté du caractère anglais. Après avoir signalé ses nombreux défauts il consent à reconnaître à notre nation deux vertus méritoires — 1 honnêteté et l’énergie. — Ce sont ces deux qualités primordiales que possède au suprême degré la musique de Parry et qui, à mon sens, justifient l’immense popularité dont elle jouit en Angleterre.

Charles Hubert Ilasfings Parry est né à Bournemouth, dans le comté de Hamps, le 27 février 1848. Son père Thomas Gambier Parry, de Highnam Court près de Gloucester 1 , était un peintre de talent. Il consacrait ses loisirs à la peinture d’ornement et les cathédrales d’Ely 2 et de Worcester renferment plusieurs de ses meilleures œuvres. Hubert Parry montra dès l’enfance une disposition précoce pour la musique. Pendant son séjour à Elon 3 pour ses études classiques il travaille avec un zèle qui lui permet d’être reçu Bachelor of Music, Bachelier en Musique, avant de quitter le collège. Puis, il se fait inscrire a l’Université d’Oxford où il prend les leçons d’art musical de Sterndale Bennett 4 et de Macfar-

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