‹ Musiciens contemporainsChapitre 12 sur 32 · EURYANTHE · texte numérisé non relu

EURYANTHE

Du romantisme populaire qui lui inspira le Freyschûfz Weber passe dans Euryantheau romantisme chevaleresque, et ce vif amour de l'élément poétique national va développer chez lui le sens de l'histoire. Je n'hésite pas à le dire, cette tendance toute moderne en musique de remonter le cours des siècles et de faire revivre dans leur caractère d'individualité propre des passions d\m autre temps, cette tendance nous vient de Weber, lequel à son tour la prit autour de lui pour la transporter de la scène dans son art. Imagination libérale et puissante, esprit informé, critique, l'auteur du FreijschïUz età' Enryanthe ?>ui étendre ses conquêtes on dehors des limites de sa profession respective. Dans cette âme sonore et sympathique, centre glorieux de résonnance, toutes lespréoccupations intellectuelles de l'époque curent un écho, et, s'il fut contemporain de Mozart et de Beethoven, il ne le fut pas moins d'Arnim et de Niebuhr, d'HofTmann, deRaumer, d'Augustin Thierry et de Michelet. En tant qu'expression de la vie chevaleresque, d'une vie où les idées d'amour, d'honneur, defoidans les serments, régnent en souveraines et gouvernent tout, Euryanthe peut à bon droit s'appeler un opéra historique. Je doute que le drame lyrique ait jamais parlé un plus noble, un plus vaillant langage ;

c'est le vérilaljle roman de chevalerie en musique. On connaît ce grand soin que Weber apporte dans l'étude de ses caractères, qu'il approfondit et parfait pour ainsi dire au moyen de l'orchestre et de toutes les ressources combinées de son art. Eh bien ! dans aucun autre de ses chefsd'œuvre, cette préoccupation du maître n'eut occasion de s'exercer avec tant de suite et de bonheur. Euryonthe est le seul des opéras de Weber où le dialogue parlé n'intervienne pas, et l'on conçoit quels avantages j)Our le style soutenu comme pour l'individualité de ses personnages devait tirer de l'emploi du récitatif un esprit si observateur, si curieux de détails, et possédant aussi bien à fond le sens intime de l'histoire. Quel suave et charmant tableau de l'amour chevaleresque, de la loyauté, de la foi dans les rapports, que ces caractères d'Adolar et de sa pudique maîtresse! L'amant d'Euryanthe adore en elle le type gracieux des vertus et des perfections en honneur dans les romans de la Table-Ronde, et rapporte discrètement à cet objet d'une passion à la fois mystique et sensuelle tout le mérite, tout l'honneur de ses propres actes. Il se peut que je me trompe et que mon illusion me montre au fond de cette musique des idées auxquelles le maître n'a point songé, tel n'en est pas moins le sens que garderont toujours pour moi la romance si mélodie.usemcut naïve d'Adolar, son air, sa partie dans ce trio du premier acte d'une si fière touche, en un mot les divers passages caractéristiques où cette physionomie se dessine. Là cependant s'arrêtent les concessions faitesau sujet, lequel se passe, comme on sait, sur les bords de la Loire, au pays d'un roman-

tisme plus tendre et plus ouvert. Génie énergique et som bre de nature, Weber chercherait en vain à répudier ces éléments de nationalité qui constituent sa force principale, et c'est par les rôles d'Eglantine et de Lysiart que le caractère germanique reprend ses droits. Eglanline I pâle et terrible évocation, Médée impitoyable, opposée à lamélancolique, à l'aimable, à la toute Française Euryanthe , Lysiart, âme félonne, représentant dans l'ordre héroïque cet esprit du mal que nous avons vu le Gaspar du Freysakûtz représenter dans la sphère populaire, moins le fantastique pourtant : que ferait le comte Lysiart des sortilèges d^un manant hérétique? Pour se donner au diable, il faut y croire. A cette âme implacable et jalouse sa haine suffit, et si par une nuit d'imprécations elle appelle la nature à son aide, ce n'est point àses puissances secrètes qu'elle en veut, mais à la foudre, mais à la tempête, dont elle invoque la complicité dans son œuvre de perfidie et de ténèbres.

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