I. Je souligne ces deux mots parce qu'il a paru
sesarlicles où il heurte le plus les opinions reçues du monde : son examen critique des Huguenots. Cette étude, en effet, pour émaner d'un compositeur, est avant tout la protestation d'un homme offensé dans ses convictions religieuses ; presque à chaque phrase perce l'indignation du protestant blessé de voir mettre en scène un souvenir historique aussi douloureux pour lui que laSaint-Barlemy, et de le voir traité gaiement par un vaudevilliste voltairien et un musicien juif accouplés. C'est là, pour moi, le sens vrai de cet article et l'on se rendra compte, en le lisant, combien ce sujet et ce mélange de galanterie française avec les chants religieux protestants le préoccupent et l'oft'ensent plus que la musique elle-même. Ici, le croyant a complètement effacé le musicien. D'ailleurs, Schumann, par cette susceptibilité religieuse et cette aversion pour la race hébraïque, est tout à fait dans la tradition allemande : Mendelssohn, avant lui, et Wagner, après lui, ne se sont montrés ni moins violents ni moins agressifs. Le premier, notamment, dans sa fameuse appréciation de Robert le Diable, entendu à Paris, n'est-il pas choqué surtout de voir Scribe exploiter ainsi la légende et la religion ?
Cela n'empêche pas qu'il n'y ait des idées excellentes et des passages très fins dans l'article virulent de Schumann. Il frappe fort, mais il frappe juste en plus d'un endroit et sa vertueuse indigna-
nni^Licrc une traduction de cet article, ccourté au moins d'un quart, par îles suppressions dont la raison m'échappe absolument.
tion lui fait découvrir les vrais défauts. Son amusant parallèle entre les deux premiers actes, par exemple, est d'un esprit perspicace et le paragraphe où il jongle avec ces personnages, ces « marionnettes », est écrit d'une plume très alerte. Au surplus, voici cet article ; il parut d'abord en 1837 dans la Nouvelle Galette musicale de Leipzig, sous la signature d'Eusebius, puis fut publié dans le recueil des Écrits de Schumann sur la musique et les musiciens^ à Leipzig, en 1854. Eusebius, on le verra, s'y range à l'avis de Florestan ; mais Eusebius, Florestan, Raro, etc., c'était toujours Schumann qui se multipliait pour prêter à son journal l'appui de nombreux rédacteurs. Ils avaient existé d'abord, puis étaient partis, et Schumann les remplaçait tous.
Je suis aujourd'hui comme un jeune soldat plein d'ardeur, qui, pour la première fois, met l'épée au vent dans une affaire sérieuse. Comme si ce petit Leipzig, où ont été tranchées tant de questions intéressant le monde entier, était destiné aussi à vider la question musicale, il s'est trouvé que c'est dans cette ville que les deux compositions les plus considérables de ce temps ont été, pour la première fois sans doute, exécutées côte à côte, — je veux parler des Huguenots^ de Meyerbeer, et du Pauliis^ de Mendelssohn.
Allons, et finissons-en.
D'instituer un parallèle entre ces deux ouvrages et de décerner le prix à l'un d'eux, il ne saurait être question ici. Le lecteur est trop au courant des tendances de l'auteur de ces lignes ; il sait trop bien
que, lorsqu'il s'agit de Mendelssohn, on est aux antipodes de Meyerbeer, tant les voies suivies par ces deux artistes sont diamétralement opposées ; il sait trop bien que, pour obtenir la caractéristique de chacun d'eux, il n'est que d'attribuer à Tun ce qui fait défaut à l'autre, — le talent mis à part, qui est leur lot commun. Plus d'une fois on a envie de se prendre la tête dans les mains, pour sentir si tout est en ordre dans la cervelle, quand on songe aux succès de Meyerbeer dans la saine Allemagne musicale, quand on considère que des gens, d'ailleurs respectables, voire des musiciens, qui, du reste, assistent avec joie aux victoires moins bruyantes de Mendelssohn, parlent de la musique de Meyerbeer, comme si vraiment elle existait.
J'étais encore tout plein du souvenir de la Schrœder-Devrient dans Fidelio, quand je suis allé pour la première fois aux Huguenots. Le moyen de ne pas se réjouir, quand on va entendre une nouveauté 1 le moyen de ne pas avoir bon espoir 1 Ries, d'ailleurs, n'avait-il pas écrit de sa propre main que tel passage de Meyerbeer pouvait être mis à côté de Beethoven, etc.? Pour moi, je me trouvai tout à fait d'accord avec Florestan, qui a montré le poing à l'opéra nouveau et s'est échappé à dire: « Lors du Crociato, je rangeai Meyerbeer au nombre des musiciens ; à l'apparition de Robert le Diable^ il m'est venu un scrupule ; mais à compter des Huguenots^ je l'engage tout uniment dans la troupe de Franconi. »
Je ne puis dire à quel point le tout a soulevé notre répugnance et nous a arraché des nausées ; à la fin, la mauvaise humeur nous coupait bras et jambes en nous laissant inertes. Plusieurs auditions répétées vous révèlent sans doute maint endroit plus heureux que le reste, moins inexcusable ; mais le jugement
définitif sur l'ensemble de l'œuvre demeure conforme à l'impression première. A ceux qui oseraient comparer, même de loin, les Huguenots avec Fidelio ou toute autre œuvre de cet ordre, je ne cesserai de crier : « Vous n'avez pas l'idée de ce dont vous « parlez; vous n'y entendez rien, rien de rien. » A Dieu ne plaise, au reste, que j'entreprenne la conversion de ce monde-là; je n'en viendrais pas à bout ^
Un homme d'esprit a trouvé un mot qui caractérise l'ouvrage à miracle, poème et musique : « On y « voyage tout le temps du lupanar à Téglise. » Je ne tranche certes pas du moraliste ; mais un bon protestant est jeté hors des gonds, en entendant beugler sur les planches son cantique le plus cher, en voyant réduire aux proportions d'une parade de foire le drame le plus sanglant de son histoire religieuse et battre la caisse avec tout cela. Tout le révolte, depuis l'ouverture, plate caricature de la musique sacrée,
I. Cette phrase de Schumann montre assez quelle admiration, quel respect quasi religieux les artistes allemands portent au chef-d'œuvre de Beethoven, Fidelio, et me remet en mémoire une anecdote toute récente. Un tie mes amis, qui s'était rendu à Ba}Teuth pour entendre les premières représentations de Parsifal, causait, dans le salon de Richard Wagner, avec M"» Marianne Brandt, la Kundry sans rivale, et celle-ci lui disait: « Vous savez, monsieur, que pour nous autres Allemands, Fidelio est l'évangile de notre foi musicale, et que nous le chantons tous avec la même ferveur que nous mettrions à dire une prière; eh bien! croiriez-vous que M. Wagner le condamne ? Il admire on ne peut plus la Neuvième symphonie et désapprouve Fidelio. Comprenez-vous cela? » Sans plus nous étonner de l'étonncmcnt de M"" Brandt que du jugement de Richard Wagner, il faut seulement souhaiter que Fidelio Tcs^c encore longtemps l'objet d'une religieuse adn-.iration pour les chanteurs allemands. Le malheur est que les chatueurs fransrais n'en arriveront jamais là : les misérables le connaissent-ils seuleuient de nom .'
So MUSICIENS d'aujourd'hui
jusqu'au finale, après lequel nous devons être incontinent brûlés vifs ^
En vérité, après les Huguenots^ il ne reste plus qu'une ressource aux auteurs : c'est d'exécuter réellement des criminels sur la scène ou de faire du théâtre une exhibition de filles. Venons au détail, en efïet. Au premier acte, une orgie entre hommes, où intervient, par un raffinement exquis, une seule femme, mais masquée; au second, une orgie entre femmes, dans les délices du bain, et au beau milieu, pure imagination parisienne, un seul homme, mais les yeux bandés ; au troisième, le lubrique s'amalgame avec le sacré ; au quatrième, la tuerie se prépare, et au cinquième il y est procédé dans l'église. Ripailles, égorgements et patenôtres, il n'y a pas autre chose dans les Huguenots.
En vain y chercherait-on une pensée élevée un peu suivie, un sentiment vraiment chrétien. Meyerbeer cloue le cœur sur la peau et s'écrie : « Voyez, le « voilà, il est à prendre avec la main 1 » Tout, là dedans, sent le métier ; ce n'est que faux semblant et cafarderie. Et que dire de ces héros et de ces héroïnes, à deux exceptions près, Marcel et Saint- Bris, qui conservent quelque tenue? Nevers, ce type du viveur français -, qui aime Valentine, s'en détache