‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 6 sur 47 · LA MESSE EN « RE · texte numérisé non relu

LA MESSE EN « RE

Janvier 1888.

La Société des concerts du Conservatoire, à laquelle on reprochait, non sans raison d'ailleurs, sa somnolence habituelle et sa tendance à ne pas se donner de mal, à n'apprendre, en fait de nouveautés, que des fragments de courte haleine, vient de répondre à ces critiques en exécutant une partition qu'on n'avait encore entendue en France que par portions menues, à laquelle on s'attaque rarement, même en Allemagne, et qui passe pour l'œuvre musicale la plus ardue qui soit au monde pour les exécutants. La Messe solennelle en re, contemporaine dQ \a Sj^mphonie avec chœur et que Beethoven, en raison de son enfantement laborieux, appelait « sa création la plus grande et la plus accomplie », était considérée depuis longtemps comme une œuvre géniale, mais impraticable pour les chanteurs, inaccessible pour le public, et l'on vivait tranquillement sur cette opinion peu consolante. Cependant, depuis que la Symphonie avec chœur, dont on avait dit longtemps la même chose, a obtenu tant de succès, certaines gens pensaient et disaient qu'il conviendrait de renouveler cette tentative avec la Messe solennelle, et que même en cas d'échec, il serait glorieux pour la Société d'avoir rendu cet hommage à Beethoven.

Il y a deux ans enfin, dçs amateurs français, étant alle's l'entendre à Baie, en revinrent enthousiasmés; il fut reconnu dès lors qu'on pouvait exécuter celte œuvre inexécutable : restait à le vouloir. Justement M. Garcin, qui venait d'êire nommé chef d'orchestre et qui désirait justifier ce choix par quelque initiative audacieuse, insista pour que la Société entreprît l'étude de la messe et l'on s'y décida non sans peine. Cependant, il fut bientôt visible qu'on ne travaillait pas de bon cœur : les choristes jugeaient leurs parties trop ardues; l'orchestre aurait désiré avoir plus d'occasions de briller ; on ne trouvait que des solistes insuffisants; bref, le comité craignit, dit-il, que tant de peines prises n'aboutissent à un échec fâcheux... pour Beethoven, et après de longues discussions, dans lesquelles M. Garcin fut seul, ou peu s'en faut, de son avis, la messe en ré fut renvoyée aux calendes grecques.

Seulement, avant de se démentir de la sorte et pour se couvrir aux yeux des amateurs qu'ils avaient alléchés par de trompeuses promesses, ces exécutants de mérite eurent l'idée de consulter certains des artistes avec lesquels ils pouvaient être en rapports, et le résultat de cette enquête, entreprise en causant de droite et de gauche, est assez curieux à connaître. Il montre au moins que les musiciens du Conservatoire ont des amis à la fois très soucieux de leur gloire et du renom de Beethoven. « Je ne connais pas la messe en rc, aurait naïvement dit Tun ; mais à hi manière dont Beethoven écrit pour les voix dans la Neuvième

Î2 MUSICIENS d'aujourd'hui

Symphonie, ce ne doit pas eire fameux. » — « Exposer le grand nom de Beethoven à un échec, aurait solennellement dit l'autre, est une résolution grave et devant laquelle il convient d'hésiter. » — c( J'ai entendu cette messe à Weimar, aurait répondu un troisième ; c'est superbe, mais ça ennuiera fortement le public : mieux vaudrait s'abstenir. » — « Mon Dieu, on ne Ta jamais jouée intégralement à la Société des concerts, dit un profond raisonneur : c'est donc qu'il y a de bonnes raisons pour qu'on ne la joue pas intégralement. » Tels furent les avis et d'autres encore, auxquels s'en référa la Société des concerts pour décider du sort de Beethoven et de sa messe en re.

En principe, on ne peut pas blâmer les membres du comité, s'ils ne se reconnaissaient pas les lumières nécessaires, d'avoir ainsi consulté le tiers et le quart. Mais, en place de ces questions faites, au hasard de la rencontre, à des musiciens dont on répète les avis sans donner les noms, n'aurait-il pas mieux valu constituer un jury véritable, en y appelant des gens de marque, en choisissant, par exemple, ou M. Ambroise Thomas qui, lui, connaît sûrement la messe en re, ou M. Gounod, plus soucieux du renom de Beethoven que quiconque; à son défaut, M. Saint- Saëns qui sait ne jamais ennuyer son public, ou M. Deldevez qui a fait partie pendant si longtemps de la Société du Conservatoire et qui en connaît bien les traditions et Tesprii? Au moins un comiij composé de la sorte aurait-il eu quelque crédit.

BEETHOVEN l3

Son jugement aurait fait autorité et l'on aurait été libre, alors, de publier les avis de tels juges au lieu de les glisser à la dérobée, en ajoutant par surcroît : « Et puis, que voulez-vous? la Société est avant tout une réunion de symphonistes, de virtuoses d'orchestre ; or, dans cette messe, il n'y a rien pour faire valoir les instrumentistes et ce ne sont tout du long que des accompagnements... »

Cependant, M. Garcin n'avait pas abandonné son projet. Dès le commencement de cette année, il revenait à la charge, il essayait de démontrer à ses confrères combien ce serait humiliant pour la Société que de s'avouer impuissante en face d'une œuvre de Beethoven ; puis, le comité résistant toujours, il déclarait prendre l'affaire sous sa responsabilité propre. Alors on s'est remis au travail ; malgré de nouvelles défaillances survenues à la dernière heure, on a Hni par exécuter dimanche cette œuvre colossale et le public, par son attitude et ses bravos, a prouvé qu'on lui avait fait injure en doutant de son respect pour le grand nom de Beethoven.

Ce résultat m'enchante, non seulement parce que l'initiative de M. Garcin était louable et qu'il trouve enfin la juste récompense de ses peines, ainsi que son excellent auxiliaire M. Heyberger, le chef des chccurs, mais parce que cette exécution solennelle, intégrale, de l'œuvre la plus complexe de Beethoven rentre absolument dans la tradition de la Société, l^^llc ne l'avait jamais donnée en entier, c'est vrai, mais, à pari VAf^nus et le Stinctus, qui ne soin pas les pages les plus dilliciles.

elle avait déjà fait chanter, à différentes reprises, tantôt l'un, tantôt l'autre des autres morceaux, et l'on a tort, soit dit en passant, de tant lui reprocher sa négligence antérieure à l'endroit de cette messe, car, dès sa cinquième année d'existence, en i832, elle en faisait chanter le Kyrie et le Gloria^ une année après avoir joué la Symphonie avec chœur. La messe elle-même étant de 1822, on voit que la Société n'était pas trop en retard, étant donné sa lenteur proverbiale, et qu'elle avait compris assez vite un fragment de cette composition parmi les œuvres de Beethoven qu'elle devait offrir au public parisien. Et voyez si la Société, en refusant d'exécuter dans son entier, après soixante ans d'exercice, une œuvre dont elle avait déjà produit isolément les parties les plus épineuses, n'aurait pas jeté la déconsidération sur elle-même ou sur ses abonnés : il eût semblé vraiment qu'elle se défiait trop ou de ses propres moyens ou de ceux de son public habituel.

Maintenant que le succès est acquis, il faut bien avouer qu'il s'est rarement vu œuvre plus difficile à rendre et plus difficile à suivre, surtout pour les gens qui ne lisent pas la musique ou qui n'entendent pas le latin. Le rôle de l'orchestre est encore assez facile, au moins pour des musiciens aussi solides que ceux du Conservatoire ; mais les parties vocales, comme on l'a fait remarquer, semblent avoir été conçues instrumentaîement, et les intervalles ou les dessins que Beethoven leur contie sont d'une extrême difticulté d'intonation et d'exécution, d'un enchevêtrement

BEETHOVEN l5

tout à fait inextricable. Sauf en de très rares passages, comme le début du Sanctus et le Benedictus^ il n'y a pas, dans cette oeuvre si librement conçue et traitée, de mélodie proprement dite, de motif nettement déterminé, facile à percevoir; mais tantôt par l'expression profonde et pénétrante de certaines phrases, tantôt par la beauté des dessins entre les voix, d'autres fois par l'agglomération gigantesque des parties de chant et d'orchestre, par l'ampleur et l'élévation des développements au milieu desquels son génie semble toujours grandir, Beethoven atteint à une force pathétique, à une sublimité sans égales.

Pour juger cette œuvre à sa véritable valeur, disais-je plus haut, il n'est pas superflu de savoir le latin. C'est que le plus souvent, dans le Credo en particulier, la musique est le commentaire génial des divers épisodes de la venue, de la vie et de la mort du Sauveur'; commentaire d une richesse, d'une variété d'expression prodigieuses. Il n'y a plus là de plan musical, à proprement , parler; c'est une suite d'épisodes, brefs ou développés, doux ou terrifiants, et dont l'appropriation au texte liturgique est réellement admirable. Autant de phrases des solistes, d'ensembles ou de répliques des chœurs, autant de merveilles, je ne dirai pas mélodiques, mais musicales et dont l'expression poignante vous éireint sans relâche. Le superbe ensemble à quatre voix sur les mots : Et iiicarnatus est, par exemple, avec la réplique psalmodiée du ciiœur, produit une émotion extraordinaire; la courte phrase: Et hnmofactus

l6 MUSICIENS d'aujourd'hui

est, abouiissant à renscmble : Crucifixus etiam pro nobis, d'un accent sinistre et dont les derniers mots : et sepultus est, tombent comme une pelletée de terre, est encore plus belle, si c'est possible. Et je ne cite là au hasard que deux ou trois épisodes de ce Credo, qui est un chef-d'œuvre absolu dans un chef-d'œuvre. En fait, il est difficile de croire que la musique, ou plutôt que rincarnation musicale d'une pensée terrifiante ou consolante, puisse atteindre à un plus haut degré d'expression pathétique ou rayonnante. Or, comment juger de cette vérité et de ce merveilleux accord avec la parole, si l'on ne suit pas, non seulement le sens général, que tout le monde connaît, mais chaque verset et chaque mot du texte en latin ?

Ce Credo, que termine une fugue immense, d'un travail gigantesque et qui coûta une peine énorme à Beethoven, est la véritable clef de voûte de l'ouvrage entier, le morceau sur lequel se sont concentrées le plus longtemps et le plus fortement ses facultés créatrices. Mais que de beautés aussi dans les autres parties! Le Kyrie^ sur le manuscrit duquel Beethoven avait écrit ces mots : « Venu du cœur, puisse-t-il y retourner! » est relativement court et simple dans un beau sentiment de prière calme et confiante; puis vient le Gloria, dont le début foudroyant amène différents versets d'une expression très variée : le Gratias agimus, d'une douceur séraphique; le Qui tollis, d'un accent de supplication si touchante; le Quo- 7iiam, d'un éclat magnifique, et la grande fugue :

l8 MUSICIENS d'aujourd'hui

In gloria Dei Pat ris, déjà fort longue, mais qui n'est qu'une amusettc auprès de celle du Credo.

Après ce Cr^tfo, d'une ampleur colossale, le délicieux quatuor du 49^/20/1/5 produit une impression de douceur et de recueillement tout à fait ravissante; puis l'orchestre joue un joli prélude amenant le grand ensemble du Benedictus, le morceau le plus mélodique de toute la messe, où les modulations caressantes des quatre voix des solistes, accompagnées par la douce psalmodie des chœurs et les délicates cantilènes du violon-solo, traduisent à ravir un pur sentiment de béatitude reconnaissante. UAgnus Dei, qu'on n'avait jamais essayé à Paris, débute par une prière pieuse et grave de la basse-solo, qui se transforme en quatuor soutenu par les exclamations douloureuses du ch(eur : Miserere nobis; puis arrive et se développe avec magnificence l'imploration suprême et réconfortante : Dona nobis pacem, pensée que Beethoven avait tellement présente à l'esprit en composant ce morceau qu'il avait écrit en tête ces simples mots, bien significatifs : « Exprimant la paix intérieure et extérieure. » En eussiez-vous jamais douté, même sans cette annotation?

Beethoven, déjà vieux, parvenu au point culminant de son génie, avait peut-être le désir instinctif de créer une œuvre de musique religieuse, afin de marquer la limite extrême où il dût arriver dans ce genre, en partant de sa première messe en lit, de même qu'il allait manifester, par la Symphonie avec chœur, du suprême

BEETHOVEN IQ

et définitif effort de sa pensée créatrice dans le genre de la symphonie; mais ce désir assez vague n'aurait peut-être pas été réalisé si la nomination de son élève et protecteur, l'archiduc Rodolphe, à l'archevêché d'Olmutz ne l'avait décidé à entreprendre un travail aussi considérable. Bien qu'il s'y fût pris un an ou deux d'avance, à l'automne de 1818, il fut tellement détourné de son travail par des ennuis de famille et des tracas personnels qu'il ne put pas arriver à temps pour l'installation du nouveau prélat, fixée au 9 mars 1820, et, une fois cette date passée, il n'avait plus d'échéance fixe à redouter, si bien qu'il mit encore deux années pour achever un travail qui le passionnait de plus en plus, s'identifiant avec sa messe, entrevoyant de nouveaux horizons pour la musique religieuse et s'efforçant toujours de les mieux éclairer.

Il ne termina cette œuvre immense que dans l'été de 1822, pendant sa villégiature à Baden, près de Vienne, et c'est seulement deux ans plus tard, le 7 mai 1824, qu'elle fut exécutée moins le Gloria et \e Sanctiis) dans un concert donné au théâtre de la Porte de Carinthie : le public viennois eut dans cette même séance la primeur de la Symphonie avec chœur, et ce programme écrasant débutait parla grande ouverture (op. 124) sortie aussi nouvellement du cerveau de Beethoven. L'alliche annonçait que le maître prendrait pan à la direction du concert, mais comme il était entièrement sourd, tout son rôle consista à venir se placer auprès du capellmeisier Ihiilauf. A chaque instant, des applaudissements éclataient

20 MUSICIENS DAUJOURDHUI

de toutes parts, mais Beethoven, qui tournait le dos à la salle, ne voyait et n'entendait rien de cet enthousiasme, si bien qu'à un moment Caroline Unger, qui chantait les solos avec M^i^ Sontag, Haizinger et Seipelt, eut l'idée de le prendre par les épaules et de le tourner vers le public. Alors, en voyant tous les auditeurs debout, claquant des mains, agitant leurs chapeaux, leurs niouchoirs, le malheureux grand homme put deviner son triomphe et jouir de cette dernière ovation.

11 n'en aurait pas tant vu l'autre jour au Conservatoire; mais il aurait vu une assemblée attentive et respectueuse au milieu de laquelle éclataient les bravos des musiciens, des initiés ; il aurait vu surtout, chose rare, des solistes : M"eLépine, Mn^e Boidin-Puisais, MM.Lafargeet Auguez, tous quatre solides musiciens, ne cherchant pas à briller individuellement et se tirant à leur honneur d'une tâche extrêmement fatigante et périlleuse. Il n'y a pas à dire, on a fait du chemin en France depuis le jour oîi certain critique, ayant entendu partie de cette messe au Conservatoire, assurait que « le parterre avait failli ne vouloir pas écouter jusqu'au bout ce long et rude Credo » et voyait dans ce chef-d'œuvre incomparable « un morceau dont quelques passages grandioses ne pouvaient suffire à racheter le défaut de clarté, l'absence de véritable inspiration, plusieurs duretés d'harmonie et une disposition vocale des plus désavantageuses ». Et ce critique, ô déception ! c'était F>erlioz!

Page 1