‹ Musiciens contemporainsChapitre 11 sur 22 · JENNY LIND · texte numérisé non relu

JENNY LIND

ont la voix plus étendue et plus souple, j’en connais mémo qui chantent mieux ; mais aucune ne chante comme elle. Pureté, force, tout le secret de ce talent, je

dirai plus, de cette individualité, se résume en ces deux mots. On comprend dès lors quelles affinités mystérieuses devaient exister entre elle et certains types féminins de la Grèce antique. Vierge du Nord ! Yeliéda même, si l'on veut, mais surtout prêtresse de Diane 1 c’est là une impression à laquelle on ne saurait résister, lorsqu’on la voit s’avancer dans la première scène de N or ma, sa faucille d’or à la main, le front couronné de ses opulents cheveux et son regard pur cl profond élevé vers l’astre de la nuit.

Il y a un sérieux dans ce talent, une loyauté qui dépasse tout ce qu'on imagine. On dirait qu’elle se ferait scrupule de dérober à la moindre note sa valeur, sa part lé- • gitime de sonorité. Peut-Être même lui doit-on reprocher comme un défaut celle préoccupation, peut-être metelle trop de soins à vouloir produire au dehors les intentions du maître, à chercher des tenu dans le tejtlc. C’est pourquoi, si j'excepte Norma, son rôle définitif et sa création exclusive, je verrai toujours de préférence la plus parfaite expression du talent de Jenny Lind dans cet accent inimitable qu elle donne à toutes ces mélodieuses émanations du sol natal : ballades, romances et chansons qu’elle nous a révélées, véritables fleurs do neige cueillies au pied des Apres sapins de ses Alpes norvégiennes, et que la Marguerite Scandinave effeuille par le monde entier. Quelle critique oserait toucher à de pareils chefsd'œuvre et ternir de son souffle la transparence immacu-

lée du cristal de roche ! Ici, la simplicité des thèmes se prête d’ordinaire à merveille à l’inspiration si profondé* ment interprétative de la grande cantatrice ; il en résulte des edets singuliers, et je défie toute âme quelque peu douée du sens musical ou poétique d’oublier la sympathique mélodie de ces lieds suédois éparpillés désormais à tous les vents d'Europe et d’Amérique par la voix de cette étrange femme que Paris seul n’aura pas pu juger.

Un soir, au grand opéra de Berlin, M ,,ie Viardot chantait le Prophète. La cantatrice était en voix et en inspiration, le public l’avait adoptée, et, sur les dernières mesures de la complainte de la mendiante au quatrième acte, la salle entière éclata en bravos. A l’opéra de Berlin, les femmes applaudissent, comme c’était jadis l’usage aux Italiens alors qu'il y avait encore un Théâtre-Italien à Paris. Aussi, sur toute cette riche ceinture de loges, dont le salon royal, avec son splendide baldaquin de pourpre et ses encadrements d’or massif, forme le centre, c’étaient des démonstrations à perte de vue, et les plus jolies mains battaient à rompre leurs gants. Une seule personne semblait demeurer étrangère à l’enthousiasme général, et cette abstention se faisait remarquer d’autant plus que, placée au premier rang dans la société de Berlin, cette personne y exerçait en toute question d’art, de littérature et de goût, un de ces arbitrages suprêmes dévolus du consentement unanime h certaines femmes éminentes par le cœur et l’esprit, et dont aucun ne songe à appeler, qu’on se nomme Cornélius, Rauch ou Meyerbeer. Curieux de savoir la cause de ce silouce, l’entr’acte ■ * ’

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venu, j’allai m’en informer dans sa loge. « Quelle admirable chose que cette romance de Fidès ! — Oh ! sublime; vous connaissez mon admiration pour Meycrbeer. — Et que M me Yiardot l’a bien dite ! — Oui, pas mal. — Pourtant vous ne l’avez pas applaudie? — Ah 1 vous l'avez remarqué? — J’avoue que de votre part ce dédain no laisse pas de m’intriguer un peu. — Vous vous trompez, ce n’est pas du dédain ; j’estime beaucoup le talent de Mme Viardot. — Mais alors? — Vous étiez avant-hier à la soirée d’adieux de Jenny Lind : qu’en pensez-vous? — Qu’on n’a jamais rien entendu de pareil. — Ajoutez, et que jamais on n'entendra. C’est pourquoi ces deux mains que vous voyez là ont applaudi pour la dernière fois. — Ah I oui, veder Xapoli, poi morir ! — C’est possible ; riez. Quant à moi, qui prends mes admirations plus au sérieux, je sens que j’en ai perdu la faculté d’applaudir. »

Cet exclusivisme dans l’admiration qu’ils inspirent est un des traits caractéristiques des artistes du Nord. Leurs voix possèdent des accords particuliers, leurs natures, des éléments nouveaux et féconds; ils ont l’accent, le son, âme de la musique, signe définitif de l’individualité: aussi s’attache-t-on à eux par des liens secrets, et, la fibre qu’ils remuent étant plus cachée et plus profonde, la vibration s’en prolonge davantage. Leur public est plus restreint sans doute, car je ne compte pas dans le public

no

de Jenny Lind cette multitude d’enthousiasmes de pacotille qu’en tous temps et en tous lieux le succès attire après soi; mais aussi quelles sympathies ils éveillent! quelles traces impérissables ils laissent dans les âmes capables de rêverie et d'attendrissement ! « La meilleure partie de moi s’en est allée,» soupire Pétrarque en rêvant à Laure. N’y a-t-il pas comme un écho vague et lointain de cette plainte dans les regrets d’une âme qui voit s’éloigner la mélodieuse interprète de ces airs qui, lorsqu’ils vous savent charmer, produisent un effet auquel nulle autre musique ne se peut comparer? « Jenny Lind est partie, et désormais je n’applaudirai plus. » Cette parole, qui, dans la bouche d’une Française, semblerait affectée, dite avec le ton simple et naturel dont elle fut prononcée, m’a toujours paru l’expression la plus vraie de cette espèce de souvenir compliqué de nostalgie que laissent aprèselles, chez certaines natures d’une délicatesse exquise, les révélations de la muse du Nord. Cette force sympathique, Chopin la possédait au suprême degré.

L'accent, le son, voilà ce qui, dès la première fois qu’on l’entend, vous frappe chez cet artiste, auquel s’applique ce que nous disions tout à l’heure de Jenny Lind, et ce qui se pourrait dire aussi de ce violoniste norvégien à l’archet si puissant, de cet Ole-Bull, l’une des plus originales et des plus poétiques apparitions qui se soient produites

Hi

depuis Paganini. Et quand j'insiste sur ce point, je ne parle pas de cette faculté, parmi nous, hélas! trop répandue, d’assourdir à grand renfort d’octaves et de gammes chromatiques les oreilles d’un auditoire, mais d’un don inhérent, selon moi, aux natures du Nord, de cette aptitude qui consiste à trouver en toute chose la note vraie, émouvante, la corde sensible qui fait dire à l’âme : C’est cela. Je me tais sur l'inexprimable habileté de ces doigts que les doigts d’un Liszt lui-même essaieraient vainement d'atteindre à la course. Quant à l’art de l’exécution, en ce qui regarde les difficultés , on se sent tout disposé à •'écrier avec le vieux Goethe :

Das Unbesehreibliche

Hier ist geüiau !

a L’indescriptible cette fois s’est réalisé , » et, pour peu qu’on daigne me permettre d’expliquer franchement ma pensée, j’avouerai que j’en suis fort aise. Plus vous multipliez les moyens de destruction, plus vous rendez la guerre impossible : j’espère qu’il en sera de même de cette jonglerie qu’on appelait en musique la difficulté. Une fois que ce clinquant, qui passait pour de l’or aux mains des habiles, devient une monnaie courante, sa valeur diminue, et finit par tomber en complet discrédit. Mettez l’impossible à la portée de tout le monde, l’impossible n’existe plus ; faites une chose désormais accessible et simple de ces arpèges, de ces trilles et de toute cette exécution chromatique qui n’avait d’autre mérite aux yeux des gens que

celui de la difficulté vaincue, et le public, revenu de sa piperie, à la place de ces arpèges et de ces trilles qu’il applaudissait sur parole, demandera, comme Bartholo, qu’on lui chante seulement un petit air tout simple, telle phrase que vous voudrez, pourvu que le cœur s’y montre, le finale de la Sonnambula par exemple, ou la romance du Saule , rien que cela : essayez.

Rubini, le grand maître du chant large et pathétique, cette voix sublime dont la note élégiaque et profonde vibre encore dans toutes les poitrines, Rubini commença, qui le croirait aujourd’hui? par être un chanteur de roulades; il se rompait aux mille gentillesses du style fleuri. Je le vois encore s’escrimant à côté de Mme Mainvielle-Fodor en gazouillis délicieux et demandant aux prestiges de la vocalisation, à la difficulté, une renommée qu’il ne devait conquérir que plus tard par l’entière transformation de son talent. Bellini vint, et du mouvement imprimé par le maître de Catane à la phrase dramatique, sortit une nouvelle école de chanteurs. Aux grâces vives et brillantes, à l’étincelant coloris, à l’ornementation un peu surchargée de la méthode rossinienne, l’auteur de N arma et des Puritains fit succéder la note émue et palpitante, la cantilène attendrie, en un mot le chant spianato, comme on dit en Italie, dans toute l’éloquence de son expression. Avec quelle admirable intelligence Rubini sentit tout d’abord le parti qu’on pouvait tirer du système nouveau, et comment, s’étant plongé dans ces courants mélodieux, il y laissa pour jamais l’attirail routinier du vieux style, — il üuffit, pour qu’on le sache, d’avoir suivi au Théâtre-Italien

Digiti;

et dans ses diverses périodes le développement de celte organisation si douée.

On a beaucoup parlé naguère en littérature d’une certaine école du bon sens qui promettait merveilles ; cette fois, ce. fut l’école du sentiment qui, avec Rubini, se fonda. L’expression régna sans partage, l’âme passa dans la voix : Elvino, Percy, Ravenswood, Arturo, types immortels et qui jamais no sortiront des souvenirs de tous ceux qui avaient vingt ans à cette bienheureuse époque! A cette école de Rubini, combien de disciples se formèrent qui, à leur tour* sont devenus des maîtres: Duprez, Ronconi, Moriani ! Ella è Iremante, ella è spirante, ce cri suprême de l’amour éploré, ne l'entendez-vous pas au loin retentir sous les marbres et les sombres touffes de verdure du jardin de Rellini? Et le son de la voix de Jenny Lind, cet accent pathétique et profond, qui le remplacera? Essayez, après ces magnifiques explosions du cœur, d’en revenir à la roulade, aux vocalises du rossignol des bois , à la difficulté; la Sontag elle-même y a perdu sa peine et son talent. C’était agréable et joli, curieux surtout ; mais toutes ces grâces, toutes ces enjolivures, toutes ces mignardises charmantes avaient perdu leur écho dans nos âmes. Vous connaissez ces chefs-d’œuvre de marqueterie et de ciselure : on pousse un ressort, et voilà que soudain un oiseau surgit, un bel oiseau tout emplumé de saphirs et de diamants. 11 chante à plein gosier les variations de Rode et bien d’autres merveilles ; puis tout à coup la charnière se referme; il disparaît, et tout est dit. Rendormez-vous, bel oiseau bleu, qui n’êtes plus, hélas ! couleur du temps !

Assez do gammes chromatiques, d’arpéges et do triolets; voici le tour maintenant d’un art plus sérieux.

J’ai dit que c’était un des très-grands charmes des artistes du Nord que cet accent natal qui jamais en eux ne <c perd ni ne s’altère. Si tant d'autres preuves n’exislaitint pas do cette vérité, l’exemple de Chopin suffirait. Si vous avez observé en effet cette nature éminente et rare dont le développement s'est accompli presque sous nos yeux, vous aurez vu que des années passées au centre do cequcla civilisation a de plus excessif, n’avaient pu chez lui porter la moindre atteinte à la nationalité. Laquelle de scs compositions, et je parle ici des œuvres do sa seconde manière, de scs nocturnes, qu’il écrivait après dix ans do «séjour au milieu des raffinements intellectuels do la société ■parisienne, laquelle de scs compositions no respire le génie lu Nord? Où trouverez-vous que l’accent ait fait défaut? A Dieu ne plaise que je confonde ici deux natures, qui, jien qu’elles se prêtent à certains rapprochements, n’en •îonservont pas moins des différences très-marquées! Lo ^énie des races a ses nuances, et qui dit scandinavisme, encore qu’il s’agisse purement et simplement de musique, uo dit point slavisme, C'est assez insister sur la ligne do séparation qui existe entre l’école Scandinave et celle dont Chopin fut lu représentant et lo chef. Les Slaves ont dans leur instinct quoique chose do saccadé et de sauvage qui ne se rencontre pas d’ordinaire chez les peuples de la Baltique : quiconquo a connu Chopin a pu obsorver h toiuir comment chez lui cette rudesse du sol natal avait fié modifiée par des conditions toutes personnelles d’élô-

gance et de distinction. Et pourtant cette physionomie languissante avait scs éclairs d'impatience et de colère; cette nature douce et fine avait scs emportements, ses brusqueries et scs soubresauts, empreintes originaires, souvenirs du sol barbare dont la trace énergique et profonde se révèle en plus d’une de ces mazourkes si peu comprises do la foule, qui n'en saisit que le côté frivole. Prenez garde, madame, celte note sauvage que vous trouvez originale , et qui pour vous marque un temps dans la figure, est peutêtre le réveil d’une douleur atroce, et l’âme d’un grand poète a saigné à ce cri de désespoir qui vient de donner si délicieusement la répliqué aux glissades éperonnées de votre cavalier.

Ce qui a manqué à Chopin, ce sont les moyens d’exécution. Se révéler au public dans tout ce que sa pensée avait de force et d’étendue, il ne le pouvait pas : son organisation délicate et maladive s’y opposait ; sa main trahissait son génie, non certes en ce que ce génie contenait de délicat et de charmant, — tout au contraire, la sensibilité nerveuse de l’individu ajoutait en ce cas une incomparable poésie et semblait aider à l’idéale perfection du rendu ; — mais, je le répète, la puissance demeurait lettre close, et cependant cette puissance existe. Grandeur et force dans les idées, solennité même parfois, telles sont ses qualités supérieures mêlées à d’autres pour lesquelles un monde superficiel l’a exclusivement adopté, qualités que le public ignore, et qu’il n'appartient qu’à un maître de lui révéler.

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Ce n’est point sans intention que j’ai prononcé là ce mot de maître. 11 règne en effet dans le monde les plus incroyables idées sur le genre d’estime et de considération que l’on doit à certains talents, et je ne sais rien de plus erroné que les classifications d’après lesquelles le public assigne aux artistes leur place. A l'heure qu’il est, le virtuose encombre tout ; ce parasitisme de nouvelle espèce menace d’étouffer en leur élan les plus généreuses tendances. Qu’il y ait des gens qui, parce qu’ils savent assez brillamment faire poudroyer sous leurs doigts des gammes chromatiques doubles, et qu’ils dévorent les octaves comme le coursier du désert dévore l’espace, s’imaginent pouvoir inscrire leurs noms à côté des plus illustres, à tout prendre cela se conçoit encore : l’orgueil humain est sujet à de si singulières divagations 1

Pour être plus qu’un roi, tu te crois quelque chose.

Mais, ce qui moins facilement nous entre dans l’esprit, c’est qu’il se trouve un public pour ratifier des prétentions semblables, ce qui presque toujours a lieu. Il faut renoncer à dire le nombre des médiocrités que le piano a contribué à produire surtout depuis les perfectionnements apportés dans son mécanisme pendant ces dernières années. Le piano est, en outre, l’instrument qui a peut-être

le plus faussé le goût du public en fait de musique instrumentale : cependant, ne l'oublions pas, ce fut l'instrument de Mozart, lequel, avant d’être un grand compositeur, était ce que nous appellerions aujourd'hni un grand pianiste. Seulement, à cette époque, le virtuose, tel que nous le possédons désormais, n'avait point encore paru , et le piano ne représentait aux yeux du maître qu’un moyen plus complet, quoique bien imparfait encore, de manifester sa pensée. Voici un passage que je trouve dans une lettre datée de Vienne, et que Mozart écrivait à un de ses amis vers 1771 : « Je viens de voir chez un nommé Stei— ner une invention merveilleuse qu’il appelle un pianoforte, et où le son se produit à l’aide d’un marteau qui retombe sur la corde; c’est admirable, surtout si je pense à tous les etlets charmants que cela va rendre possibles I »

En ce sens, Beethoven et Marie de Weber étaient des pianistes, et Mcyerbeer aussi, lequel, dans sa jeunesse, donnait des concerts et se faisait entendre , comme on dit en style de programme; pianistes compositeurs, pianistesmaîtres, ayant d’autant plus qualité pour interpréter la musique des autres, qu’ils se sentaient en propre, au fond de l’âme , des trésors d’inspiration originale ! A cette classe d’esprits se rattache directement Chopin, et, si prodigieuse que fût l’exécution chez lui, c’est surtout par ce côté de l’imagination et du style que son individualité se recommande. Quelle fantaisie et quelle grâce dans les mille improvisations échappées à sa plume! Délicatesse et force, tout y est. Les motifs se déroulent vaporeux,

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