‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 47 sur 47 · DANTE · texte numérisé non relu

DANTE

Mai 1890.

M. Benjamin Godard jouait une partie importante avec Dante. Son imagination toujours bouillonnante et sa main toujours frémissante ont déjà jeté dans le commerce musical cent onze produits de tout genre et de toute dimension — c'est lui-même qui le note en tête de sa nouvelle partition — et sur ces nombreux ouvrages il ne se trouvait pas un opéra qui eiàt été représenté d'origine à Paris. Or, le théâtre est depuis longtemps l'objectif de ce fécond compositeur, auquel les succès de concert ou de salon, pour quelques jolies pièces symphoniques ou d'agréables mélodies, ne donnaient pas une illustration suffisante; mais c'est le théâtre de Paris surtout qu'il avait en vue, et jusqu'à présent il n'avait pu faire accepter d'emblée un opéra qu'à Anvers et à Bruxelles: toujours l'hospiialière Belgique! A Anvers, son Ped?^o de Zalaméa avait sombré sans espoir de revanche; à Bruxelles, son Jocelyn n'avait dû un semblant de succès qu'au jeu pathétique de M'"= Caron et lorsque cette partition nous fut otlerte au Théâtre-Lyrique de la rue de Malte, on vit combien le concours d'une artiste exceptionnelle était nécessaire pour animer cette production languissante, puisque la présence même de M. Gapoul sur la scène et celle de M. Godard

à la tête de l'orchestre ne suffirent pas à enflammer la curiosité du public.

Mai s qu'importent ces in succès d'hier PL'Ope'ra- Comique s'ouvre entin tout grand devant M. Godard et, cette fois, rien n'était négligé par un directeur épris pour assurer le succès d'une œuvre que la gracieuse M''^ Simonnet prenait sous sa protection, car elle-même y comptait incarner la touchante ligure de Béatrice. En conséquence, on a tout combiné pour que cet ouvrage important s'offrît au public dans les meilleures conditions possibles, avec une interprétation très soignée. A quoi faut-il donc attribuer le médiocre résultat de cette tentative et l'impression de lassitude et d'ennui qui se dégage de l'œuvre entière? A l'impersonnalité de l'auteur, sans aucun doute, à son défaut de conviction, de parti pris, si vous voulez, qui fait qu'il nous offre avec candeur, comme inventions nouvelles, une série de morceaux gris et ternes où l'oreille reconnaît des traces de toutes les écoles, des ressouvenirs de tous les maîtres. La nouvelle partition de M. Godard, qui ne diffère pas des précédentes, nous déroule un long chapelet de mélopées ou cavatines filandreuses, accompagnées le plus souvent par des batteries d'accords sur lesquels apparaît quelquefois, mais pas toujours, un maigre dessin d'orchestre, donnant simplement la réplique à la voix, quand il ne se contente pas de la doubler. Onques ne vis lamentations plus longuemeni monotones, ni pareil abus d'accords plaqués.

Le livret, d'autre part, ne consiiiue pas, à

proprement parler, une pièce de théâtre, un opéra; il n'y a nulle action, nul mouvement dramatique et Ton dirait d'une série de tableaux très simples, sans aucun jeu de scène, destinés à être offerts sur une estrade au public, qui suppléera facilement par Tima^ination à l'absence de mise en scène et de costumes. Ce n'est qu'une suite de morceaux de concert, toujours larmoyants et tristes, chantés par des personnages qui restent volontairement dans l'expression de sentiments vagues et rebattus : haine, amour, vengeance ou désespoir; mais les événements, les catastrophes qui jettent ces personnages dans cet état d'âme ne se déroulent pas en scène et ne nous sont même pas révélés par les discours de ceux-ci. lisse contentent de gémir ou de vociférer à propos d'épisodes que nous ne voyons pas, que nous devinons et qu'il aurait suffi de résumer, le cas échéant, par un court sommaire imprimé sur le programme. Il s'est manifestement trompé, M. Godard, en pensant qu'il écrivait là un opéra véritable; il ne composait rien d'autre qu'un ouvrage de concert, une série de morceaux exprimant l'état d'esprit d'individus, sans qu'on sache, sans qu'on apprenne ou qu'on voie d'où viennent ces sentiments ni comment ils se modihent au courant de ces divers tableaux.

Quatre personnages en tout : deux hommes et deux femmes ; le ténor, le baryton, le soprano et le mezzo-soprano. Le ténor et le soprano s'aiment d'un amour pur, irrésistible, inhni ; le mezzosoprano aime le ténor et le baryton aime le so-

prano; autrement dit le soprano est aimé des deux hommes et le ténor des deux femmes. Vous voyez d'ici les diverses combinaisons vocales, je ne dis pas scéniques, pouvant résulter de cet amalgame en fait d'airs, duos, trios ou quatuors, jusqu'à ce que le soprano meure entre le ténor et le baryion, pour ne pas faire de jaloux. L'un et l'autre se consolent assez vite; il n'y a que le mçzzo-soprano qui restera sans amie et sans amant: triste apanage de certaines voix; fâcheuse destinée de certains emplois et combien je m'apitoie en cette .occasion sur le sort de M'i^ Nardi 1 Qu'importe à présent que le ténor s'appelle Dante et le baryton Simeone Bardi, que le soprano réponde au nom de Béatrice et le mezzo à celui de Gemma? Ils chantent sous ces noms-là comme ils le feraient sous ceux de Luigi, de Pietro, de Paola ou de Maria; ce ne sont pas des êtres vivants et déterminés dans la pensée du librettiste et Fesprit du compositeur, niais simplement des organes formant contraste et des abstractions vocales, des agents sonores comme peuvent Tctre une flûte, un violoncelle, un violon. Cet opéra, nous a-t-on dit fièrement, s'appellera tout simplement Dante, comme Faust. C'est très bien, et la comparaison n'a rien de désobligeant, encore qu'elle eut eu plus de prix ne venant pas vie la direction ou du secrclariai Ju théâtre; mais au moins restc-t-il quelque chose du i'aust original dans l'opéra traité selon le goût irant;ais tandis qu'il n'v a absolument rien de Dante dans le semblant d'opéra de M. (îodard.

Je me trompe : il y a ou plutôt il y avait la promenade aux enfers de Dante avec Virgile, et ce dut même être là le tableau initial dont le musicien s'éprit, celui autour duquel s'est formé comme une boule de neige musicale. Dante, exilé de sa patrie, erre à l'entrée du mont Pausilippe; il s'approche du tombeau de Virgile, invoque son poète favori et s'endort. Virgile lui apparaît et lui conseille d'oublier son amour pour la poésie, en lui promettant de guider son inspiration ; Dante assiste en songe aux horribles supplices de l'enfer, puis à travers les nuages qui se dissipent, il aperçoit dans le ciel, il entend Béatrice qui lui commande d'accomplir la tâche imposée à son génie et disparaît dans « l'azur sans voiles ». Ce résumé scénique et musical du poème immortel de Dante devait solliciter l'ambition d'un compositeur, et rillustre auteur du Caïd, avant M. Godard, avait cru pouvoir tenter cette redoutable épreuve ; aujourd'hui M. Godard, qui, d'ailleurs, a dédié sa partition au maître Ambroise Thomas, comme pour bien marquer qu'il n'espérait pas mieux faire, y a pareillement échoué. Il a déchaîné dans ce tableau une tempête de sonorités effroyables, abusant du tam-tam, des cymbales, de la grosse caisse et des timbales, en plus des cuivres, sans que cette orgie de bruits épouvantables produise aucune impression de grandeur et de terreur. Et le contraste cherché par le compositeur entre ces hurlements de l'enfer et les chants des bienheureux dans les régions célestes est purement théorique. En enfer comme au ciel,

ce n'est que du métier et du bruit, sans inspiration d'aucune sorte... Et toujours ces éternelles batteries d'orchestre en croches, en triolets, en doubles croches, qui n'arrêtent pas de pleuvoir sur nous!

Au commencement de ce tableau, lorsque le jour tombe et que les villageois dansent sur le versant de la montagne, il se trouve une joyeuse tarentelle, bien modulée et joliment orchestrée, où l'on reconnaît avec plaisir le Godard des anciens jours et des petites pièces délicatement traitées, le musicien dont les débuts méritaient vraiment d'être encouragés. Mais quelle pénurie vocale et orchestrale dans les autres parties de l'ouvrévge ! Ce ne sont que cavatines sur cavatines : Dante, d'abord, en soupire une quand il rentre dans Florence au milieu d'une bataille entre Guelfes et Gibelins, qu'il apaise aussitôt; puis Bardi en dévide une autre pour vanter la grâce de sa Hancée, Béatrice Portinari, et Dante reprend de plus belle après cette révélation qui le consterne. Ensuite arrivent les deux femmes qui soupirent et cavatinent de fa^on pareille à qui mieux mieux ; c'est encore une mélopée somnolente, soupirée par Béatrice à Toreille de Dante, qui décide celui-ci à accepter le poste de gont'alonier de justice auquel ses concitoyens veulent l'élever; et ce premier acte, qui avait commencé par un chœur de dispute violent et chaleureux, se termine par un hvnme patriotique de Dame en l'honneur du drapeau de Florence, auquel ni les éclats de voix du ténor et des chojurs, ni les

arpèges de la harpe ou les batteries des cordes ne donnent quelque ampleur : c'est du bruit, et rien de plus.

Bardi, dédaigne' par Béatrice, et Gemma, dont l'amour est méconnu par Dante, unissent leur douleur et leur dépit dans un duo assez heureux où le dévouement de la jeune fille qui pardonne fait contraste avec l'orgueil froissé du vindicatif Bardi ; c'est peut-être le seul endroit de la partition où le musicien accuse quelque différence, si légère soit-elle, entre les personnages qu'il entreprend de faire chanter. Avec la romance de Béatrice qui vient de surprendre les confidences des amoureux sacrifiés, nous retombons dans le banal, et le duo qui suit entre Béatrice et Dante ne vaut guère mieux avec son andante formant une progression violente après laquelle les voix s'éteignent dans une demi-teinte amoureuse. Alors arrivent sournoisement Guelfes et Gibelins que Bardi a su mettre d'accord contre Dante, et le petit chœur d'opérette qu'ils chantent en surprenant le gonfalonier roucoulant d'amour ne me déplaît pas. Mais c'est bientôt fini de rire, et lorsque Bardi survient annonçant la déposition de Dante et son exil prononcé par Charles de Valois, auquel on vient d'ouvrir les portes de Florence, il se développe là un grand morceau d'ensemble à l'italienne, avec roulements de timbales à chaque mesure ou peu s'en faut, avec crescendo formidable aboutissant à de violents coups de cymbales, après lesquels revient encore le chœur jovial de l'entrée des conspirateurs. Béatrice,

alors, pour sauver la tête de son bien-aimé, accepte d'entrer au couvent et de se vouer au culte du Seigneur : elle ne sera donc ni à Dante ni à Bardi.

Mais, tandis que celui-ci erre aux environs de Naples et fait ses dévotions au tombeau de Virgile, — je vous ai déjà parlé de ce troisième acte, qui ne tient en rien au reste du drame, — le jaloux Bardi s'adoucit; il se désespère en vovant la douce Béatrice s'étioler de jour en jour et se met lui-même à la recherche de Dante, qu'il ramène entre les bras de sa bien-aimée. Hélas! il est trop tard ; elle mourait de chagrin de ne pas voir Dante ; elle mourra du bonheur de le revoir, et Gemma, guérie aussi de son amour, déplore la perte prochaine de son amie dans une romance écrite en vue des salons : Qu'importe à la tombe une fleur déplus? Les deux jeunes tilles chantent ensuite un duetto qui tient simplement de la place, et Béatrice, demeurée seule, entame une plainte amoureuse et désolée assez peu nouvelle. Il y a de gracieux détails dans la scène où Gemma annonce à Béatrice la venue de deux étrangers, et dès que celle-ci aperi^oit Dante, elle tombe entre ses bras. Après un quatuor en sourdine où Kaccompagneinent double exactement les voix, l>aî\ii et Gemma, heureux d'avoir sacrifié leur amour, laissent les deux amants ensemble, et ceux-ci attaquent bien vile un duetto où le léger babil vie la llùte imite, à ncn pas douter, le gazouillement des oiseaux; mais i^)éatrice glisse évanouie, et au cri que pousse Dante, Bardi et Cîcinma accourent.

45o MUSICIENS d'aujourd'hui

Béatrice, heureusement, retrouve assez de force pour faire à Dante ses adieux en reprenant son chant céleste, toujours accompagné par le violon solo à l'aigu, ce qui, comme vous le savez, est éminemment séraphique, et quand elle tombe inanimée, Dante se résigne courageusement à vivre pour chanter sa gloire et l'immortaliser.

Dans la pensée de M. Godard, Dante devait être pour lui un acheminement vers le grand Opéra, et comme il ne faut décourager personne, je souhaite que cet espoir ne s'en aille pas en fumée; mais je souhaite aussi, s'il arrive jamais à l'Opéra, qu'il nous offre une œuvre un peu plus personnelle, moins bruyante et marquant chez l'auteur plus de réflexion, un idéal sûr et ferme, une disposition moins évidente à tâter de toutes les écoles et de tous les styles. Je le souhaite et ne l'espère pas trop, en vérité, car M. Benjamin Godard, auteur de cent onze ouvrages, n'est plus tout jeune; il a passé la quarantaine, et je serais bien étonné s'il n'avait pas déjà, bien avant Dante, donné tout ce dont il était capable, avec le Tasse et Diane. Apres tout, qui vivra verra. En attendant, que M. Godard remercie affectueusement ses interprètes : M. Gibert et iM"^ Simonnet ; M. Lhérie et M^'^ Nardi; qu'il les remercie tous les quatre, et le plus sincèrement qu'il pourra le faire. Il ne leur devra pas le succès complet de son œuvre, il leur a dû moins et plus tout à la fois : le plaisir de s'entendre exécuter et le ravissement de se croire applaudi.

Pages.

Lettre de Beethoven 9

Autographe musical de Beethoven (Ébauches). ... 17

Autographe d'Auher : Programinc d'un concert aux .Tuileries ib

Autographe musical d'Auher (Marche turque, de Mozart, orchestrée pour le ballet de Don Juan . . . 33

Lettre de Weber (26 octobre 1817) 43

Autographe musical de Webcr (Musique de scène pour harpes pour le drame de Houwald : Der Leuchtthurm (le Phare) 1820) 3j

Lettre de Meyerbcer (à Scribe, le 2 avril 1839) ... 69

Autographe musical de Meyerbeer {La luna in ciel risplende giàj romance d'album) Sr

Lettre de Berlioz (à M. Busset, ingénieur à Dijon, le 29 septembre i83G) 100 nu

Autographe musical de Berlioz, (le Jial. de la S^■mphonie fantastique) 109

Lettre de Félicien David 117

Autographe musical de Félicien David (Début du Scherio de son Nonetto en ut mineur . 12.S

Lettre de Richard Wagner (à Gasperini) iM

Autographe musical de Richard Wagner (Fragment de sa réduction de la Favorite r'""ir onatuor d'instruments à cordes I i')9

Lettre de Victor Massé (iS mars 1840 188 189

Autographe musical de Victor .Massé, tire de sa cantate : la France sauvée (octobre 18D2' 20b

Lettre de M. Ernest Reyer 21G 217

Autographe musical de M. Reyer, tire de la Statue. 225

Lettre de Ferdinand Poise (à MM. Durand et Schœnewerk) 233

Autographe musical de Ferdinand Poise {Turlutaine, chanson) 241

Lettre de M. Camille Saint-Sacns (à M. Aug. Durand ; les thèmes notés en bas sont ceux des deuxième, troisième et quatrième morceaux du 2° trio, en mi mineur, pour piano, violon et vio- ■ loncelle) 262 253

Autographe musical de M. Saint-Saëns, tire' du Scher:{0 pour deux pianos 237

Lettre de Léo Delibes 269

Autographe musical de Léo Delibes, tiré du 2" acte de la Source .' 281

Lettre d'Ernest Guiraud 297

Autographe musical d'Ernest Guiraud, tirô de sa I'* Suite d'orchestre^ réduite à quatre mains - . . 3o5

Lettre de M. Théodore Dubois 317

Autographe musical de M. Th. Dubois, tiré de ses Pièces pour orgue 325

I-cttre de M. V^ictorin Joncièrcs (à M. Eugène Tarbé des Sablons) 332 333

Autographe musical de M. Joncières, tiré d'une Leçon de solfège à changements de clefs 341

Lettre de M. Jules Massenet (à M. Edmond Stoullig) 352 353

Autographe musical de M. Massenet. (Première idée de la romance du Cid : Pleure^, mes yeux, écrite au crayon, tout en marchant.) 36 1

Lettre de M. Emile Pessard 369

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Autographe musical de M. Pessard, tiré de Castor et PolluXf saynète comique 377

Lettre de M. Emile Paladilhe 389

Autographe musical de M. Paladilhe, tire de Petit carillon, pièce à quatre mains j(j7

Lettre de M''» Augusta Holmes (à M. Saint-Saëns). 41 2-41 3

Autographe musical de M"* Holmes {Dans un parc abandonné, mélodie) 4-.ii

Lettre de M. Benjamin Godard (à M. Aug. Durand). 433

Autographe musical de M. B. Godard (début du I" morceau du 1*" quatuor, en sol mineur, pour instruments à cordes) 441

FIN DE LA T A II LK D fc" S AUTOGRAPHES

Les noms suivis d'un astérique sont ceux des compositeurs qui figurent déjà dans A/HSJcie«s d'aujourd'hui (i'"<» série).

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Avant-Propos ix

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