‹ Musiciens contemporainsChapitre 19 sur 32 · JENNY LIND · texte numérisé non relu

JENNY LIND

ont la voix plus étendue et plus souple, j'en connais même qui chantent mieux ; mais aucune ne chante comme elle. Pureté, force, tout le secret de ce talent, je dirai plus, de cette individualité, se résume en ces deux mots. On comprend dès lors quelles affinités mystérieuses devaient exister entre elle et certains types féminins de la Grèce antique. Vierge du Xord l Velléda même, si l'on veut, mais surtout prêtresse de Diane ! c'est là une impression à laquelle on ne saurait résister, lorsqu'on la voit s'avancer dans la première scène de Norma, sa faucille d'or à la main, le front couronné de ses opulents cheveux et son regard pur et profond élevé vers l'astre de la nuit. Il y a un sérieux dans ce talent, une loyauté qui dépasse tout ce qu'on imagine. On dirait qu'elle se ferait scrupule de dérober à la moindre note sa valeur, sa part légitime do sonorité. Peut-être même lui doit-on reprocher comme un défaut cette préoccupation, peut-être metelle trop de soins à vouloir produire au dehors les intentions du maître, à chercher des sens dans le texte. C'est pourquoi, si j'excepte Norma, son rôle définitif et sa création exclusive, je verrai toujours de préférence la plus parfaite expression du talent de Jenny Lind dans cet accent inimitable qu'elle donne à toutes ces mélodieuses émanations du sol natal : ballades, romances et chansons qu'elle nous a révélées, véritables fleurs de neige cueillies au pied des âpres sapins de ses Alpes norvégiennes, et que la Marguerite Scandinave effeuille par le monde entier. Quelle critique oserait toucher à de pareils chefsd'œuvre et ternir de son souffle la transparence immacu-

lée du cristal de roche 1 Ici, la simplicité des thèmes se prête d'ordinaire à merveille à l'inspiration si profondément interprétative de la grande cantatrice ; il en résulte des ciFets singuliers, et je défie toute âme quelque peu douée du sens musical ou poétique d'oublier la sympathique mélodie de ces lieds suédois éparpillés désormais à tous les vents d'Europe et d'Amérique par la voix de cette étrange femme que Paris seul n'aura pas pu juger. Un soir, au grand opéra de Berlin, M™^ Viardot chantait le Prophète. La cantatrice était en voix et en inspiration, le public l'avait adoptée, et, sur les dernières mesures de la complainte de la mendiante au quatrième acte, la salle entière éclata en bravos. A l'opéra de Berlin, les femmes applaudissent, comme c'était jadis l'usage aux Italiens alors qu'il y avait encore un Théâtre-Italien à Paris. Aussi, sur toute cette riche ceinture de loges, dont le salon royal, avec son splendide baldaquin de pourpre et ses encadrements d'or massif, forme le centre, c'étaient des démonstrations à perte de vue, et les plus jolies mains battaient à rompre leurs gants. Une seule personne semblait demeurer étrangère à l'enthousiasme général, et cette abstention se faisait remarquer d'autant plus que, placée au premier rang dans la société de Berlin, cette personne y exerçait en toute question d'art, de littérature et de goût, un de ces arbitrages suprêmes dévolus du consentement unanime à certaines femmes éminentes par le cœur et l'esprit, et dont aucun ne songe à appeler, qu'on se nomme Cornélius, Rauch ou Meyerbeer. Curieux de savoir la cause de ce silence, l'entr'acte

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venu, j'allai m'en informer dans sa loge. « Quelle admirable chose que cette romance de Fidès ! — Oh ! sublime; vous connaissez mon admiration pour Meyerbccr. — Et que M"!® Yiardot l'a bien dite ! — Oui, pas mal. — Pourtant vous ne l'avez pas applaudie? — Ah ! vous l'avez remarqué? — J'avoue que de votre part ce dédain ne laisse pas de m'inlriguer un peu. — Vous vous trompez, ce n'est pas du dédain ; j'estime beaucoup le talent de Mme Yiardot. — Mais alors? — Vous étiez avant-hier à la soirée d'adieux de Jenny Lind : qu'en pensez-vous? — Qu'on n'a jamais rien entendu de pareil. — Ajoutez, et que jamais on n entendra. C'est pourquoi ces deux mains que vous voyez là ont applaudi pour la dernière fois. — Ah ! oui, veder Napoli, poi morir ! — C'est possible ; riez. Quant à moi, qui prends mes admirations plus au sérieux, je sens que j'en ai perdu la faculté d'applaudir. »

Cet exclusivisme dans l'admiration qu'ils inspirent est un des traits caractéristiques des artistes du Nord. Leurs voix possèdent des accords particuliers, leurs natures, des éléments nouveaux et féconds ; ils ont V accent^ le son, âme de la musique, signe définitif de l'individualité : aussi s'attache-t-on à eux par des liens secrets, et, la fibre qu'ils remuent étant plus cachée et plus profonde, la vibration s'en prolonge davantage. Leur public est plus restreint sans doute, car je ne compte pas dans le public

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de Jenny Lind cette multitude d'enthousiasmes de pacotille qu'en tous temps et en tous lieux le succès attire après soi; mais aussi quelles sympathies ils éveillent! quelles traces impérissables ils laissent dans les âmes capables de rêverie et d'attendrissement ! « La meilleure partie de moi s'en est allée,» soupire Pétrarque en rêvant à Laure. N'y a-t-il pas comme un écho vague et lointain de cette plainte dans les regrets d'une ame qui voit s'éloigner la mélodieuse interprète de ces airs qui, lorsqu'ils vous savent charmer, produisent un effet auquel nulle autre musique ne se peut comparer? « Jenny Lind est partie, et désormais je n'applaudirai plus. » Cette parole, qui, dans la bouche d'une Française, semblerait affectée, dite avec le ton simple et naturel dont elle fut prononcée, m'a toujours paru l'expression la plus vraie de cette espèce de souvenir compliqué de nostalgie que laissent aprèselles, chez certaines natures d'une délicatesse exquise, les révélations de la muse du Nord. Cette force sympathique, Chopin la possédait au suprême degré.

L'accent, le son, voilà ce qui, dès la première fois qu'on l'entend, vous frappe chez cet artiste, auquel s'applique ce que nous disions tout à l'heure de Jenny Lind, et ce qui se pourrait dire aussi de ce violoniste norwégien à l'archet si puissant, de cet Ole-Bull, l'une des plus originales et des plus poétiques apparitions qui se soient produites

CHOPIN. Ml

depuis Paganlni. Et quand j'insiste sur ce point, je ne parle pas de cette faculté, parmi nous, hélas! trop répandue, d'assourdir à grand renfort d'octaves et de gammes chromatiques les oreilles d'un auditoire, mais d'un don inhérent, selon moi, aux natures du Nord, de cette aptitude qui consiste à trouver en toute chose la note vraie, émouvante, la corde sensible qui fait dire à l'âme : C'est cela. Je me tais sur l'inexprimable habileté de ces doigts que les doigts d'un Liszt lui-môme essaieraient vainement d'atteindre à la course. Quant à l'art de l'exécution, en ce qui regarde les difficultés, on se sent tout dispos^, à s'écrier avec le vieux Goethe :

Das Unbescbreibliche Hier ist gethan !

« L'indescriptible cette fois s'est réalisé, » et, pour peu qu'on daigne me permettre d'expliquer franchement ma pensée, j'avouerai que j'en suis fort aise. Plus vous multipliez les moyens de destruction, plus vous rendez la guerre impossible : j'espère qu'il en sera de même de cette jonglerie qu'on appelait en musique la difficulté. Une fois que ce clinquant, qui passait pour de l'or aux mains des habiles, devient une monnaie courante, sa valeur diiuinue, et finit par tomber en complet discrédit. Mettez Tiuipossibleà la portée de tout le monde, l'impossible n'existe plus ; faites une chose désormais accessible et simple de ces arpèges, de ces trilles et de toute cette exécution chromatique qui n'avait d'autre mérite aux yeux des gens qj^e

celui de la difficulté vaincue, et le public, revenu de sa piperie, à la place de ces arpèges et de ces trilles qu'il applaudissait sur parole, demandera, comme Bartholo, qu'on lui chante seulement un petit air tout simple, telle phrase que vous voudrez, pourvu que le cœur s'y montre, le finale de la Sonnambula par exemple, ou la romance du Saule, rien que cela : essayez.

Rubini, le grand maître du chant large et pathétique, cette voix sublime dont la note élégiaque et profonde vibre encore dans toutes les poitrines, Rubini commença, qui le croirait aujourd'hui? par être un chanteur de roulades; il se rompait aux mille gentillesses du style fleuri. Je le vois encore s' escrimant à côté de Mme Mainvielle-Fodor en gazouillis délicieux et demandant aux prestiges de la vocalisation, à la difficulté, une renommée qu'il ne devait conquérir que plus tard par l'entière transformation de son talent. Bellini vint, et du mouvement imprimé par le maître de Gatane à la phrase dramatique, sortit une nouvelle école de chanteurs. Aux grâces vives et brillantes, à l'étihcelant coloris, à l'ornementation un peu surchargée de la méthode rossinienne, l'auteur de Nortna et des Puritains fit succéder la note émue et palpitante, la cantilène attendrie, en un mot le chant spianato, comme on dit en Italie, dans toute l'éloquence de son expression. Avec quelle admirable intelligence Rubini sentit tout d'abord le parti qu'on pouvait tirer du système nouveau, et comment, s'étant plongé dans ces courants mélodieux, il y laissa pour jamais l'attirail routinier du vieux style, — il suffit, pour qu'on le sache, d'avoir suivi au Théâtre-Italien

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