Musiciens bourguignons du XVIIIe siècle
Jean-Philippe Rameau, dit Je Grand Rameau , né à Dijon le 25 septembre iG 83 , mort à Paris le 12 septembre 1764, eut un frère cadet, Claude Rameau, qui fut organiste à Dijon, puis à Autun. M. H. Quittard, dans une série d'articles publiés en 1902 par la Reme d'histoire et de critique musicales (1) nous a fixés amplement sur le premier mariage de Claude Rameau, sur son séjour à Dijon, et sur son fils, le célèbre Neveu (avec un grand N) de Rameau. Mais sur *sa naissance, sur son second mariage, sur son départ pour Autun, sur les années qu’il passa dans cette ville et sur sa mort, les auteurs ne disent presque rien.
Ces points restés obscurs méritaient pourtant d'être l’objet de certaines recherches.
(( A quelle époque naquit Claude ? Je n’ai pu l’apprendre; mais je sais qu’il était le cadet de Philippe », dit A. Jal dans son Dictionnaire critique de biographie et d'histoire (2). Or, Claude avait
(1) Les années de jeunesse de J.-P. Hameau , p. 61, 100, 162 et 208.
(2) P. io 35 .
« environ soixante et seize ans » quand il fut inhumé, comme nous l’établirons tout-k-f heure, le 20 mai 1761 : donc il était né vers i 685 , c’est-k-dire peu de temps après son ainé.
Organiste à Dijon depuis de longues années, sa notoriété, accrue de la célébrité de son frère, l'avait fait appeler à Autun dès 1748 pour y examiner, en qualité d’expert, lorgue que les frères Charles- Joseph et Robert Riepp, facteurs du Roi, aussi k Dijon, avaient installé kla cathédrale et qui laissait k désirer. Le chapitre de cette église lui alloua, le 19 septembre 1748, « huit louis d'or » pour besogne, frais de séjour et de déplacement (1). Aussi, quand le sieur Le Bœuf résigna ses fonctions d'organiste k la cathédrale,le 24 janvier 1:755, les chanoines firent-ils écrire k Claude Rameau pour le prier de leur procurer un sujet capable. Notre artiste, en réponse k cette ouverture, se proposa lui-même (2).
Qu’est-ce qui poussait Claude Rameau, septuagénaire, k s’éloigner de sa ville natale qu'il n’avait pour ainsi dire jamais quittée? Nous ne pouvons l’expliquer que par les difficultés qui s’étaient élevées entre les officiers municipaux et lui. En 1761, en effet, « accusé de donnera jouer k des jeux défendus et interrogé pour ce fait » (pauvre artiste réduit k tenir un tripot!) il s’oublia au point d’adresser des
(1) Voir Pièces justificatives, I. — C’est à notre très obligeant confrère, M. Ch. Boëll, secrétaire de la Société Eduenne, que nous devons les extraits des registres capitulaires de la cathédrale d’Autun qu’on trouvera plus loin et ceux des registres de Pétat-civil d’Autun relatifs à la naissance des enfants de Claude Rameau.
(a) Voir Pièces justificatives, II.
insultes à un substitut du procureur syndic» (i). D'autre part, M. M. Tourneux, dans son édition du Neveu de Rameau (2), rappelle que M.G. Isambert( 3 ) a retrouvé un plaidoyer burlesque prononcé par Claude Rameau devant la chambre de ville de Dijon, en la même année 1761. pourobtenir une exemption de tailles ( 4 ). Ces incidents, les circonstances qui les accompagnèrent et les inconvénients qui durent en résulter, déterminèrent sans doute Claude Rameau à s’expatrier.
Le 2 mars i; 55 il était à Autan, et,le‘8, il y passait avec le syndic du chapitre un traité qui l'attachait à la cathédrale en qualité d’organiste pour neuf années àdaterdu i er mai suivant.
Par ce traité, dont on trouvera plus loin le texte intégral ( 5 ), Claude Rameau s’engageait k toucher l’orgue aux offices habituels et a toutes les cérémonies, à l’accorder, à l’entretenir en bon état, de manière «"qu’il n'arrive aucun dépérissement aux jeux d’anche, jeux de fonds et autres pièces », et à former à raison de douze leçons gratuites par mois, un élève qui pourrait, au besoin, le remplacer en cas de maladie ou d'absence. Son traitement était fixé à 600 livres en argent et 36 boisseaux de froment par
(1) Inventaire sommaire des archives communales antérieures à ij go, rédigé par M. de Gouvenain, archiviste. Ville de Dijon. T. I, 1867, in- 4 , p. 219.
(2) 1884, in-8, p. XIII.
( 3 ) Autre éditeur du Neveu de Rameau (1876, in- 32 , et 1880, in-8.)
(/}) Nous devons ce double renseignement à l'obligeance de notre confrère, M. Ch. Oursel, bibliothécaire de la ville de Dijon.
5 ) Voir Pièces justificatives) 111 .
an. II lui était accordé en outre un mois de vacances à prendre entre le 8 septembre et le 18 octobre, autrement dit, car nous sommes en Bourgogne, k l’époque des vendanges. En cas de « résolution » ou d’« inéxécution » d'une ou de plusieurs clauses, la partie contrevenante devait payer k l’autre 1,000 livres de dommages et intérêts.
Le chapitre n’eut pas k se plaindre de son choix. Il dut cependant, mais c’étaient peccadilles, en 1 ^ 58 , enjoindre k Claude Rameau de ne plus faire faire aucune réparation à l'orgue sans y avoir été autorisé (i), et une autre fois, en 17G1, pendant l'hiver, lui recommander de « veiller k faire fermer les portes de l’orgue qui peuvent endommager ledit orgue lorsqu’il les laisse ouvertes » (2).
Claude Rameau avait pris domicile à Autun sur la paroisse de Saint-Jean-de-la-Grotte. Il s’y était installé avec sa seconde femme, car on sait qu'il avait épousé en premières noces, en 1715, Marguerite Rondelet, qu’il en avait eu, en 1716, un 111 s, Jean-François Rameau, dit le Neveu de Rameau , et qu’elle était morte vers 1726 ( 3 ).
Cette seconde femme, Jeanne Guyot, dont le nom n’est cité par aucun des auteurs qui se sont occupés des Rameau, donna en 1767, 1768, 1769 et 1760 quatre enfants à ce père de 72, 73, 74 et 76 ans :
i° Lazare Rameau, baptisé k Saint-Jean-de-la- Grotte, le 29 janvier 1767, eut pour parrain et marraine Lazare et Madeleine Moreau de Morcoux, enfants de M. Denis Moreau de Morcoux, écuyer (4)
(1) Voir Pièces justificatives , V.
(a) Id., VI.
( 3 ) A. Jal, op. cit p. io 38 .
( 4 ) Voir Pièces justificatives, IV,
2° Edmée Rameau, née et baptisée à Saint-Jeande-la-Grotte, le 12 décembre 1^58, eut pour parrain Lazare Rameau, son frère, et pour marraine Edmée Guyot, sa tante maternelle (1).
3 »Lazare Rameau, né et baptisé à Saint-Jean-dela-Grotte, le 9 décembre 1759, eut pour parrain Lazare Barbotte, et pour marraine Marie Roy, (ille d’Antoine Roy, maître cordonnier (2).
4 Simone, née et baptisée le 16 novembre 1760 en l’église Saint-Quentin, près de laquelle Claude Rameau avait dû transporter ses pénates depuis
année précédente, eut pour parrain M c Simon Rollet,
avocaten parlement, et pour marraine Edmée Guvot sa tante (3).
Cette verte vieillesse ne se prolongea pas davantage. Claude Rameau mourut et fut inhumé en l’église Saint-Quentin, le 20 mai 1761, âgé d’environ 76 ans(4;.
Lazare Rameau l’ainé ( 5 ) suivit la carrière de son père, celle qu’avait illustrée son oncle et à laquelle auparavant s’était déjà voué son grand-père. Ses dispositions se manifestèrent de très bonne heure. Dès 1 âge de neuf ans, en effet, alors qu’il était enfant
(i l Archives communales d’Autun. Etat-civil.—C’est encore
a M. Ch. Boëll, et à notre collègue, M. Latieule, bibliothécaire de la ville d’Autun, que nous devons le relevé de ces actes de baptême.
(2) Id.
( 3 ) Id.
( 4 ) Voir Pièces justificatives, VII.
( 5 ) C’est pour se distinguer de son frère cadet, prénommé aussi Lazare, que dans son acte de mariage et dans l’acte de hapteme de son premier enfant il signera L.-L. Hameau, que dans l’acte de naissance de son quatrième enfant il sera dit Lazartl-L. Hameau, et que dans le titre de ses Trois Sonates il se qualifiera de L.-L. Hameau Vaine, Neveu.
de chœur de la cathédrale d'Autun, les Cordeliers de cette ville le prirent pour organiste aux appointements annuels de 112 livres. Il ne quitta cet emploi qu’à dix-sept ans et demi, pour se rendre à Paris, où, au bout de six mois, le comte d Eu 1 attacha moyennant600 livres par an, à sou église etcliapello de Sceaux. Deux ans après, le 9 mai lyjô, il devint au’concours organiste de Notre-Dame d Etampes, puis il passa successivement à Sainte-Croix de la même ville, à Montfort-l’Amaury, à Saint-Seurin de Bordeaux, à Pithiviers, à la Sainte-Chapelle de Dijon et enfin à Saint-Vincent de Mâcon (1).
La série des registres capitulaires de notre ancienne cathédrale s’arrête malheureusement à l’année 1773 (2), de sorte que nous ne saurions ni quand ni comment Lazare Rameau vint chez nous, s’il n’avait pris soin, en 1790, et de retracer le curriculum vitœ que nous venons de reproduire, et de rappeler qu’il avait été nommé organiste de Saint- Vincent, aux appointements de 800 livres, avec part d’environ 100 livres aux distributions annuelles, par délibération du 3 i janvier 1783.
Quelques années après, vers 1787, pensons-nous, car"ce n’est pas une œuvre de jeunesse et la science musicale qui s’y révèle nous fait voir 1 artiste en pleine possession de sa force et de sa \aleui, il publia à Paris, chez lmbault, son opus primum, et sans doute unicum. Nous avons pu tout récemment examiner à loisir le seul exemplaire que nous en ayons jamais rencontré ( 3 ). C’est une suite de trois
1) Voir Pièces justificatives, XI. , . »
2) Archives départementales de Saône-et-Loire, G. 199-2 *
(3 11 appartient à M. J. Bravet, professeur de musique a
Mâcon, et nous a été obligeamment communique par M. J. Augoyat.
sonates pour piano, avec accompagnement facultatif de violon, dédiée à Mlle de Pierreclos l aînée. En voici,d'ailleurs, le titre exact :