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OBERON

Nous venons de voir Weber s'élever du conte populaire au poëme chevaleresque. Oberon va nous le montrer voyageant au gré de sa fantaisie à travers les campagnes du hleu. Oberon et Titania! dès l'instant qu'on prononce ces noms si doux, il semble qu'un monde féerique vous apparaisse. Pour rendre tout ce que ce paysage a de diaphane, tout

ce que cette vie élémentaire a de poétique et d'enchanté, quelle imagination sera donc jamais assez vaporeuse, assez éthérée ! Qui me peindra cette architecture dans les nuages, ces minarets de diamants, où trône le roi des génies une tige de lis à la main ; et ce joli drame fantastique entrevu chaque fois que je me suis couché sur l'hcrhe par une belle nuit de mai , cette comédie aérienne de Puck et de Miranda, ces bruits de la rosée qui tombe en perles au calice des magnolias : tout ce qui m'apparaît, tout ce que j'entends, tout ce que je sens dans cette ivresse mystérieuse où me plongeun clair de lune de printemps, dites, dites quel magicien après Shakspear saura le reproduire ? Vous le demandez! et Weber, l'auriez-vous par hasard oublié, ou bien serait-ce que vous n'avez jamais entendu son Oberon ? Alorsje vous plains, car vous ignorez une des merveilles de l'esprit humain, le Songe cVune nuit d'Été en musique, la fantaisie en son véritable élément, la verve humoristique d un grand maître se donnant cours en mille arabesques mélodieuses, moitié Heurs et moitié oiseaux, en toute sorte de rhythmes enchantés, dont je voudrais comparer les uns à des sylphes diaphanes, à de pâles et doux rayons de lune voltigeant autour d"un massf de lis embaumés ou se jouant dans les vives transparences d'un lac, tandis que les autres, rappelant davantage l'Orient passionné ou symbolique, me font songer à ces touffes luxuriantes de roses et de lotus, où se cachent le bulbul persan et le cygne sacré des bords du Gange.

Pourquoi faut-il qu'à ce doux rêve de printemps, tout azur et lumière, une idée de mort se mêle, et qu'autour

du riant élysée flotte comme un crêpe lugubre le souvenir du séjour à Londres? On sait quelles douloureuses circonstances accompagnèrent la mise à la scène à'Oberon,

Weber s'était rendu en Angleterre sur la foi d'un directeur de spectacle à qui les riches promesses n'avaient rien coûté pour se procurer le concours de l'auteur du Freyschùtz et à' Euryanthe, concours sur lequel on avait fondé la fortune d^me saison ; mais la fortune a ses caprices, en Angleterre surtout, où dans les choses dart et de théâtre le vrai mérite entre d'ordinaire pour si peu. Arrivé à Londres après un voyage des plus funestes pour sa santé, déjà si cruellement altérée, Weber n'y trouva que déceptions et désastres. Il se mit à l'œuvre avec courage. Bientôt malheureusement, soit l'influence d'un climat humide et nébuleux, soit les contrariétés de toute sorte auxquelles il se voyait en butte, son état valétudinaire empira au point que les rares amis qui le visitaient alors conçurent les plus sérieuses inquiétudes. Lui cependant ne fléchit pas. Vainement la vie en lui se consumait ; vainement, pour réparer ses forces qui le trahissaient, les ressources manquèrent : le noble artiste n'en continuait pas moins d'écrire. Nous avons entendu à ce sujet d'affreux détails de la bouche d'un brave homme qui l'assista pendant cette sinistre période. A de pareils récits, le cœur se navre. Ne cessera-t-il donc jamais de s'augmen-

ter, ce lamentable troupeau d'infortunés sublimes, et faudra-t-il élernellement, à propos d'un grand artiste, musicien ou peintre, avoir à compulser des registres d'hôpital '? 0 ^yebe^ ! que n'étiez-vous avocat ou médecin ! alors sans doute vous auriez échappé à cette sombre destinée ; mais sen remettre à sa pensée du soin de son existence, quand cette pensée est intègre et pure, ombrageuse et fière, c'est tout simplement prendre le chemin de la prison pour dettes. D'ailleurs, pourquoi vous plaindriezvous? Tant d'autres qui vous ont précédé ont-ils eu meilleur sort ? Comptons un peu : de Dante Alighieri à Michel Cervantes, de Camoens au Torquato, combien la malédiction en a-t-elie épargné ? Partout le bannissement la misère, la faim, et, mieux que tout autre pays, cette Angleterre, où vous êtes, n'a-t-elle pas toujours su fournir son contingent au funèbre cortège : Milton, Dryden, Otway, Savage, Chatterton? Avant de quitter votre chère Allemagne, que ne vous faisiez-vous traduire ces noms ! Ils ont un sens : abandon, désespoir, suicide. Voilà ce qu'il dut se dire bien des fois, le grand musicien, dans son étroit garni de Portland-Street, lorsque vers minuit, épuisé par la fatigue et le besoin, il quittait sa table de travail et venait coller son front fiévreux aux carreaux de la fenêtre. Cependant la ville s'agitait sous ses yeux, courait à ses plaisirs, à ses affaires, sans se soucier de cet homme ayant mission de la distraire, et qui veillait à cette heure dans la privation et la souffrance. Immolezvous donc à la foule, et payez du sacrifice de votre vie entière la gloire de lui arracher un sourire, une larme!

Heureusement qu'aux âmes si cruellement torturées par la réalité les mondes de l'imagination ouvrent un asile. Weber s'y réfugiait, et sa poitrine, abreuvée de tant de fiel et d'amertume, aspirait avec joie les rosées d'une sphère supérieure. Oberon. Rezia, génies de l'air, charmants fantômes, vous l'entouriez alors, et ce fut dans votre compagnie qu'il expira. Quand Charles-Marie de Weber eut rendu l'âme, chacun de vous regagna sa patrie, hôtes enchantés de ses moments d'inspiration, mais non sans qu'un gage nous soit resté de votre commerce avec lui, et ce gage, c'est cette partition d'06eron, rose aux cent feuilles épanouie près d'un grabat, et dont la lumineuse exhalaison chasse au loin tant de miasmes impurs.

Ainsi, nous venons de le voir, le FreyschiUz, Euryanthe, Oheron, sont les rayonnements divers de l'idée romantique, les divers échelons d'une gamme que AYeber a parcourue de sa base à son faîte, en passant de la tradition populaire à l'épopée chevaleresque, et de l'épopée chevaleresque à la fantaisie, au caprice; mais, dira-t-on, une pareille façon de procéder semble plutôt indiquer un poëte. Aussi Weber l'est-il dans toute l'acception du mol, poëte aux mêmes conditions que les romantiques littéraires de l'école berlinoise, Hoffmann, Arnim , Tieck et Novalis, sont des musiciens. Je m'explique.

Quels que soient les sentiments d'admiration et de respect qui s'attachent aux noms glorieux des deux dioscures de la j)oésie allemande, on aurait tort de croire cependant que Goethe et Schiller représentent toutes les tendances de la vie intellectuelle de leur pays. Pour Goethe, la beauté, c'est l'harmonie, Iharmonie entre la nature et lesprit, entre l'àme et le corps ; de là ses instincts profondément classiques. Schiller, moins soucieux d'équilibre et de pondération, laisse à l'esprit des droits illimités. En dehors de cette double tendance, il existe une sphère dans la réi^ion de l'àme où la nature ne connaît plus de maître ni d'égal, où le démon élémentaire vit seul déchaîné, et c'est de cette sphère mystérieuse, nationale surtout, que sortirent à la fois et vivant on quelque sorte d'une vie infuse la poésie romantique et la musique allemande, Arnim et Beethoven, HolTmann et Weber. Goethe, à qui sa haute clairvoyance révélait la loi des éléments et des phénomènes les plus étrangers à son cercle d'activité, Goethe les appelait des natures démoniaques, et jamais parole ne fut mieux appliquée. Si de tout temps la philosophie a cherché la vérité dans l'accord du contingent et de l'absolu, si 'cette harmonie suprême de l'àme et du corps, du sujet et de l'objet, a pu devenir chez Goethe le principe élémentaire, unique, du beau en fait d'art, la profession de foi du romantisme n'admet plus les phénomènes de ce monde qu'à titre de symboles dune mystérieuse éternité. De là cette libre carrière donnée au côté fantastique, nocturne, de la vie humaine, cet assemblage de démons et de larves, d'êtres surnaturels bons ou méchants, terribles ou mo-

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queurs, figurant en passes merveilleuses les caprices de la destinée; comédie étrange et désordonnée, parfois sublime, émanation dernière du chaos intellectuel remué en ses profondeurs, boulfée vertigineuse échappée du b\ thos des gnostiques. Adieu cette réalité qu'embellissait avec amour le ciseau du statuaire ! Voici venir à nous un monde de pressentiments s'ouvrant sur l'infini et l'éternité, un monde dont les apparitions insaisissables nous font passer des ébahissements de la curiosité aux plus solennelles émotions du mysticisme religieux. Telle est la sphère où s'agitent tous les romantiques, de Zacharias Werner, d'Achim Arnim et d'Hoffmann à Novalis, à Weber ; poètes et musiciens, j'ai plaisir à les confondre ensemble, la différence, s'il y en a , n'existe que dans l'instrument. Traduisez Arnim en musique, et vous aurez l'auteur du FreyschûtZy à'Euryanthe et (ÏOberon. Pour romantique et poëte, Weber l'était avant d'être musicien. Voyez ce front mélancolique et pensif, cet œil ardent habitué à plonger au sein des ténèbres 041 tant de fois il a surpris les secrets de la nature et du cœur humain. Plus je contemple cette physionomie en môme temps puissante et maladive, ce nez d'aigle dont les narines qui se dilatent semblent flairer l'inconnu, ces pommettes fiévreuses, ces lèvres minces que pince un sourire inquiet, plus l'expression extérieure me paraît répondre à l'idée que je me fais de l'être intime. Je ne me représenterais pas autrement Zacharias Werner. Ajoutons que Charles-Marie de Weber est peutêtre le seul grand musicien que le nord de l'Allemagne ait produit, ce même nord qui donna naissance au roman-

tisme. Jusquo-là, si l'on y songe, In musique n'affectaitelle pas de choisir le midi sensuel pour théâtre de son existence ? Haydn et Mozart sont autrichiens, Beethoven vit le jour sur les bords du Rhin. En rapprochant AVeber du groupe littéraire de Berlin, la nature complétait la famille romantique, et nous no pensons pas qu'on puisse jamais l'en détacher.

LE FIDELIO DE lîEETHOVEJÎ.

C'était vers la fin de 180^; Beethoven, dans toute la force de la jeunesse, venait de publier son oratorio du Christ au mont des Oliviers, lorsque le baron de Braun , nouveau directeur du théâtre impérial de Vienne, lui proposa d'écrire un opéra, persuadé, disait-il, que les grandes qualités dont il avait fait preuve dans la musique instrumentale, ne manqueraient pas de se révéler sous un jour nouveau dans le style dramatique. Outre une somme d'argent fort honorable, le logement au théâtre lui fut offert. Il ne s'agjssait plus que de choisir un poëme ; on se dé-

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cida pour V Amour coï'jugal^ larmoyante élucubration de

M. Bouilly, mise en musique par Gaveaux et aussi par

Paër, qui l'avait produite en Italie sous le titre de Leo-

nora.

Je me suis toujours demandé comment Beethoven, avec son génie excentrique, impatient, vagabond dans son essor comme l'aigle, avait pu s'inspirer d'une aussi pauvre ébauche, d'une anecdote bonne tout au plus à fournir le sujet d'un vertueux mélodrame du vieux temps. Evidemment ici le musicien céda au pathétique de l'idée, et vit du premier coup, dans cette fable prosaïque et bourgeoise, toute la poésie d'émotion et de larmes qu'il y a mise; peut-être encore doit-on supposer qu'il prit tout simplement tel quel, sans trop y réfléchir d'avance, le chefd'œuvre que son poêle lui donnait. En général, les grands maîtres, les hommes de génie, n\ipportent guère, dans le choix de leurs sujets, ce soin minutieux , cette sollicitude inquiète dont se consument, la plupart du temps, ceux qui n'ont que du talent. Rarement vous les voyez faire les difliciles en pareille matière, et les littérateurs de la trempe de Joseph Sonnleithncr, le premier en date dans l'éUicubralion de Fidelio, ou de M. de Jouy, l'auteur français de Moïse et de Guillaume Tell . n'ont jamais plus beau jeu pour vider leur sac que lorsqu'ils s'adressent à des hommes de la taille de Beethoven et de Rossini. Quoi qu'il en soit, Beethoven se mit à l'œuvre avec ardeur, avec amour, et, vers le milieu de 1805, la partition fut terminée.

BEETEOVEV.

Alors fommoncèrenl les véritables embarras, les difficultés réelles. Lorsqu'il fallut pourvoir à l'exécution, les voix d'hommes firent défaut; la Milder seule, chargée du rôle de Léonore, s'acquittait dignement de sa partie; ajoutez à cela la guerre alors imminente, et vous aurez une idée des circonstances favorables, de l'heureuse constellation sous lesquelles Fidelio se produisit. L'opéra de Beethoven parut sur la scène le 20 novembre, mais sans aucune espèce de succès ; le public fut de glace pour cette musique qui, en dépit même des obstacles dont nous parlions, avait le tort immense de prétendre devancer son temps ; il n'y eut que les amis et les ennemis qui la comprirent. Après trois représentations successives, le chefd'œuvre s'arrêta tout à coup, et ne fut repris ensuite que le 29 mars 1806. Quelques changements apportés dans l'ordonnance de la pièce, l'action réduite à deux actes, de trois qu'elle avait d'abord, ne suffirent pas pour venir. à bout de l'indifférence publique; et, après une dernière épreuve tentée le 10 avril, le chef-d'œuvre fut déposé dans la bibliothèque du théâtre, pour y dormir du sommeil des Pharaons. Huit années s'étaient écoulées sans qu'on s'occupât davantage àe Fidelio, lorsqu'une occasion imprévue, une représentation à bénéfice vint tirer la partition de Beethoven de l'oubli séculaire qui la menaçait. Cette nouvelle mise en scène réclamait, comme on pense,

76 MisiciUNs r.oNTE>frorvAiNS.

dos chaiiironionts uolablos ;\u\4r.ol< \c i:rnml maîtro so prêta do la moilloure giùco ; l\vii\ro fut romaniôo do fond on coniblo, lo dialivjuo rôciil, \c dranio autant que possible amélioré, l.o second acte, qui se passait tout entier dans un eaehol. se termina au grand jour, à la lueur du soloil, cireonstaueo dranialiquo assez peu importante par olle-mèmo. mais qui donne lieu à la mai^niliquo outrée du linale qui n'existait pas dans la première ébauelie. L'air de Leonore. au premier acte, eut aussi un^' introduetiou nouvolle. le maL^nilique e\orde qu'on admire aujourd'hui, et de l'aueien moreeau il ne reste que la dernière phrase : () cia, fur den ich ailes irinj ! Mais laissons parler l'auteur luî-mèmo . le collaborateur de Bcolhovon dans cotte édition revue et corrip:éo. D'un objet aimé tout est cher, dit Fiuaro en voyant le comte ramasser l'épingle du billot do Suzanne ; ou aime jusqu'aux moindres circonstances qui so rallachont à ronfantemeut d'un chefd'œuvre, et ces détails, auxquels on ne saurait contester le mériie de l'exactitude, puisque c'est le poète lui-même do Hoothoven qui les rapporte, trouveront naturellement ici leur place.

o Reetboven voulait absolument avoir un air au début du second acte pour son personnage de Florestan. Quant à moi. je u\'elevais obstinément contre cette jireîention du maMCi.'u; faire chanter uiu^ ca\atine di bvaviira à un

pauvre captif cxlénué par lo jeûne et les privations, à un malheureux qui meurt de faim, c'était là une difficulté fort grande à mon sens, pour ne pas dire insurmontable. Nous disputâmes longtemps sur ce sujet; enfin, comme il n'en voulait pas démordre, j'avisai au moyen de me tirer d'affaire le moins sottement possible, et choisis pour texte à mes paroles cette espèce de délire prophétique qui possède les gens qui vont mourir, cette lueur suprême que jette la vie au moment de s'éteindre : « Quel air tiède et frémissant pénètre ici, quel rayon divin éclaire ma tombe I Un ange flotte à mes côtés dans des vapeurs de rose, un ange consolateur aux traits de Léonore; il me conduit à la liberté, au céleste royaume ! »

» Ce qui se passa à cette occasion ne sortira jamais de ma mémoire. Beethoven vint chez moi le soir, vers sept heures. Après que nous eûmes causé ensemble quelque temps de chose et d'autre, il me demanda où en était son air. Je lui donnai mon manuscrit, il le lut, se promena de Ions: en larc^e dans la chambre en grommelant à voix sourde comme il faisait d'habitude lorsqu'il voulait chanter, puis il finit par s'asseoir au piano. Bien souvent ma femme l'avait supplié de se mettre au clavier, sans qu'il se rendîtjamais à ses instances ; cette fois il posa le texte sur le pupitre et commença de son propre mouvement de m.erveilleuses fantaisies du sein desquelles il semblait vouloir évoquer son air. Les heures s'écoulèrent , Beethoven improvisait toujours. On servit le souper qu'il devait partager avec nous; impossible de l'interrompre, et, comme l'inspiration allait son train sans désemparer, j'ordonnai

qu'on le laissât faire. A minuit seulement, il se leva, et, m'embrassant avec chaleur, s'en retourna chez lui sans avoir rien voulu prendre. Le lendemain son air était écrit.

» Vers la fm de mars, sitôt que mon travail fut achevé, j'envoyai le manuscrit à Beethoven, et deux jours après je reçus de lui ces lignes que je conserve comme un précieux témoignage du petit service que j'ai pu lui rendre :

« J"ai lu avec un bien vif intérêt les excellentes modifi- » calions que vous avez introduites dans mon opéra. C'est » à moi maintenant de relever ces ruines d'un vieux chà- » teau écroulé. Votre ami ,

» Beethoven. »

» Cependant Beethoven n'avançait que lentement dans son travail, et, lorsque je lui écrivis pour le prier de déférer aux vœux des bénéficiaires qui commençaient à craindre de ne pouvoir profiter de la saison, voici en quels termes il me répondit : « Cet opéra me donne toutes les peines du monde. Somme toute, je suis mécontent. 11 n'y a pas un morceau que je n'eusse voulu revoir, afin de rapiécer mon mécontentement d'aujourd'hui par quelque ombre de satisfaction. C'est tout autre chose d'avoir affaire à la réflexion ou à l'inspiration. »

» Vers le milieu d'avril, les répétitions commencèrent; la représentation était promise pour le 23 mai, et cependant il s'en fallait encore de beaucoup que l'œuvre fût achevée. Le jour rtiôme de la répétition générale, la nouvelle ouverture (celle qui reste) était encore dans le cer-

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veau du ^rand maître, in liiubo patrum. Le matin même du jour de la représentatioD, on avait convoqué l'orchestre ; Beethoven n'arrivait pas. Enfin , après plus d'une heure d'attente, et comme on perdait patience, je me rendis chez lui, hien décidé à l'amener de gré ou de force, mort ou vif. Je trouvai Beethoven endormi profondément sous une couverture de feuillets de musique qui jonchaient son lit et le carreau de la chamhre. Sur une tahlo auprès de lui était un verre encore rempli de vin, où trempait un hiscuit; je remarquai surtout le flambeau entièrement consumé. Beethoven avait passé la nuit au travail. Dès ce moment, il fallut renoncer à la symphonie nouvelle, qui, malgré toute la diligence du grand maître, se trouvait trop en retard pour être exécutée, et se con tenter pour cette fois de son ouverture de Prométhée.

» On sait ce qui advint le soir. L'affluence était immense ; l'opéra fut rendu à merveille. Beethoven, debout au pupitre, dirigeait l'orchestre et les chanteurs avec cette conviction chaleureuse, ce feu (jénial qu'il mettait à toutes les choses de son art. Plus d'une fois même son enthousiasme l'entraîna si loin, qu'on eût risqué, à le suivre , de se voir jeter hors de la mesure. Heureusement le maître de chapelle UmlaulT modérait derrière lui, du geste et du regard, et sans qu'il s'en aperçût, l'influence désastreuse que l'inspiration excentrique du grand homme aurait pu exercer sur les chœurs et l'orchestre. Un succès immense accueillit cette fois le chef-d'œuvre, dont la septième représentation fut donnée au bénéfice de Beethoven , le 18 juillet. Beethoven écrivit à cette occasion un

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second air pour Léonore et des couplets pour le geôlier, deux morceaux qui faisaient longueur, et qu'on a supprimés à bon droit de la partition telle qu'elle est restée au répertoire. »

En France, Fidelio eut aussi ses vicissitudes. Sans la Société des Concerts et M. Ilabeneck, il aurait bien pu se faire que notre admiration pour cette grande œuvre musicale eût tardé plus longtemps encore à se développer. A tout prendre, c'était au Conservatoire, dans le sanctuaire de la musique instrumentale, que l'enthousiasme de la France pour la partition de Beethoven devait s'élaborer. Qu'est-ce en effet que Fidelio , sinon une magnifique symphonie dialoguée? On a dit que le Stahat de Rossini affectait les formes dramatiques dans ses plus religieuses velléités, et que la musique d'église de l'illustre auteur de Semiramide et de* Guillaume Tell était tout simplement de la musique d'opéra; je le veux bien, mais on ne me contestera pas du moins que Beethoven, à son tour^n 'ait écrit dans Fidelio qu'une œuvre instrumentale, qu'une imposante et pathétique symphonie ayant des voix humaines pour surcroît d'instruments, où le ténor, le soprano, la basse et le baryton jouent le rôle de hautbois, de clarinette, de trombone et d'ophicléide, et se perdent incessamment dans le torrent de l'harmonie, dans le gouffre tumultueux du plus formidable orchestre, sans

pouvoir jamais s'élever ni planer librement au-dessus. En général, resj^rit allemand n'a qu'un écueil : sa tendance vers le profond l'attire au ténébreux, comme aussi^ d'autre part, son vol vers le sublime le jette souvent dans les nuages. Or, en pareil cas, ne pourrait-on pas dire que l'orchestre est pour les musiciens ce que la métaphysique est pour les poëtos, c'est-à-dire une route sûre pour se fourvoyer et se perdre, s'ils n'y prennent garde? C'est dans l'orchestre en clTet que se trouvent tant d'abstrac-tions dont on a si plaisamment abusé de nos jours, c'est en creusant les abîmes de l'orchestre qu'on découvre tout ce philosophisme dans l'art si pernicieux dans ses conséquences , si fatal lorsque des mains inhabiles s'en emparent et l'exploitent. En ce sens, Beethoven a plus nui qu'on ne pense. Je sais qu'un homme de génie n'a de compte à rendre à personne, il élève ou démolit, bouleverse et recompose, étend ou restreint le domaine de ses attributions, tout cela sans prendre conseil, et par la seule autorité d'une vocation exceptionnelle. Cependant, on ne peut contester qu'il y ait des œuvres qui, parfaitement admirables en elles-mêmes, exercent sur les générations ultérieures une dangereuse influence ; et de ce nombre je citerai l'œuvre de Beethoven, comme s'il était question de peinture, je nommerais Michel-Ange. En portant vos regards bien plus haut dans la sphère de l'art, vous trouveriez Raphaël et Mozart, deux intelligences rayonnantes qui n'ont jamais versé que la lumière. De tout temps, les esprits tumultueux, les brouillons novateurs, romantiques dans le sens impropre qu'on donnait au mot vers 1825,

ont revendiqué, en peinture, la parenté de Michel-Ange, de même qu'aujourd'hui l'exemple du grand musicien dont nous parlons sert de prétexte aux tontatives les plus vaines.

Ces réserves une fois faites, et les conditions de l'œuvre acceptées, il ne reste plus qu'à admirer dans Fidelio un stvle grandiose et sévère, une pensée constamment élevée et maintenue dans les régions du sublime. Si Weher peut réclamer à bon droit la nature extérieure en ce qu'elle a de pittoresque, si le romantisme des bois et du clair de lune, le frémissement du taillis où passe en fuyant la biche qui s'effare, le murmure du lac enchanté où nagent les ondines, appartiennent en propre au chantre mélancolique de Freijschutz et à'Oheron^ Beethoven, lui, peut revendiquer à juste titre les phénomènes cachés dans les profondeurs du cœur humain, ses angoisses mystérieuses, ses tristesses mortelles, ses découragements inlinis. — Le pathétique domine dans Fidelio, un pathétique morne et lugubre au sein des ténèbres et d'un cachot ; du commencement à la fm, cette musique vous suffoque à force d'être vraie. Nulle fantaisie n'en modère par moments la rigoureuse austérité; nulle brise du ciel, nul tiède rayon n'y pénètre ; vous ne trouvez là que larmes et sanglots ; au dernier finale seulement, le jour se fait, la joie éclate, une joie de Beethoven , soudaine , spontanée , étourdis-

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santé; vous passez sans transition aucune du cri de détresse au chant de délivrance, des sanglots étoulTés aux accents d'une ivresse qui ne se contient plus. Votre oreille, accoutumée aux nuances si habilement ménagées de l'école de Mozart, se raidit presque contre une si abrupte péripétie qui, de gré ou de force, vous entraîne, non sans vous faire éprouver, toutefois, quelque chose de cet éblouissement d'un homme sorti de l'obscurité d'un souterrain pour se trouver subitement en plein soleil.

On ne saurait appeler ce morceau qui termine la partition de Beethoven un finale. Le finale, tel que l'entendent les grands maîtres de la scène, et Mozart en particulier, dans les Nozze di Fiijaro et Don Juan^ tient à l'action par d'invisibles ressorts , et forme avec la pièce partie intégrante et nécessaire ; ici, au contraire, que voyons-nous? une péroraison sublime, un hymne d'actions de grâces magnifique, et fait pour émouvoir et soulever d'enthousiasme un auditoire, mais sans connexion absolue avec Tensemble, et qui, détaché de la partition et porté ailleurs, dans un concert, par exemple, n'en semblerait pas moins une œuvre une et complète. Je comparerais volontiers ce finale de Fidelio à l'épilogue dans le ciel que Goethe a mis au dénoûment de son poëme de Faust^ à cette gloire qui s'ouvre et rayonne après la consommation des choses. Il faut voir, dans l'hymne de Beethoven comme dans la fantasmagorie de Goethe, une manière grandiose de conclure, un splendide hors-d'œuvre ; mais, franchement, ce n'est point là un finale, pas plus que le sublime dialogue entre Léonore et le geôlier, occi^és à

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creuser la fosse du prisonnier, n'est un duo. On n'échappe pas à sa vocation ; les formes instrumentales régnent et d'une manière aussi despotique dans Fidelio que dans tous les chefs-d'œuvre que Beethoven a jamais composés. C'est une symphonie que cet opéra, mais quelle noble et dramatique symphonie !

Il y a dans le personnage de Fidelio, à côté de difficultés vocales presque insurmontables , des conditions de sentiment, de pantomime, de physionomie, qui rendront toujours impossible à la scène d'atteindre Tidéal de la création de Beethoven. Il faudrait la Malibran pour une tâche si imposante, et, disons-le, si laborieuse ; et encore la voix de la Malibran, cette voix fragile dans sa force, eût-elle résisté à tant de secousses formidables, à cet assaut perpétuel que livre l'orchestre au chanteur? Vous vous souvenez de la Devrient dans ce rôle, de ce blond Fidelio si plein de mélancolie et de tendresse, dont les beaux yeux se voilaient de larmes si pathétiques dans la scène do la fosse, et qui se relevait plus tard véhément, passionne, sublime dans son désespoir. Eh bien ! la Devrient ellemême n'a jamais rempli qu'une des conditions du personnage de Beethoven ; ce qui manquait à la belle Viennoise, à la fille de laSchroeder, tragédienne dans l'âme, c'était l'art de la cantatrice, le grand art des Mara et dcsMilder, comme on a pu s'en convaincre par la suite lorsqu'elle a voulu aborder le répertoire italien, oij régnent de tout autres exigences. La Devrient jouait cette musique et ne la chantait point, et tel est le caractère de la partition de Beethoven, qu'il lui vaut mieux encore être jouée qu'être

chantée. En général, on ne se rend pas compte del'cxtrémo difficulté, de la nature ingrate de la plupart des morr ceaux contenus dans cet opéra. On ne s'imagine pas quels cfTorls incroyables, quelle peine excessive, et souvent perdue, nécessitent chez un virtuose ces passages écrits pour le violon ou le hautbois, ces passages où le musicien n'a pas daigné un seul instant prendre en considération les ressources de la voix humaine, et qu'il faut chanter en dépit des fureurs d'une instrumentation écrasante. Pour une voix qui parvient à surmonter de pareils casse-cous et finit par se rompre à d'aussi périlleux exercices, combien de voix défaites et brisées ?

IIEADELSSOUX. — NIELS GADE. — JEA.NY LIXD. — CHOPrX.

Le scandinavisme est en politique une question fort respectable, et qui, moins connue sans doute et moins élaborée que l'idée slave, reléguée davantage, par les nations même qu'elle intéresse, dans les régions crépusculaires de la théorie et du contingent, ne laisse pas que d'avoir ses fidèles et ses prosélytes. Allez à Copenhague, à Upsal, à Christiania, et vous verrez comme les historiens, les savants et les antiquaires s'échaufferont à vous démontrer l'unité d'origine et la communauté de traditions qui existent entre les deux races danoise et suédoise. A ce chœur,

les philologues et les géologues viendront bientôt se joindre : ceux-là pour vous prouver, par le commentaire des antiques Sagas islandaises, que les langues procèdent des mêmes rudiments, ceux-ci pour vous convaincre de lidentité du sol.

Le scandinavisme a sa littérature, il a voulu avoir sa statuaire, et, il y a quelques années, une école se fonJa pour la réalisation de ce beau rêve. Il s'agissait de reproduire les demi-dieux et les héros de la mythologie du Nord et de trouver une forme nationale pour les augustes et immortels symboles de lunité de race et de croyances. On se mit à l'œuvre ; à Copenhague, à Stockholm et à Rome, le ciseau s'inspira de l'idée nouvelle, et bientôt tout un olympe de Thors et d'Of/i'ns, de Walkyries et de i\ornes, se dégagea des profondeurs du marbre. Le malheur voulut que la tentative n'eût qu'un médiocre succès, et qu'il arrivât ce qui ne manque jamais d'arriver dans toutes ces entreprises où l'inspiration de l'activité humaine se subordonne de gaieté de cœur à une théorie improvisée pour les besoins du moment. A défaut du type individuel, qu'on n'avait pas dans l'àme, essendo carestia, comme disaient les Italiens du xvi«^ siècle, il fallut bien recourir à la tradition classique, et les Odins ressemblèrent à s'y méprendre au vieux Jupiter; il est vrai qu'on se sauva par les attributs, et que les deux corbeaux et le renard Fenrir se rencontrèrent fort à propos pour témoigner de l'identité du dieu Scandinave, qui sans eux aurait pu se trouver fort compromise. Comment s'imaginer qu'après des siècles l'art s'en ira sortir tout armé

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