‹ Musiciens d'aujourd'huiChapitre 1 sur 80 · DEPUIS · texte numérisé non relu

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11 semblera un paradoxe de dire qu'aucun musicien D'est plus mal connu que Berlioz. Chacun croit le connaître. Une bruyante renommée entoure sa personne et son œuvre. L'Europe musicale a fêté son centenaire. L'Allemagne dispute à la France la gloire d'avoir formé et soutenu son génie. La Russie, dont l'accueil triomphal le consola de l'indifférence et de l'hostilité de Paris*, a dit, par la voix de Balakirew, qu'il était « le seul musicien français ». Ses principales compositions sont constamment exécutées dans les concerts; et certaines ont le rare privilège de parler à la fois à l'élite et à la foule : quelques-unes de ses pages connaissent la grande popularité. Une quantité d'études lui ont été consacrées. Lui-même s'est décrit et commenté dans de nombreux ouvrages. Il n'est pas jusqu'à sa figure gui ne soit populaire. Et, quand on l'a vue une fois, on ne saurait l'oublier. Elle est, comme sa musique, si frappante et si singulière qu'il semble qu'il suffise d'un coup d'œil pour en pénétrer le sens : point de sous-entendus, point de dessous mystérieux, point de nuages dans cette

1. • Et toi, Russie qui m'as sauvé... • Berlioz, Mémoires, 11, 353. 'L'édition que je cite au cours de cette étude est rédition grand iu-18. CahiKiunLévy, 1897.)

î MUSICIENS D'A^JJOURD'HUI.

âme et dans cette œuvre ; elles ne demandent point, pour être comprises, une initiation, comme Wagner : on est leur ami ou leur ennemi, tout d'abord; et la première impression reste définitive.

C'est bien là le malheur, qu'on croie le connaître à si peu de frais. L'obscurité nuit moins à un grand artiste qu'une apparente clarté. Mieux vaut pour lui s'envelopper de voiles : car, s'il leur doit de rester longtemps incompris, du moins, quand on veut le comprendre, on se donne la peine de chercher le secret de sa pensée. On ne sait pas assez qu'il peut y avoir autant de profondeur et de complexité dans une œuvre au dessin net, au relief puissant, — oui, même parfois dans le clair génie d'un grand Italien de la Renaissance, que dans le demi-jour crépusculaire du Nord, et dans l'âme immense et trouble d'un Rembrandt.

Voici donc un premier malentendu. Mais il y en a bien d'autres, qui nous empêchent de comprendre Rerlioz. Pour arriver à lui, il faut percer une muraille de préjugés, d'idées conventionnelles, de pédantisme, de snobisme intellectuel. En vérité, il faut secouer presque toute l'opinion qui a cours aujourd'hui, si l'on veut dégager l'œuvre de la poussière qui s'est accumulée sur elle depuis un demi-siècle.

Avant tout, il faut en finir avec le malentendu wagnérien, qui consiste, soit à opposer Berlioz à Wagner pour l'immoler à l'Odin germanique, soit à les rapprocher de force, — les uns condamnant Berlioz au nom des théories de Wagner, les autres ne pouvant se résoudre à le sacrifier et cherchant à faire de lui un précurseur de Wagner, un frère aîné, dont le rôle fut de frayer la route, d'ébaucher l'œuvre, de préparer la grandeur d'un génie plus complet que le sien. — Rien n'est plus faux, et l'on ne comprendra jamais rien à Berlioz, SI l'on ne commence par se libérer de l'hypnotisme de Bayreuth. Quoi que Wagner ait pu apprendre dans les

ouvrages de Berlioz, il n'y a rien de commun entre eux, leur génie et leur art sont absolument opposés ; chacun a tracé son sillon dans un champ différent.

Le malentendu classique n'est pas moins dangereux. J'entends par là cette superstition du passé, et ce besoin pédantesque d'enfermer l'art dans des limites étroites, qui sévit parmi les critiques. Qui ne connaît cette espèce d'arbitres de la musique! Ils vous diront avec une parfaite assurance jusqu'où peut aller la musique, et où elle s'arrête, ce qu'elle peut exprimer, ce qu'elle ne peut pas exprimer. Le plus souvent, ils ne sont même pas musiciens : n'importe! Ne s'appuient-ils pas sur l'exemple du passé? Le passé! une poignée d'œuvres qu'ils connaissent à peine! — Cependant, la musique, qui progresse sans cesse, donne à tout instant un démenti à leurs théories, et brise leurs fragiles barrières. Mais ils ne le voient pas, ils ne veulent pas le voir; ils nient le mouvement, puisqu'ils ne marchent pas. Ils n'ont jamais admis, naturellement, la symphonie dramatique et descriptive de Berlioz. Comment auraient-ils pu comprendre l'évolution musicale la plus audacieuse du XIX* siècle? Je les retrouverai plus loin, en étudiant Roméo et Juliette. Ces terribles pédants, zélés défenseurs d'un art qu'ils ne comprennent que mort, sont les pires ennemis d'un libre génie; la masse des ignorants est moins funeste. Car, dans un pays comme le nôtre, où l'éducation musicale est faible, la timidité est grande en présence d'une forte tradition, que l'on ne comprend qu'à demi : qui a l'audace de s'en écarter est condamné sans jugement. Et je doute que Berlioz eût réussi à se relever chez nous de l'arrêt des classiques, s'il n'avait trouvé des alliés dans le pays classi(]ue de la musique : l'Allemagne, « l'oracle de Delphes », comme il l'appelait lui-même, « Germania, aima parens^ ». Une

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partie de la jeune école allemande se réclame de Berlioz; la symphonie dramatique, qu'il créa, fleurit, germanisée par Liszt, de l'autre côté du Rhin ; le plus illustre compositeur allemand, à l'heure actuelle, Richard Strauss, subit son influence; et Félix Weingartner, qui édite les œuvres complètes de Berlioz avec M. Charles Malherbe, a osé écrire : « En dépit de Wagner et de Liszt, nous ne serions pas où nous en sommes, si Berlioz n'avait pas vécu ». — Ce renfort imprévu, venant du pays de la tradition, a jeté le trouble parmi les partisans delà tradition classique, et rallié les amis de Berlioz.

Mais, ici, il y a un nouveau danger. S'il est naturel que l'Allemagne, plus musicienne que la France, se soit rendu compte, avant la France, de la grandeur et de l'originalité musicale de Berlioz, il est douteux qu'elle arrive à sentir parfaitement une âme aussi française. C'est peut-être à ce qu'il y a de plus extérieur en Berlioz, à son originalité purement formelle, que les Allemands sont le plus sensibles. Leurs préférences vont au Requiem plutôt qu'à Roméo. Un Richard Strauss s'attachera à telle œuvre presque insignifiante, comme l'Ouverture du roi Lear; un Weingartner donnera à la Symphonie fantastique et à Harold une importance exagérée dans l'ensemble de l'œuvre de Berlioz. Ils ne sentent pas ce qu'il a de plus intime. — Wagner disait, sur la tombe de Weber : « L'Angleterre te rend justice, la France t'admire, mais seule l'Allemagne peut Vaimer; tu es sa chose, tu es un beau jour de son existence, une chaude goutte de son sang, une parcelle de son cœur... * ». Je reprendrai ses paroles pour Berlioz. Il est aussi malaise à un Allemand d'aimer vraiment Berlioz qu'à un Français d'aimer pleinement Wagner ou Weber. Il faut donc bien se garder d'accepter sans contrôle les jugements des Allemands

1. Richard Wagner, Discours prononcé au dernier lieu de reposée Weber, iSU. (Trad. Camille Benoît.)

sur Berlioz; il y a là un nouveau malentendu qu'il ne faut pas laisser s'établir. — Admirateurs et adversaires de Berlioz nous empêchent également de le comprendre. Écartons-les.

Sommes-nous au bout de nos peines? Pas encore. Le pire, c'est que Berlioz lui-même est le plus décevant des hommes, et que personne n'a plus contribué que lui à égarer l'opinion sur son compte. On sait combien il a écrit sur la musique, ou sur sa vie. On sait combien d'esprit il a dépensé dans ses alertes critiques, ou dans ses charmants Mémoires^ Il semblerait qu'un écrivain aussi habile, aussi brillant, aussi plein d'intelligence et de verve, habitué par son métier de critique à exprimer toutes les nuances de ses sentiments, dût nous renseigner plus exactement sur sa pensée artistique qu'un Beethoven ou même qu'un Mozart : il n'en est rien. De même que trop de clarté empêche souvent de voir, trop d'esprit empêche souvent de comprendre. L'intelligence de Berlioz se dépense en menue monnaie ; elle se brise en multiples facettes. Nulle part elle ne se concentre en un foyer lumineux, qui permette de voir au fond de lui. Il ne l'essaie même pas. Jamais il n'a su dominer sa vie et son œuvre. Jamais il ne l'a tenté. Il fut l'incarnation même du génie romantique : une force déchaînée, inconsciente du chemin qu'elle suit. Je n'aurai pas

1. L'œuvre littéraire de Berlioz est très mêlée. Il ne serait pas difficile d'y trouver des passages ridicules, par leur exagératioji romantique, ou leur mauvais goût. Mais il avait un don naturel du style, et, surtout dans les écrits de la seconde moitié de sa vie, les pages vives, spirituelles ou touchantes, abondent; il en est même de parfaitement belles. On a souvent cité la • procession des Rogations - dans les Mémoires (I, 245). Certains de ses textes poétiques, en particulier dans l'Enfance du Christ, et dans les Troyens, sont d'une belle langue et d'un beau rythme. Ses iVe'moires tout entiers sont un des plus beaux livres qui aient jamais été écrits par un artiste. Wagner fut un plus grand poète; mais, comme prosateur, Berlioz lui est infiniment supérieur. — Voir une étude de M. Paul Morillot sur Berlioz écrivain, 1903, Grenoble.

l'impertinence de dire que ce génie, si intelligent, ne se comprend pas lui-même; mais constamment il ne se comprend plus. Il se laisse emporter au hasard*, comme un de ces anciens pirates Scandinaves, couchés au fond de leur barque et regardant le ciel; il rêve, il géniit, il rit, il se livre à ses hallucinations passionnées. Sa vie sentimentale est aussi incertaine que sa vie artistique. Son œuvre musicale, comme son œuvre critique, se contredit, hésite et retourne en arrière. Il se trompe sur ses passions, il se trompe sur ses conceptions. Il est lyrique dans l'âme, et il s'évertue à écrire des opéras; ses admirations oscillent de Gluck à Meyerbeer. Il a le génie populaire, et il méprise le peuple. Il est le plus audacieux révolutionnaire musical; et il se laisse dérober la direction du mouvement musical par qui veut la prendre. Bien plus, il renie ce mouvement, il tourne le dos à l'avenir, il se rejette dans le passé : pour quelles raisons? Il ne le sait, le plus souvent. Une passion, une rancune, un caprice, une blessure d'amour-propre, ont plus d'action sur lui que des raisons profondes. Il n'y a nulle unité en lui.

Mettez en regard de Berlioz Wagner, remué par des passions terribles, mais toujours maître de lui, gardant sa puissante raison à travers les orages de son cœur et du monde, à travers les tourmentes de l'amour et les révolutions politiques, profitant pour son art de toutes les expériences et des égarements même de sa vie, commençant par écrire la théorie de son œuvre, avant d'accomplir l'œuvre, et ne s'y lançant que lorsqu'il est sûr de ses pas, et qu'il voit clair devant lui. Et pensez à tout ce que la gloire de Wagner a dû à l'impérieux prestige de cette raison, exprimant sa volonté dans ses œuvres théoriques. C'est par ces œuvres que le roi de

1. « Le hasard, ce dieu inconnu, qui joue un si grand rôle dans ma vie... » (Mémoires, II, 161.)

Bavière fut fasciné, avant de connaître la musique de Wagner. Elles ont été, pour bien d'autres, la clef de cette musique. Je me souviens d'avoir subi moi-même la domination de la pensée wagnérienne, quand l'art wagnérien me restait encore à demi obscur. Et lorsqu'il m'arrivait de ne pas bien comprendre une œuvre, ma confiance n'en était pas ébranlée. J'étais sûr qu'un génie dont la pensée souveraine m'avait convaincu ne pouvait se tromper, et que si sa musique m'échappait, c'était moi qui avais tort. Wagner a été véritablement son meilleur ami à lui-même, son plus solide champion, le guide qui vous conduit par la main au travers de la forêt touffue de son œuvre barbare et raffinée.

Or, non seulement ce secours vous manque chez Berlioz, mais Berlioz est le premier à vous égarer, à s'égarer avec vous. Pour pénétrer son génie, vous devez le saisir, non seulement sans son secours, mais presque malgré lui : car il se trahit constamment lui-même. — Et la raison, comme je vais tâcher de le montrer, c'est qu'il était un des génies les plus puissants qui aient jamais été en musique, au service du caractère le plus faible.

Tout trompe en lui, jusqu'à son physique. Qui ne le voit d'après les portraits et l'image légendaire qu'on s'est faite de lui, comme un brun Méridional, aux cheveux très noirs, aux yeux ardents? — Il était très blond, et il avait les yeux bleus *. « Des yeux enfoncés et périmants, qui parfois, dit Joseph d'Ortigue, se couvrent

1. « J'ai été blond », dit Berlioz à BiJlovv {Correspondance inédite, 1858). ■ Une forêt de longs cheveux roux », écrit-il dans ses Mémoires (I, 165). • Blond ardent », dit Reyer. — Pour la nuance des yeux, je m'appuie sur le témoignage de Mme Cbapot, nièce de B^lioz.

d'un voile de mélancolie et de langueur *. » Une crinière de cheveux, « un immense parapluie de cheveux, surplombant en auvent mobile au-dessus d'un bec d'oiseau de proie* ». Un large front, déjà sillonné de rides à trente ans 3. La bouche grande et fine, aux lèvres serrées, froncées au coin d'un pli sévère. Le menton saillant. Une voix assez grave *. « Une conversation inégale, brusque, brisée, emportée, quelquefois expansive, plus souvent retenue et rude ^. » — De taille moyenne, svelte, bien proportionné, paraissant beaucoup plus grand assis «. Maigre, anguleux, toujours en mouvement, ayant gardé de son origine dauphinoise un goût d'alpiniste, une passion de marches, d'ascensions, de vagabondages, qu'il conserve jusqu'à soixante-cinq ans "'. Une santé de fer, qu'il ruine avec ses privations et ses extravagances, ses courses sous la pluie, ses sommeils en plein air, et jusque dans la neige*.

Dans ce corps de montagnard, robuste, sec, et endurant, une âme brûlante et débile, dont le sentiment le

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