I. « Ah ! d'aujourd'hui, tout mon sang est à vous », etc
{Note de Schumann.)
page écrite avec amour et enlevée de verve. Pourtant, sous le rapport purement musical, qu'est-ce autre chose que celte mélodie sinon une Marseillaise retapée ' ? Et puis, est-ce donc faire œuvre d'art que d'obtenir un effet par des procédés de ce genre ? Bien entendu, je ne repousse en principe aucun moyen ; mais y a-t-il vraiment lieu de crier au miracle, parce qu'une douzaine de trombones, de trompettes et d'ophicléides, avec une centaine de voix à l'unisson, portent dans une salle?
Il faut d'ailleurs signaler, l'instant d'après , un raffinement qui n'est qu'à Meyerbeer. Notre auteur connaît trop son public, en effet, pour ignorer qu'on se blase vite sur un déploiement de sonorité ; et, pour parer à ce danger, il fait succéder à tout ce tintamarre une série de thèmes accompagnés d'un bout à l'autre par un seul instrument, comme s'il voulait dire: « Voyez, comme je fais simple, quand je veux, voyez, bonnes gens d'Allemagne! » Hélas ! on ne saurait lui refuser quelque esprit ; et, à relever toutes ces particularités, on n'en finirait pas.
Au fond, Meyerbeer poursuit avant tout un effet matériel; son manque de style, sa banalité supérieure sautent aux yeux, aussi bien que son talent d'arrangement, son savoir-faire dramatique et sa grande variété de formes. C'est un mosaïste, et l'on peut, avec lui, passer en revue à son aise Rossini, Mozart, Herold, Weber, Bellini, Spohr même, bref la musique universelle. Il y a une chose, pourtant, qui lui appartient bien en propre : c'est ce fameux rythme erotique et polisson qui circule à travers presque tous les thèmes de l'ouvrage. J'avais entrepris de marquer les endroits où c'est frappant, mais je suis vite arrivé au dégoût,
1. Castil-BIa/e a signale aussi, après Scluiiiiaim, cette soi-disant analogie entre les deux thèmes.
84 MLSICIKNS d'aujourd'hui
Il faudrait être de parti pris, je le répète, pour nier qu'on rencontre par places des inspirations heureuses et plus relevées. Ainsi, la chanson guerrière de Marcel a de l'effet ; la cavatine du page est agréable; la plus grande partie du 3<= acte intéresse parla représentation de scènes populaires prises sur le vif; le début du duo entre Valentine et Marcel a du caractère, ainsi que le sextuor {sic) ; il y a de la verve comique dans le chœur de la dispute et de l'originalité dans la bénédiction des poignards au 4« acte, enfin le duo qui suit entre Valentine et Raoul, et qui domine l'œuvre entière, est aussi remarquable par l'habileté de la mise en œuvre que par l'abondance du jet mélodique ; — mais que vaut tout cela, au prix de la vulgarité, de l'invraisemblance, de l'indécence de l'ensemble ? C'est proprement le contraire de la musique.
Cette fois, nous voilà au bout, grâce à Dieu ! Il ne se peut voir rien de plus pénible, à moins de dresser en scène un gibet. Mettons, pour nous consoler, que nous venons d'entendre le dernier cri d'angoisse d'un artiste égaré par le mauvais goût de son temps et qui va remplir désormais les espérances qu'il avait fait concevoir.
Après cet article, il faut en lire un autre et l'on doit rapprocher de l'attaque acerbe de Schumann l'analyse apologétique de George Sand. Nevers, « ce type du viveur français », écrit Schumann avec mépris ; Nevers, « ce beau jeune homme en satin blanc », dit George Sand avec ravissement. Valentine, « cette marionnette qui aime Raoul, épouse Nevers et retourne ensuite à Raoul », dit Schumann; Valentine, « cette grande belle fille
brune, courageuse, entreprenante, exaltée, méprisant le soin de son honneur comme celui de sa vie et passant du fanatisme catholique à la sérénité du protestant ! » s'écrie avec admiration George Sand. Et l'on pourrait continuer ainsi longtemps le parallèle entre les deux écrivains : d'une part, la rancune du parpaillot; de l'autre l'exaltation du romantique ; l'un ne rêvant, en bon allemand luthérien, que la revanche de la Saint-Barthélémy ; l'autre ne voyant partout que châteaux Renaissance et panaches flottants.
Le jugement de Schumann émane d'un compositeur, on s'en aperçoit facilement tout le long de l'article, et Meyerbeer dut voir qu'il avait affaire à un homme du métier ; celui de George Sand est simplement une amplification poétique, un exercice littéraire exprimant des idées qui n'appartiennent même pas en propre à l'écrivain. George Sand, ici, n'est qu'un écho, mais elle est l'écho d'un musicien. Ce qui fait qu'une fois sa veine poétique épuisée et lorsqu'il lui faut bien conclure en un sens musical, elle se trouve inopinément, sans que rien l'ait fait prévoir, de l'avis de Schumann, et qu'elle écrit exactement la même chose en plus beau langage et avec de grandes circonlocutions.
« Permettez- moi cependant, — dit-elle à Meyerbeer après avoir épuisé toutes les formules élogieuses, — de vous exprimer un vœu Pourquoi cette forme consacrée, pourquoi cette coday espèce de cadre uniforme et lourd ? Pourquoi ce traity équivalent de la pirouette périlleuse du
danseur? Pourquoi cette habitude de faire passer la voix, vers la fin de tous les morceaux de chant, par les notes les plus élevées ou les plus basses du gosier? Pourquoi toutes ces formes rebattues et monotones qui détruisent l'effet des plus belles phrases? .. Il paraît que le vulgaire chérit encore ce vieil usage et ne croit pas qu'il y ait scène terminée là où il n'y a pas quatre ou huit mesures banales de psalmodie grossière, qui ne sont ni mélodie, ni harmonie, ni chant, ni récitatif. Dans cette situation ridicule, l'intérêt demeure suspendu; les acteurs, forcés à une attitude de plus en plus théâtrale, s'égosillent et deviennent forcenés en répétant les paroles de leur froid transport, que ne soutient pas la mélodie. L'effet souverain de la passion ou de l'émotion, commandé par tout ce qui précède, se perd et s'anéantit sous cette formule, comme si, au milieu d'une scène tragique, les personnages, tout animés par leur situation, se mettaient à saluer profondément le public à plusieurs reprises. »
Et ce qui suit surtout ne semble-t-il pas être le développement poli du dernier paragraphe de Schumann ? « Vous ne vous êtes pas encore tout à fait affranchi à cet égard de l'ignorance du public grossier et des exigences de chanteu-rs inintelligents. Vous ne le pouviez pas, je pense. Peut-être même n'avez-vous fait accepter vos plus belles idées qu'à la faveur du remplissage obligé des formules. Mais, à présent, ne pouvez-vous pas former votre auditoire, lui imposer vos volontés, le contraindre à se passer de lisières et
lui révéler une pureté de goût qu'il ignore, et que nul n'a encore pu proclamer franchement ? Ces immenses succès, ces bruyantes victoires remportées sur lui, vous donnent des droits : elles vous imposent peut-être aussi des devoirs ; car, au-dessus de la faveur populaire et de la gloire humaine, il y a le culte de l'art et la foi de l'artiste. Vous êtes l'homme du présent; maître,
soyez aussi l'homme de l'avenir Et si mon
idée est folle, ma demande inconvenante, prenez que je n'ai rien dit. »
Meyerbeer l'entendit bien ainsi.