LA SYMPHONIE AVEC CHŒUU
Mars 1873.
C'est à Vienne, le vendredi 7 mai 1824, que fut exécutée pour la première fois en public la Symphonie avec chœur que Beethoven avait gardée deux ans sur le métier, et dont la dernière partie lui avait coûté des peines infinies, tant il avait accumulé d'idées sans pouvoir décider quel chant il adopterait pour l'ode à la Joie de Schiller. Au commencement de 1824, l'œuvre colossale était achevée et toute prête à être exécutée. On vit alors Tauteur, qui s'était comme emprisonné chez lui pour terminer son travail, on le vit se donner du bon temps et flâner dans les rues de Vienne, saluant les amis dont il se garait auparavant, et regardant en curieux oisif les devantures de boutiques.
Cependant, au bout de peu de temps, l'envie lui vint de faire exécuter sa symphonie et sa
grande messe en ré, qu'il avait terminée à peu près à la même époque, mais comme l'exécution de ces deux oeuvres si importantes nécessitait des frais énormes, Beethoven, qui avait dédié sa symphonie au roi de Prusse, écrivit au comte de Bruhl pour lui demander de faire entendre ces deux ouvrages à Berlin. Le comte accueillit cette demande avec joie et promit au musicien une brillante réussite. A cette nouvelle, la société viennoise s'émut, une trentaine démembres de la noblesse et d'amateurs se réunirent et rédigèrent une adresse à Beethoven, le suppliant, en termes chaleureux, « d'épargner cette honte à la capitale, et de ne pas permettre que les nouveaux chefsd'œuvre sortissent du lieu de leur naissance avant d'être appréciés par les admirateurs nombreux de l'art national ».
Cette démarche émut profondément Beethoven, qui se décida à donner à ses admirateurs de Vienne la primeur de ses deux grandes compositions. On était alors en février 1824. Dès que sa résolution fut connue, tous ses amis se mirent en campagne pour organiser ce concert, mais on n'y arriva qu'au prix de peines infinies, de tribulations sans nombre dont on trouvera le récit très instructif dans Texcellent ouvrage de Schindler, auquel il faut toujours recourir pour se bien renseigner sur Beethoven.
Le compositeur était exaspéré de tant d'obstacles qui provenaient le plus souvent de ses prétentions, de ses hésitations, de son entêtement ; un jour même, il écrivit sèchement à ses
amis qu'il renonçait à son projet. Il revint cependant de cet accès de colère et continua à s'occuper de son concert, mais avec quelle impatience ! « Après six semaines de pourparlers, je suis cuit, bouilli, rôti, écrivait-il à Schindler. Qu'est-ce qui résultera de ce fameux concert, si le prix des places n'est pas augmenté? Qu'est-ce qui me restera de tant de frais, lorsque la copie, seule, coûte horriblement cher?... »
Enfin on colla sur les murs de Vienne une afhche annonçant pour le 7 mai, au théâtre de la Porte de Carinthie, « une grande séance musicale, donnée par M. L. de Beethoven ». On y devait entendre : !<> une grande ouverture composée en 1822, 2» trois hymnes de la messe solennelle, 3° la grande symphonie avec chœur. Les solos étaient chantés par M^'^s Sontag et Unger, MM. Haizinger et Seipelt. L'affiche disait encore : « M. L. de Beethoven prendra une part personnelle à la direction. » Et par le fait, le grand homme fit tout ce qu'un malheureux privé • de l'ouïe était capable de faire : il s'assit à côté du batteur de mesure et indiqua le mouvement pour chaque morceau.
La salle fut remplie : une seule l(?ge était vide, celle de l'empereur. Beethoven avait pourtant fait en personne ses invitations à tous les membres de la famille impériale, qui lui avaient promis de venir; mais l'empereur et l'impératrice étaient absents, et l'archiduc Rodolphe, son élève et son ami, était retenu à Olmiitz. La recette brute s'éleva à 2,200 florins; il fallut prélever là-dessus
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i,oooriorins pour radmiiiisiration du théâtre et 800 pour les copies. Restait donc à Beethoven la somme de 400 florins, sur laquelle il avait encore de petits frais à payer. Ce triste résultat ne surprit aucun de ceux qui savaient ce qu'il en coûtait pour organiser un concert. Beethoven seul fut anéanti. En parcourant ces chiffres, il se trouva mal. Schindler et un ami le transportèrent dans sa maison, et retendirent sur un sofa. Il y resta sans dire un mot, sans demander ni à boire ni à manger. Après l'avoir veillé assez tard, les deux amis se retirèrent ; Beethoven s'endormit et passa la nuit tout habillé : ses domestiques le retrouvèrent le lendemain, dans sa toilette de gala.
Si le résultat pécuniaire de ce concert était maigre, le succès artistique en fut très vif. Encore, pour qu'il s'en doutât, fallut-il montrer à Beethoven l'auditoire, qui, non content de crier et d'applaudir, agitait chapeaux et mouchoirs : le maître, alors, salua le public et ce fut, par toute la salle, un ouragan de cris de joie et de vivats que le compositeur, hélas ! n'entendait pas.
Paris fit à la Neuvième Symphonie un accueil très réservé. Il n'y avait encore que trois ans que la Société diî Conservatoire, fondée par Habeneck, s'était vouée à la propagation des œuvres de Beethoven et luttait avec persévérance contre la répugnance et l'hostilité non seulement des amateurs, mais aussi des maîtres français. Offrir dès l'abord cette création colossale à un auditoire aussi novice, c'était, comme on dit vulgairement, vouloir prendre le taureau par les cornes. Le
monde musical était vivement excité par l'attente de cette œuvre extraordinaire et tellement difficile, qu'il avait fallu deux ans d'études pour en venir à bout. Elle put être enfin exécutée le 27 mars 1 83 i : MM. Dupont, Dérivis, M'^^^ Falcon et Dorus n'avaient pas dédaigné de chanter les solos.
La note suivante avait paru la veille dans les Débats : « C'est demain que les virtuoses du Conservatoire exécutent la fameuse symphonie avec chœurs, de Beethoven. Ce phénomène musical, cette production d'un génie audacieux et fantastique, grandissait à chaque répétition, à mesure que ses beautés les plus mystérieuses se révélaient à nos artistes. Ce magnifique tableau sera offert aux amateurs avec toute la pompe et la vigueur des moyensqu'exigent ses proportions immenses.» Cette note faisait pressentir un article très chaleureux; mais dans sa chronique suivante, Castil- Blaze, tout occupé à déplorer que le Faiisto de M^'e Bertin ait disparu de l'affiche des Italiens, oublie tout à fait de renseigner ses lecteurs sur l'accueil que « le magnifique tableau » de Beethoven a reçu au Conservatoire.
Fétis, en revanche, consacra plusieurs colonnes de la Revue musicale à étudier la nouvelle symphonie. Les deux premiers morceaux trouvent en lui un fervent admirateur qui avoue « ne rien connaître en musique d'aussi vaste, d'aussi colossal que le premier allegro » et déclare le scherzo une merveille de grâce, d'esprit, d'élégance; mais l'adagio le surprend, la façon dont ces deux thèmes si beaux et si nobles sont mélan-
gés et se succèdent sans relâche avec des modifications de tout genre lui fait éprouver une sensation indéfinissable, plus voisine de la fatigue que du plaisir. Enfin, le finale avec chœurs le stupéfie, l'ahurit, l'écrase, et il se résume ainsi :
« Combinaison prodigieuse des plus sublimes beautés et des défauts de goût les plus choquants, de la raison la plus forte et de Taberration la plus complète, la symphonie avec chœurs est une production qui ne peut être comparée à aucune autre, car jusqu'aux choses les moins intelligibles et les plus condamnables, tout y décèle une puissance, gigantesque... Ce n'est que dans le finale que le chœur se joint aux instruments. Quelle a été la pensée de Beethoven dans ce morceau? Voilà ce que je ne puis comprendre, malgré l'étude que j'en ai faite... L'étonnement s'accrut encore .lorsqu'après les premiers développements du chœur dans un mouvement grave, on rentre dans le domaine de l'instrumentation pour passer par tous les degrés de la fantaisie la plus bizarre jusqu'à la caricature du thème principal en mouvement rapide, dont la célérité s'accroît d'un moment à l'autre. Quelques éclairs d'un rare et beau talent percent à travers toute cette obscurité, mais, en général, la fatigue, oserai-je dire Vennui^ est l'impression qui reste de tout cela. »
Nous avons fait du chemin depuis lors, et, bien que Scudo ait souvent déclaré que le premier et le dernier morceau étaient « incompréhensibles », le public m'a paru les comprendre à merveille. Il est vrai que jamais je ne les avais
entendu mieux exécuter. Naguère encore la Symphonie avec chœur faisait le vide dans la salle et, sitôt qu'elle paraissait sur l'affiche, un grand nombre d'abonnés accouraient vite rendre leurs places au bureau. Aujourd'hui, il y a encore foule au bureau, mais foule de demandeurs qu'on ne peut satisfaire. La première audition donnée cette année a produit un tel effet que l'on dut refuser plus de cen<t demandes pour la seconde séance. Le comité résolut alors de donner un concert supplémentaire en l'honneur de la Symphonie avec chœur, qui a obtenu cette fois un succès encore plus éclatant : c'est que les abonnés ne garnissaient pas seuls la salle et que l'auditoire était composé en grande partie d'amateurs n'ayant pas d'habitude accès dans le saint lieu, mais ayant entendu cette symphonie ailleurs, chez M. Pasdeloup, par exemple, et beaucoup mieux initiés que d'autres, par la lecture et l'étude, au chef-d'œuvre de Beethoven,
Faut-il voir là un progrès réel dans le goût public? Oui, mais seulement dans une certaine mesure. Il est incontestable, en effet, que notre goût s'épure et s'ennoblit, que la grande musique et l'art sévère gagnent chaque jour du terrain; mais n'y a-t-il pas aussi beaucoup de mode dans ce revirement qui fait que le public applaudit avec frénésie une œuvre qu'il déclarait fort ennuyeuse il n'y a pas quatre ans? Aussi serait-il sage d'accueillir avec réserves l'éloge que nous adresse cette semaine un critique de Berlin : « Nous serions fort embarrassés, dit-il, pour
trouver chez nous un orchestre d'élite capable de nous donner une pareille exécution du chefd'œuvre de Beethoven, et un public aussi recueilli pour le comprendre et l'acclamer avec plus d'enthousiasme. » Et qui sait cependant? Le temps est peut-être proche où tout le monde admirera et saluera la Symphonie avec chœur comme l'œuvre maîtresse de Beethoven.
C'est à M. Deldevez que reviendrait alors l'honneur d'avoir imposé ce chef-d'œuvre incomparable à l'orchestre comme aux abonnés du Conservatoire, à Torchcstre en en reprenant chaque foisles études minutieuses de la première à la dernière note, ainsi qu'il eût fait pour une œuvre inconnue; au public en lui rejouant souvent cette création si complexe, en le forçant, pour ainsi dire, à en pénétrer peu à peu les sublimes beautés que des auditions trop espacées laisseraient difficilement entrevoir. Et c'est ainsi que, les exécutants approchant peu à peu de la perfection, les auditeurs en percevant de mieux en mieux les merveilleux détails, la Symphonie avec chœur arrivera peut-être à compter autant d'admirateurs qu'elle avait auparavant de détracteurs. Comme on rira, ce temps venu, du jugement hasardé de Rossini : « Je ne connais rien de plus beau que le scherzo; le reste de la symphonie manque de charme et la musique ne peut s'en passer », pour ne se rappeler que la pieuse exclamation de M. Gounod sortant un jour du Conservatoire, en agitant sa partition : « C'est la Bible du musicien ! »